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Nous aimerions remercier The Atlanctic Philanthropies pour leur généreux financement du Harvard Interdisciplinary Studies Project et les nombreux chercheurs que nous avons interviewés pour leurs points de vue éclairants.
Introduction
On peut dire que la recherche la plus dynamique aux frontières disciplinaires et sur de nouveaux terrains est interdisciplinaire [1]. Cependant une conscience re-émergente de l’interdisciplinarité comme forme omniprésente de production de la connaissance s’accompagne d’un malaise croissant à propos de ce qui est souvent perçu comme « la qualité incertaine » du travail interdisciplinaire [2]. Au centre de la controverse se trouve le défi chronique de l’évaluation du travail interdisciplinaire [3]. Abordant le manque de critères disponibles pour évaluer le travail interdisciplinaire en ses propres termes, comme un des nos interviewés observe : « C’est un problème terriblement difficile …. Les instituts de recherche interdisciplinaire ont la tâche stimulante de produire autant de bonne recherche que les silos départementaux, bien qu’ils soient jugés dans un univers disciplinaire quelque peu différent » [4]. « Les critères de jugement constituent l’aspect le moins compris de l’interdisciplinarité », ajoute Julie T.Klein, « en partie parce que le problème a été très peu étudié, en partie aussi parce que la multiplicité des tâches semble militer contre une norme unique » [5]. Dans ce contexte comment peut-on déterminer ce qui constitue la qualité du travail interdisciplinaire ?
Nous présentons dans ce document les résultats initiaux d’une étude empirique portant sur les points de vue d’experts de la recherche interdisciplinaire. Plus précisément, nous abordons la façon dont des individus faisant partie d’institutions de recherche interdisciplinaires établies et bien considérées évaluent la qualité de leurs travaux et décrivent les dilemmes auxquels ils sont confrontés. Nos résultats révèlent que ces chercheurs s’appuient systématiquement sur des indicateurs de qualité indirects (par exemple, le nombre de brevets et de publications ou le type de revues et d’agences de financement associées à leur travail). Les mesures concernant directement les dimensions épistémiques du travail interdisciplinaire (tels que le pouvoir explicatif, l’attrait esthétique, la complétude) s’avèrent plus rares et moins bien articulées. Dans ce qui suit, nous présentons l’étude et récapitulons nos conclusions. Nous décrivons les trois principaux « symptômes » épistémiques de qualité du travail interdisciplinaire qui émergent de notre analyse : cohérence, équilibre, et efficacité.
Vue d’ensemble de l’étude
Durant les deux dernières années, nous avons conduit une étude exploratoire des pratiques de recherche et d’enseignement dans des instituts et des programmes interdisciplinaires exemplaires. Notre but était de comprendre les qualités d’un travail interdisciplinaire expert de façon à informer la pratique éducationnelle qui favorise la compréhension interdisciplinaire. Dans cette étude nous définissons le « travail interdisciplinaire » comme le travail qui intègre les connaissances et les modes de pensée de deux ou plusieurs disciplines. Un tel travail se donne pour but de faire avancer la compréhension (par exemple, expliquer les phénomènes, mettre sur pied des solutions, faire émerger de nouvelles questions) dans des directions qui n’auraient pas été possibles par le biais d’une seule discipline.
Dans notre formulation, les disciplines sont composées d’abondants ensembles de théories, d’explications et de conclusions considérées comme étant acceptables à l’intérieur de communautés savantes spécifiques à un moment donné. De tels corps de connaissances ne peuvent être isolés du répertoire dynamique des choix méthodologiques et des formes de communication qui leur ont donné naissance. Nous considérons le travail interdisciplinaire comme un moyen déterminé pour atteindre un but cognitif ou pratique (par exemple, comprendre, résoudre un problème) et non comme une fin en lui-même. Notre définition stipule que les points de vue disciplinaires soient intégrés dans des réseaux de relations s’informant mutuellement plutôt que simplement juxtaposés. En nous concentrant sur l’intégration disciplinaire - en tant qu’opposée à l’intégration de multiples perspectives, disciplinaires ou non - notre point de vue est plus rigoureux que celui de « transdisciplinarité » présenté auparavant dans ce colloque et dans la littérature [6].
