| |
Note préliminaire
Ce texte a été écrit pour le Conseil Scientifique du CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique) où il a été présenté le 14 janvier 2002. Il servait d'introduction à une journée de travail intitulée ‘l’évolution des champs de savoir, interdisciplinarité et noyaux durs’. Il se veut à la fois une réflexion générale et une proposition d'action.
1.
Les remarques que je présente aujourd'hui ne peuvent en aucune manière, vous le comprendrez bien, traiter de tous les champs de savoir couverts par le CNRS [1]. Ce travail serait à faire, mais il ne peut être réalisé que par un groupe réalisant un travail d’enquête demandant des qualifications et un temps dont je ne dispose pas. Je me suis donc donné comme objectif plus limité de réfléchir à cette question de l’évolution des champs de savoir sur moyenne période et de proposer, autant que faire ce peut, des lectures impertinentes et infidèles pouvant aider à penser notre très contemporain. Plus précisément, je commencerai par une mise en perspective historique de la question, espérant ainsi faire émerger des points aveugles ou des cadrages d’analyse inconscients et peut-être simplificateurs.
Je commencerai par quelques remarques générales suscitées par la lecture des rapports rédigés depuis un an par les diverses sections du Comité National du CNRS, par les responsables de départements et les directeurs de programmes interdisciplinaires. La première est la tension très forte que je ressens entre trois insistances. L’une porte sur la défense de ce qui constitue l’objectif premier du CNRS, la recherche fondamentale, une notion omniprésente dans à peu près tous les textes mais délicate à définir aujourd’hui. La seconde a trait au devoir impérieux de trans- ou d’interdisciplinarité affirmée comme valeur première par tous les auteurs et la direction de l’établissement ; la notion est toutefois ambiguë, d’autant plus que l’interdisciplinarité n’est pas un bien en soi mais une approche qui, dans certains contextes seulement, peut s’avérer centrale. La dernière notion concerne la nécessaire prise en compte d’une valorisation économique de la recherche menée par le CNRS. Je crois que ces trois insistances conduisent souvent à des sentiments d’incompatibilité, à des orientations vécues comme peu conciliables, comme difficiles à ajuster les unes aux autres. Le point que je souhaiterais faire est que ces insistances constituent des objectifs intellectuels et pratiques qu’il faut 'tenir ensemble', même s’ils sont partiellement antinomiques, mais qu’il convient peut-être de reformuler le problème afin de mieux situer les enjeux et contradictions. Ces termes ne sont en effet pas neutres, ils portent avec eux des valeurs souvent fortes (ou une certaine euphémisation, comme pour l’expression de valorisation) – et ils masquent peut-être des réalités qu’il serait intéressant de retrouver.
Ma seconde remarque porte sur le sujet qu'on m'a demandé d'aborder : l’évolution des champs de savoir. Mon problème est que l’idée de champ de savoir est peut-être trop restrictive pour penser la fabrication des sciences aujourd’hui. L’expression tend à renvoyer à des systèmes d’énoncés découplés des savoir-faire qui les portent et sans lesquels ils ont peu de portée ; à des connaissances séparées des instrumentations, dispositifs matériels et techniques qui leur permettent seuls d’exister ; à des systèmes de (pure) connaissance sans connexion avec des espaces de production concrets et différenciés. La notion laisse peut-être aussi croire que les savoirs sont ‘naturellement’ élaborés pour eux-mêmes (c’est le savoir pour le savoir), qu’ils ne sont pas liés à des intérêts et des objectifs, qu’ils ne sont pas modelés par les contextes sociaux, économiques et politiques qui les portent. Il me semble au contraire que depuis un siècle et demi, et encore plus dans les dernières décennies, nous avons affaire à des techno-savoirs variant selon leurs lieux de production (le monde académique, l’entreprise, la ‘start-up’, l’expertise), et que bien les saisir exige de ne pas oublier de penser l’articulation complexe qui lie énoncés de savoir, dispositifs matériels, espace dans lesquels ils sont élaborés et visées économiques et politiques.