Les résultats dont nous rendons compte proviennent des interviews de 60 chercheurs travaillant dans des instituts interdisciplinaires - précisément : le MIT Media Lab (ML), l’Institut de Santa Fé (SFI), le Centre pour l’Intégration de la Médecine et des Technologies Innovatrices (CIMIT), le Centre de Bioéthique de l’Université de Pennsylvanie (CB-UP), le Laboratoire Art-Science ( ASL) et le groupe de Recherche en Design Expérimental du XEROX-PARC (RED). Nous avons choisi ces institutions pour leur longue expérience acquise dans l’exploration de combinaisons disciplinaires nouvelles (par exemple, dynamique non linéaire et histoire, technologie et musique) et leur bonne réputation. Nous pensions que les difficultés associées au développement d’intégrations tellement nouvelles pouvaient avoir généré parmi ces chercheurs une certaine conscience épistémologique - caractéristique qu’il nous intéressait d’appréhender. Nos données consistent en interviews en profondeur, semi structurés (comprenant des questions sur comment évaluer le travail interdisciplinaire), échantillons choisis de travaux et documents institutionnels.
Evaluer le travail interdisciplinaire - Les défis et les mesures
Dans notre étude, la plupart des chercheurs ont parlé de la validation du travail interdisciplinaire comme d’un sujet obscur et interpellant. Ils ont identifié trois sources de difficultés. En premier, ils ont remarqué que les disciplines elles-mêmes apportent une variété de normes de validation, souvent conflictuelles, au lieu de rencontre de l’interdisciplinarité. En second, nos sujets ont pointé le manque de clarté conceptuelle à propos de la nature du travail interdisciplinaire et de son évaluation, reconnaissant le besoin d’une réflexion plus systématique à son égard. En troisième lieu, ils ont insisté sur le fait que, dans un travail hautement innovateur où l’on explore de nouveaux territoires et où l’on dispose de peu de précédents, le développement de critères de validation fait partie du processus même de la recherche.
Confrontés à la tâche de rendre leurs critères d’évaluation explicites, les chercheurs se sont significativement référés à des mesures de qualité indirectes ou basées sur le terrain [7]. Ils ont désigné des indicateurs tels que le nombre de brevets validés, de publications, de systèmes et de mentions issus de leur travail; le prestige des universités, des agences de financement et des revues dans lesquels il est placé; et l’approbation de leurs pairs et d’une communauté plus large. « Un simple comptage des choses constitue une réponse facile en ce qui me concerne », déclare Jonathan Rosen, Directeur du Bureau de Mise en Oeuvre des Technologies au CIMIT. « Combien de brevets avez-vous déposés ? Combien de brevets ont été validés ? Combien de nouvelles sociétés ont été initiées ? Combien d’articles dans Science ? Combien d’articles dans Nature ? ». Parce qu’elles s’appuient sur des procédures sociales de revue de pairs, d’agrément inter subjectif et finalement sur un consensus en tant que générateurs d’intuitions acceptables, des mesures de cette sorte, basées sur le terrain, laissent de côté ce qui constitue la validation de la connaissance interdisciplinaire. Nos sujets ont souvent critiqué ces critères « par procuration » parce qu’ils les ont vus comme représentant finalement une évaluation disciplinaire de leur travail interdisciplinaire. Ils ont cependant décrit ces critères comme la façon courante
- bien qu’imparfaite - qui détermine la qualité du travail interdisciplinaire au premier plan de la production de connaissance aujourd’hui.
Quand poussés dans leur retranchement, la plupart des individus se sont aussi référés à davantage de mesures primaires ou épistémiques d’acceptabilité - par exemple des indicateurs épistémologiques concernant directement la substance et la constitution de leur travail. Les chercheurs se sont référés à une large gamme de critères épistémologiques (par exemple, la rigueur expérimentale, la qualité esthétique, l’adéquation entre la structure et les données, la capacité à aborder des questions jusque-là non résolues dans une discipline). Quand ils sont considérés collectivement, ces critères jettent une lumière sur les trois domaines qui délimitent les symptômes de qualité du travail interdisciplinaire.
Vers une structure épistémique pour évaluer le travail interdisciplinaire
Nos interviewés ont souligné la complexité de la validation de la connaissance aux frontières disciplinaires. Selon eux, les résultats, théories ou productions interdisciplinaires ne devraient pas être évalués comme une somme de déclarations indépendantes testées contre des barrières disciplinaires également indépendantes. Bien plutôt, les chercheurs avaient tendance à donner une image dynamique de la validation des connaissances dans laquelle le travail pris comme un tout pouvait être évalué par rapport à trois pôles fondamentaux :
- la façon dont le travail se tient vis-à-vis de ce que les chercheurs connaissent et trouvent défendable dans les disciplines impliquées (cohérence avec de multiples antécédents disciplinaires séparés)
- la façon dont le travail se tient ensemble comme un tout génératif et cohérent ( équilibre dans l’intégration des perspectives)
- la façon dont l’intégration fait progresser les buts que les chercheurs ont donnés à leurs travaux et les méthodes qu’il utilisent (efficacité dans la progression de la compréhension).