La dynamique de croissance des sciences mérite aussi attention car elle n’est pas une : il y a des dynamiques multiples qui ne vont pas nécessairement du fondamental à l’appliqué ou du scientifique à l’industriel. Ces dynamiques suivent certes des questionnements théoriques ou expérimentaux mais ils suivent aussi des logiques autres, instrumentales, institutionnelles, politiques -- ou en feed-back. Je suggère donc qu’il est préférable de penser la question en termes de champs de pratiques institutionnellement et économiquement situées, de penser des régimes de production mêlés définissant des formes de savoirs dont les logiques varient suivant les institutions qui les portent.
2.
Permettez-moi de préciser ces idées, et leur importance pour élaborer une stratégie, par un rapide survol historique des régimes de production des savoirs depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Ce qui caractérise les années 1860-1900 est d’abord la généralisation des laboratoires de recherche et d’enseignement dans les universités, en physique, en physiologie, en psychologie -- c’est-à-dire la multiplication de lieux où on apprend en faisant et en faisant faire aux étudiants. Second élément de nouveauté, des secteurs industriels nouveaux (télégraphie sous-marine, électro-technologie, chimie organique, radio) se dotent de laboratoires de recherche ‘fondamentale’. Troisième élément : des instituts de standardisation et d’essais sont créés par les Etats, les industriels, les militaires et les universitaires. Le meilleur exemple est le PTR de Berlin, le premier du genre, où s’élaborent les normes techniques gagées sur les savoirs de pointe (le laboratoire Cavendish joue ce rôle à Cambridge, sous la houlette du grand Maxwell lui-même). Dernier élément : l’efficacité de ces créations institutionnelles dépend étroitement du contexte politico-économique, notamment des politiques de brevets qui prévalent dans les différents pays (les brevets sont par exemple plutôt sur les produits en France, sur les procédés en Allemagne, ce qui produit d’énormes différences dans les dynamiques d’innovation).
De 1900 à 1940, le laboratoire industriel se généralise, il devient la norme dans beaucoup de secteurs industriels (mais dans une moins grande mesure en France). C’est ainsi que la nouvelle physique des électrons initiée par JJ Thomson pénètre aux laboratoires de GE et d’ATT (pour constituer les laboratoires Bell), initialement pour optimiser l’éclairage électrique et les communications intercontinentales. L’interdisciplinarité fait alors son apparition comme outil de management : en tant que revendication et action concertée et voulue, cette interdisciplinarité ne naît en effet pas dans les milieux universitaires mais dans les laboratoires de recherche industriels. Parce qu’il y a des problèmes concrets à résoudre, parce qu’il faut réduire des goulots d’étranglements dans le développement technique, et que cette réduction ne peut être le fait que d’une science de pointe encore en devenir, les patrons de ces laboratoires convoquent et recrutent des personnels aux qualifications et aux métiers complémentaires. Le programme de recherche de la Bell sur les matériaux dans les années 30 en est l’exemple idéal : parce qu’il parie sur de nouveaux types d’objets (le transistor en sera le produit le plus connu), sont amalgamés dans des espaces communs des chimistes, des physiciens spécialistes des métaux, du magnétisme ou d’électronique, des spécialistes de mécanique quantique (dont beaucoup d’Européens), des cristallographes – mais encore des ingénieurs de toutes spécialités. Chacun dispose d’une large marge de manœuvre dans les programmes qu’il suit mais est tenu de participer à des échanges formellement organisés -- les spécialistes des brevets de la compagnie circulant par exemple entre les groupes pour identifier les rencontres à mettre en œuvre.
Je noterais ici quatre choses : (1) que ce sont ces programmes qui démontrent alors l’intérêt de l’interdisciplinarité (ils n’ont pas de raison de se manifester avec la même intensité dans les milieux universitaires) ; (2) qu’il s’agit de plus que d’un simple mélange de disciplines académiques mais que des métiers différents sont mobilisés ; (3) que le fondamental n’est pas considéré comme une catégorie séparée et produisant l’appliqué mais comme une logique de travail qui ne porte ses fruits que si elle est fécondée et instruite de ce qui se passe ailleurs ; (4) et que cela conduit en retour à recomposer les disciplines : si c'est dans l’espace industriel que se met concrètement en place la physique des solides, c’est seulement après son assimilation par l'université qu'elle devient une discipline.
Les années de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide voient émerger d’autres types de mélanges disciplinaires et de métiers (autour du nucléaire, de l’électronique et de l’optique quantique, de l’approche molécularisante en biologie, etc). Plus important, les mathématiques, couplées à l’ordinateur naissant, passent au cœur des pratiques scientifiques et d’ingénieurs. C’est pour la conception de la bombe H qu’apparaît l’idée de simulation et qu’est élaborée la technique des Monte Carlo ; c’est à la RanD Corporation, un organisme de plusieurs centaines de chercheurs créé par l’Armée de l’Air américaine et regroupant des mathématiciens, des logiciens, des physiciens, des ingénieurs, des économistes et des spécialistes de l’organisation et des sciences sociales, que se répand la théorie des jeux et l’analyse des systèmes. Les lieux dans lesquels de la science se fabrique se diversifient. Les régions comme la Silicon Valley ou la Route 128 se mettent en place et les think tanks militaires et industriels placent les scientifiques au cœur de leurs activités (n’oublions pas qu’il s’agit alors de gagner la guerre froide qui est une guerre qui se mène par le déploiement de dispositifs techno-scientifiques). Les scientifiques sont ainsi convoqués pour penser la guerre sous-marine ou l’organisation de la R&D – et c’est cela qui les place en position de changer leurs pratiques. Universitaires et chercheurs fondamentalistes, ils sont aussi consultants et bénéficiaires de diverses structures – ce qui les conduit à rencontrer systématiquement leurs collègues, à croiser leurs approches et outils, à devenir inter-disciplinaires et inter-métiers.
Ceci explique un second élément caractéristique des pratiques techno-scientifiques de ces années, la préoccupation, pour ne pas dire l’obsession pour les gadgets (pour reprendre le vocabulaire des physiciens américains de l’époque), pour le fait de dériver de toutes les études des instruments, des objets techniques, des ‘boîtes noires’ alors réappropriées par l’industrie et d’autres champs disciplinaires. Des travaux de guerre sur le radar sont dérivées toutes les techniques de résonance (ce travail est fait par Félix Bloch et bien d’autres, à Stanford ou ailleurs), des travaux sur les jets moléculaires et le pompage optique sont dérivés les masers et lasers, notamment par Isidor Rabi et Townes à Columbia, de l’électronique de guerre sont dérivés divers types de détecteurs utilisés en physique des rayons cosmiques puis dans l’industrie. Ce travail, stimulé par l’extérieur, devient partie prenante du travail scientifique -- et il passe le plus souvent par la création de nouvelles compagnies. En bref, l’instrumentation et le développement instrumental et technique devient une composante du métier de physicien. Vous noterez aussi, une nouvelle fois, que c’est une forme de vie nouvelle qui émerge, une autre manière d’être au monde qui se cristallise, une autre définition de soi et des pratiques légitimes qui se fait jour -- et que celle-ci émerge car le monde social change et stimule autrement les savants. Finalement, ces pratiques nouvelles en viennent à définir les normes qui s’imposent internationalement car elles sont porteuses d’une nouvelle efficacité industrielle, économique et politique.