1.Cohérence avec de multiples antécédents disciplinaires séparés
Alors que l’élan de leur travail interdisciplinaire consiste à aller au-delà des frontières disciplinaires établies, les chercheurs évaluaient souvent le degré de cohérence raisonnable de leur travail avec des connaissances disciplinaires antérieures (par exemple des méthodes admises, des conceptualisations entérinées et des valeurs épistémiques). Ils parlaient énormément du fait de satisfaire en même temps à des standards disciplinaires multiples - quelquefois conflictuels.
Selon eux, les théories, les méthodes et les types de communication empruntés aux disciplines incarnaient les valeurs épistémiques qui déterminaient collectivement l’acceptabilité des résultats interdisciplinaires. Par exemple, cherchant à satisfaire « deux maîtres », le chercheur du SFI John Padgett estimait que ses modèles informatiques de la vie politique dans la Florence de la Renaissance devaient se conformer aux normes de l’élégance scientifique et de la signification historique. Padgett tenait à un travail qui pouvait « expliquer de façon cohérente des phénomènes hautement hétérogènes … expliquant l’hétérogénéité avec des principes simples », en même temps que révélant d’importantes caractéristiques de l’époque étudiée: « dans une centaine d’années, est-ce que quelqu’un lira cela ? Les historiens tiennent beaucoup à ce genre de choses ».
La règle disciplinaire était souvent un paramètre basique avec lequel les chercheurs évaluaient leur travail. Si une nouvelle conclusion était cohérente avec « les lois de la physique » ou « les prévisions actuelles de la biologie », elle gagnait en crédibilité. « Il y a une formidable sensation de liberté associée au fait de casser les règles [disciplinaires) », nous disait Mark Chow du RED, comme il décrivait la recherche de nouvelles idées effectuée par son groupe pour une exposition sur « Des Expériences sur le Futur de la Lecture (EFR) » au Musée Technologique de San José. Il ajoutait en même temps, « Vous pouvez faire un tas de choses folles [mais vous avez besoin de] quelqu’un à l’entrée … qui adhère à la méthode scientifique [et est] solidement impliqué dans les disciplines …. pour dire, eh bien, ceci va contre les lois de la physique ». Si effectivement les résultats interdisciplinaires violaient fondamentalement les doctrines disciplinaires ou révélaient leurs limites, le besoin d’ajouter une justification se faisait sentir. « Il m’incombait d’arriver à une compréhension plus profonde de leurs méthodes [disciplinaires] et de leur montrer comment leurs méthodes se rapportent ou non à nos méthodes interdisciplinaires » indiqua Rosalind Picard, Directeur au MIT Media Lab du projet "Affective Computing".
Assurer une compatibilité appropriée entre les produits et les résultats interdisciplinaires et leurs équivalents disciplinaires antérieurs n’était pas sans difficulté. Les disciplines sont souvent conflictuelles vis-à-vis de ce qu’elles considèrent digne d’étude et de ce qu’elles perçoivent comme de la compréhension validée. « Qu’est-ce qu’il prend à ce physicien d’écrire un projet sociologique ? » se demandait le chercheur Mark Newman du SFI, alors qu’il imaginait de quelle façon ses collègues en physique critiqueraient son travail sur les réseaux sociaux. Illustrant les différences dans les normes de validation, Doyne Farmer du SFI commentait : « Les modèles informatiques sont bien plus méprisés en économie qu’ils ne le sont en physique. Les preuves mathématiques sont considérées comme beaucoup plus importantes en économie qu’elles ne le sont en physique. Les physiciens sont plus à l’aise avec les approximations ».
De temps en temps, les normes provenant des différentes disciplines apparaissent comme ouvertement incompatibles. Par exemple, lors de l’exposition : Expériences sur le Futur de la Lecture au Musée Technologique de San José, les gens étaient invités à expérimenter de nouvelles formes de lecture (par exemple, des livres interactifs, des textes incluant des images et du son) tandis qu’une voix délivrant des explications les guidait à chaque étape. L’artiste Paul DeMarinis de XEROX-PAIR parla de ce que lui et ses collègues perçurent comme le conflit entre les dimensions esthétiques et scientifiques de l’exposition. Il déclara, « Dans des contextes artistiques vous n’avez pas envie d’une grande quantité de texte. Vous n’avez pas envie qu’on vous dise ce qu’est [la pièce exposée]. Vous voulez y parvenir par vous-même et permettre à votre esprit de faire d’autres associations. Dans un contexte scientifique vous voulez être sûr que la personne ne se trompe pas sur la signification de ce qu’elle voit ». DeMarinis percevait l’exposition comme incarnant une tension centrale entre la science et la théorie post moderne pour laquelle « le texte [explicatif] a la main haute sur la formulation de la théorie [plus] que tout ce que vous pourriez expérimenter par vous-même ».