Le panorama a encore changé depuis deux ou trois décennies. Du fait d’une capacité performatrice plus grande de la techno-science -- notamment via la molécularisation du vivant, les biotechnologies, les technologies physiques de communication et d’information -- mais aussi du fait d’une modification des principales régulations politiques et économiques (ce qu’on regroupe sous le vocable de mondialisation, de recul des Etats, de montée du capital financier, etc.) et du fait d’une modification concomitante des modes de production des savoirs : perte de centralité de l’univers académique, désinvestissement de la recherche fondamentale de la part des grandes compagnies, changement drastique des règles de propriété intellectuelle, évidence de devoir créer des start-ups, changement de valeurs dans les milieux scientifiques, etc. On pourrait dire qu’on tend à passer d’un mode de production qui combinait deux systèmes en équilibre, l’un de science ouverte et publique et l’autre de science privée, à un mode où le rôle du premier se réduit – du moins dans certaines régions du monde comme les Etats Unis et le Royaume Uni. Sous l’influence de la révolution économique libérale et d'un changement de valeurs dans le corps social, le régime de production des savoirs hérité de la guerre froide et qui était centré sur l’université, s’est trouvé remis en cause au profit d'un régime de production plus privé des biens techno-scientifiques. L’évolution des politiques de brevets et les tendances à étendre largement le champ d’application du brevetable ont ici été décisives : elles ont constitué le moyen privilégié par lequel l’univers marchand en est venu à changer les équilibres antérieurs. Ces évolutions font surgir de vraies et importantes questions, questions décisives pour toute la recherche, et pour le CNRS en particulier.
3.
Cette présentation rapide étant faite, je crois maintenant pouvoir revenir sur les questions d’actualité qui nous occupent. Je les aborderai en reprenant les notions de fondamental, de valorisation et d’interdisciplinarité.
A propos du fondamental, je dirai deux choses en partie contradictoires – mais cette tension est une donnée et il faut y faire face. Ce qu’a montré le rapide survol historique précédent est d’abord que 'le fondamental' ne doit pas être conçu comme quelque chose de donné, comme quelque chose d'évident et qui serait l'origine des technologies. Dans une économie libérale fondée sur la connaissance, qui est une manière de définir nos sociétés, 'le fondamental' n’a pas (plus ?) d'être et de lieu propres. Le monde de l’innovation et du développement, pour réussir, demande la conjonction de plusieurs logiques, leur intégration spatiale, leur phasage temporel. Et le fondamental est intimement mêlé au technique, à l’instrumental, à l’industriel, au management, au capital risque, aux politiques d’appropriation et de brevets, aux sciences de l’ingénieur – et aux mentalités des divers acteurs.
La question de la valorisation, symétrique de la précédente, est passible des mêmes remarques. Mettre la valorisation au centre des préoccupations est aujourd’hui capital pour l’institution. Le CNRS fait beaucoup dans ce domaine, mais peut-être pourrait-il faire encore un pas. La question de l’état d’esprit des chercheurs (leur volonté d’implication dans le développement si l’on veut) est évidemment délicate : elle est politique et dépasse largement la sphère d’influence du CNRS. Celui-ci pourrait toutefois, en pensant par exemple au cas de la Bell évoqué précédemment, mettre en place une politique de quadrillage systématique des travaux réalisés dans ses unités de recherche, politique menée par des professionnels qui auraient pour tâche d’identifier activement les fertilisations possibles, et de susciter des reprises. Les potentialités économiques de leurs travaux sont souvent invisibles aux chercheurs, trop pris qu’ils sont dans leur propre logique, et un travail régulier d’enquêtes en vue de valorisation, enquêtes confiées à des personnels spécialisés ou à de grandes personnalités chargés de croiser les travaux menés dans les lieux différents, pourrait conduire à d’importants bénéfices.
Symétriquement, toutefois, il faut prendre garde de penser sereinement nos rapports aux industriels et au monde des affaires. Parce que la logique de ces derniers peut être à courte vue, comme je viens de l’évoquer -- mais surtout parce qu’il est décisif pour la société que d'autres points de vue soient systématiquement considérés. Etre conscient de l’importance de la valorisation n’implique pas de donner sans contrepartie, elle n’implique pas de ne pas se faire respecter comme un partenaire à part entière, elle n’implique pas de ne pas faire valoir ses droits (sur les échelles de temps de la recherche par exemple) et ses valeurs. En bref, c'est à un CNRS actif et gérant ses propres découvertes et fertilisation croisées de décider des usages sociaux et économiques de celles-ci, et de les mettre en débat public s'il le juge utile pour la collectivité.
L’interdisciplinarité peut, quant à elle, être abordée à travers deux questions : quelles en sont les finalités, quels en sont les outils ? L’interdisciplinarité, à un premier niveau, est inhérente à tout travail scientifique. Par définition, les étudiants sont formés via des ensembles plus ou moins interdisciplinaires et les chercheurs sont socialisés aux paradigmes et modes de travail de diverses communautés. La créativité faisant son œuvre, ces cadres de travail se trouvent régulièrement mis en porte à faux – et une interdisciplinarité nouvelle apparaît, des champs voisins se fécondent, de nouveaux cadres d’appropriation se déploient. Ainsi en va-t-il constamment et les refontes régulières des sections du Comité National en portent témoignage. A ce niveau d'interdisciplinarité, seuls les professionnels des domaines concernés peuvent juger des meilleurs agencements possibles. L’idée de créer des programmes transversaux (et non nécessairement de réorganiser les commissions) est une autre solution, solution qui prend en compte le fait qu’il n’est pas un seul agencement possible et qu’il faut savoir tenir en parallèle plusieurs structurations. Un même ‘objet’ est passible de plusieurs angles d’attaque et il faut veiller à maintenir ouverte cette multiplicité (je pourrais développer ceci très précisément sur le cas de l’histoire comme discipline, avec ses différents registres de temporalité, ses diverses échelles d’analyse, ses différentes articulations aux autres approches, anthropologiques ou économiques par exemple, mais le point est assez banal et ne mérite pas développement dans une communauté comme la nôtre).
La question de l’interdisciplinarité telle qu’elle est abordée par les différents segments du CNRS aujourd’hui va toutefois au-delà de ces recompositions 'habituelles' des entreprises de savoirs. Elle recouvre – c’est le cas avec la plupart des programmes interdisciplinaires – d’autres préoccupations et objectifs. Certes il s’agit de nous aider à bien faire notre travail, mais il s’agit aussi de nous rendre plus sensibles à ce que beaucoup appellent la demande sociale. Si nous admettons qu’il est important, et légitime, que l’institution s’inscrive dans les préoccupations qui sont celles de la société qui l’entretient et la finance, deux aspects doivent être considérés. Le premier vient d’être évoqué, c’est celui de la contribution active et originale que le CNRS peut apporter à l'innovation et au développement économique. Cette action implique une politique de valorisation et de veille qui doit se tenir informée, de façon active, de ce qui se déroule dans et hors de ses murs. On notera qu’il s’agit alors de beaucoup plus que d’une interdisciplinarité au sens précédent et que la notion de métiers d'une part, celle d'intérêts de l'autre, conduisent à cadrer la question de toute autre façon.
L'autre aspect est celui du débat public (sur les OGM ou l’effet de serre par exemple), dans la variété de ses prises de position – ce qui mène à un troisième niveau d'interactions sociales impliquant les sciences, un niveau qui va bien au-delà de l'interdisciplinaire, de l'inter-métier et de la défense des intérêts de chacun des participants à l'entreprise de recherche. Je noterai ici trois choses. Il faut d'abord répéter que toutes les études montrent que les craintes qui montent aujourd’hui du corps social vis-à-vis des pratiques de la technoscience industrielle sont moins des défiances à l’encontre de ‘la science’ qu'une inquiétude ou un refus des modes de régulation sociale et politique d’une part, de la manière trop exclusivement réductionniste, technologique et technocratique d’aborder les problèmes de l’autre -- avec l’oubli corrélatif de la variété nécessaire des approches. La réponse à ces inquiétudes n’est donc pas à trouver dans une pédagogie ou une vulgarisation qui serait à revoir (il faudrait surtout informer un public inculte), elle ne relève pas d'abord d'une mauvaise communication.
Second point, les domaines de recherche qui concernent les études sur l’environnement et sa gestion, l’introduction des organismes génétiquement modifiés, la reproduction humaine techniquement assistée, les mesures d’impact des technologies, le nucléaire et la question des déchets, l’anticipation des crises sanitaires, les grands équilibres de la planète (trou d’ozone, évolutions climatiques, etc.) impliquent des formes d'échange radicalement neuves et à inventer. Il ne s’agit en effet pas de 'faire collaborer' des producteurs de savoir, de techniques ou de dispositifs industriels autour d’une même question (pour reconfigurer un domaine ou innover par exemple), mais d’intervenir dans des débats qui impliquent potentiellement tout le corps social, qui sont marqués de sensibilités et de valeurs infiniment variées, et dont le but est, pour chaque société, de choisir son futur et d’engager des actions préventives.
Dans cette entreprise d’auto-définition du social, toutes les facettes du travail scientifique peuvent être mobilisées. C’est que les sciences sont parmi les acteurs premiers (elles mettent en branle les choses en contribuant au déploiement de systèmes techniques) et parmi les acteurs de fin de cycle (on demande à la science d’aider à régler ce qu’elle a elle-même contribué à déplacer). Toutefois, à la différence de ce qu’on constate dans les questions d'interdisciplinarité, les problèmes sont ici pleinement cadrés de l’extérieur (parce qu’un drame sanitaire non anticipé surgit, par exemple), ils se déploient dans des temporalité définie par les exigences sociales et politiques (et non par celles de la recherche ou de l’innovation) — et ils s’apprécient selon des critères radicalement divers et à accepter comme tels (le conflit est inhérent à l'ordre du politique). La complexité intrinsèque des questions, comme la non-maîtrise du calendrier de travail, font que les sciences affrontent là des problèmes dont elles n'ont qu'une connaissance très imparfaite. La transdisciplinarité n’est donc plus alors qu’un élément, et pas nécessairement le plus décisif, de questions plus larges qui sont celles des choix que la société veut faire pour son avenir (veut-elle une agriculture productiviste ou non ?) comme des formes que prend ou doit prendre le débat politique ou social. Certes les experts et les scientifiques jouent un rôle important dans ces débats (pensez à la question des régulations climatiques, impensables sans modélisation), mais les enjeux sont tels qu'ils ne peuvent y être les principaux intervenants ni les seuls juges. Et il est même probable que leurs programmes de recherche, y compris les questions fondamentales qu’ils définissent comme celles de leurs disciplines, soient redéfinis du fait de leur implication dans ces échanges dialogiques. Et je crois qu’il est bon de le savoir, de l’anticiper, de le vouloir.
Les outils de l’interdisciplinarité sont finalement à évoquer. Ils vont évidemment varier suivant le sens qu’on donne à l’expression ‘interdisciplinarité’ et chacun pourra les décliner aisément. Je n’insisterai ici que sur deux aspects généraux, le premier étant suggéré par la situation d’après-guerre, mais aussi par ce qu’on constate aujourd’hui et qui peut se lire dans les rapports des sections et départements – à savoir que le développement et le transfert d’instrumentation, de techniques, de matériaux est l’outil décisif de l’interdisciplinarité. Par extension, on doit inclure les techniques de rassemblement, gestion et traitement de données, les logiciels, les techniques de calcul et de modélisation, le partage de l'information – tous objets et pratiques à valoriser. Peut-être certains départements et sections qui vivent encore en relative isolation du fait des objets qui sont les leurs pourraient ici être décisifs (on pourrait par exemple penser à Physique Nucléaire et Corpusculaire). Comme le font par exemple remarquer les chercheurs de ce département, leur force est dans les outils qu’ils développent.
La seconde remarque est la place des sciences humaines dans la définition des programmes du CNRS. Si on comprend que le débat public est un espace à prendre au sérieux, autant pour l’analyser que pour permettre qu’il se déploie au mieux, on peut d’abord noter que les sciences humaines ne sont pas sans importance (cela concerne le vivant, l’éthique, le droit, le corps, l’économie, le monde agricole, l’alimentation, le développement durable, le principe de précaution, la ‘gouvernementalité, etc.) Je constate qu’elles sont présentes dans les programmes interdisciplinaires du CNRS, je me demande toutefois si tout un chacun croit vraiment à leur importance. Souvent, on a l’impression qu’il s’agit encore d’une ‘danseuse’, pour reprendre l’expression populaire, quelque chose qui ne peut être central car rien n’est à apprendre dans cet échange. J’insiste donc : si on a compris que ces questions sont dorénavant notre horizon de pensée et de travail, et pour longtemps, et que le social n’entend plus être traité seulement sur un mode ‘top down’, mieux vaut que l’écoute réciproque soit profonde. Elle doit l’être entre les scientifiques et les ‘profanes’ qui reconstruisent quotidiennement le lien social, elle doit l'être aussi, ne serait-ce pas un bon début ?, entre sciences dures et sciences humaines et sociales.
[1] Le Comité National du CNRS, instance partiellement élue et partiellement nommée par le pouvoir politique, est divisée en sections plus ou moins disciplinaires. Le comité national joue le rôle essentiel dans le recrutement des chercheurs et il publie régulièrement des rapports de conjoncture |
 |
 |
|
The Responsibility of Agencies
(0 réponses)
Julie Klein, 28 nov. 2003 20:49 UT
|
|
les différents sens d'interdisciplinaité (2)
(0 réponses)
dominique pestre, 21 nov. 2003 12:23 UT
|
|
des sens multiples du mot interdisciplinaire (1)
(0 réponses)
dominique pestre, 21 nov. 2003 11:38 UT
|
|
Evolution du savoir
(0 réponses)
Clotilde Lampignano, 20 nov. 2003 9:48 UT
|
|
learning, teaching and research
(1 réponse)
Tim Moore, 20 nov. 2003 2:33 UT
|
|
Interdisciplinarité par la science du social
(0 réponses)
Abdelkarim Fourati, 17 nov. 2003 10:53 UT
|
|
Measuring interdisciplinarity -- an empirical question
(1 réponse)
Roberto Casati, 6 nov. 2003 10:13 UT
|
|
laboratories
(0 réponses)
Tim Moore, 5 nov. 2003 12:56 UT
|
|
Teaching, Research and Learning 
Tim Moore
1 nov. 2003 12:46 UT
I found this text very interesting in all respects. Though consciously addressed to the evolving or possible roles of the CNRS, it can also, I think, be profitably considered by those in different institutional environments. Given its stated brief, its focus is on research. The point I should like to make is that the notion of 'research' is itself an evolving and varied construct (especially when it is, for instance, contrasted with teaching). I recall being suprised as a young university teacher in the 1960s that a lot of the work I had been doing in philosophy for some years was called "research", and might even be eligible for grants (previously, I thought of it as 'work', and had made no distinction between teaching and research, or between being a university student doing various tasks, and doing research). I see numerous tendencies in different contexts to go against the research/teaching dichtomy, and replace it with learning (or in Boyer's terms, different types of scholarship, including the scholarship of teaching and learning). This too has considerable implications for disciplinarity, interdisciplinarity, cross-disciplinarity. If discipline is a mode of learning, it may be quite plastic for individuals or groups, whatever psychological, sociological or economic pressures may be present.
|
| |
|
2 réponses à Teaching, Research and Learning:
|
| |
|
|
defending the distinction between teaching and research
Dan Sperber, 18 nov. 2003 10:58 UT
|
| |
|
|
Tim Moore is right about research and learning
pestre dominique, 3 nov. 2003 14:26 UT
|
|
|
Nota: les flèches jaunes ( ) indiquent de nouveaux messages mis en ligne depuis votre dernière visite.
|
|