En somme, tandis qu’une compatibilité raisonnable avec les connaissances antérieures dans de multiples disciplines renforce la crédibilité des travaux interdisciplinaires, il est clair que cela ne suffit pas à constituer la seule source de rigueur pour rendre les travaux acceptables. La compréhension de la qualité interdisciplinaire ne repose pas sur la somme de règles disciplinaires établies, mais plutôt sur la coordination unique d’intuitions disciplinaires où les disciplines ont joué un rôle particulier dans la composition générale du travail. Il n’est donc pas surprenant que nos interviewés perçoivent l’équilibre réfléchi comme le second symptôme de qualité du travail interdisciplinaire.
2.Equilibre dans l’intégration des perspectives
Evaluer le travail interdisciplinaire implique d’apprécier comment les jugements disciplinaires sont entrecroisés et les rôles relativement différents qu’ils jouent dans la production d’une composition générale. Quand les valeurs disciplinaires entrent en conflit, compromis et négociations se mettent en place. Nos interviewés apprécient un travail qui fait preuve d’un équilibre bien considéré des perspectives. L’équilibre réfléchi implique que la représentation des disciplines dans un travail soit non pas égale mais judicieuse. Par exemple, Arthur Caplan, Directeur du Centre de Bioéthique de l’Université de Pennsylvanie, décrivit la contribution relative du droit et de la philosophie dans son travail. Il illustra comment les objectifs de la recherche contribuèrent largement à déterminer ce dont il fallait tenir compte pour réaliser un équilibre exploitable.
« Il y a une certaine tension entre la loi et la philosophie », déclara t’il, « même en ce qui concerne la meilleure façon de parler, littéralement [à propos de matières telles que le don d’organes ou le clonage humain]. Devrions-nous parler comme des hommes de lois et utiliser des précédents de cas et raisonner analogiquement ? Utilisons-nous des principes ? Cette bataille continue. Je pense que chaque [point de vue] a ses arguments et je trouve qu’une saine tension est O.K. » Caplan élabore un équilibre pragmatique. « Pour certains problèmes vous voulez connaître la structure légale à l’intérieur de laquelle vous intervenez. Et pour d’autres, comme « Devrions-nous bannir le clonage ? » - commencer avec la loi n’est certainement pas une bonne idée. Pour ces questions-là, vous avez vraiment besoin de penser philosophiquement à ce que représente le clonage et pourquoi cela serait mauvais. Vous pouvez faire une loi plus tard ». Caplan critique le travail qui fait des recommandations légales « prématurément, avant qu’il n’y ait un consensus sur les valeurs » tout autant que les autres cas où « il y a un tas de consensus sur les valeurs et où vous n’avez pas besoin de creuser à nouveau dans les mêmes vieux trous moraux ».
De façon semblable, nos sujets se réfèrent au fait de trouver un équilibre approprié par rapport aux niveaux de profondeur auxquels sont engagées les diverses disciplines. Dans ce cas à nouveau, les buts spécifiques de la recherche semblent conditionner le poids respectif des options par rapport à un équilibre général raisonnable. Dans son évaluation de l’exposition : Expériences sur le Futur de la Lecture, Mark Chow remarqua comment l’introduction d’un personnage animal dans l’objet qu’il avait exposé en rendit le contenu plus accessible et plus intéressant au public. Il établit que cet objet avait réussi « à être un chien qui pouvait lire à haute voix plutôt qu’un ordinateur » ajoutant qu’une telle réussite « vous permet de relâcher quelques-unes des exigences rigoureuses de la technologie. Par exemple, en termes de mise en place, la performance de la lecture n’était pas satisfaisante à 100% mais après tout, il ne s’agissait que d’un chien ».
Les chercheurs trouvent insatisfaisantes les évaluations disciplinaires isolées du travail interdisciplinaire parce qu’elles échouent à saisir la composition des connaissances comme un tout - une critique souvent faite aux panels de revues de pairs composés de spécialistes travaillant de façon isolée. Donald Kennedy est d’accord : « Quelquefois de très bons articles interdisciplinaires peuvent être perçus de façon très négative simplement parce que des critères disciplinaires étroits ont été utilisés pour les évaluer. Si vous avez un article qui est interdisciplinaire et que vous pensez qu’il nécessite vraiment une personne à l’esprit large, je suppose alors que vous cherchez à trouver cette sorte de personne. Je pense qu’il est difficile pour les critiques de ne pas faire d’erreurs [quand il s’agit d’éléments interdisciplinaires] ».
Comme nos interviewés le décrivent, le fait de chercher un équilibre interdisciplinaire semble impliquer de maintenir des tensions génératives et d’atteindre des compromis légitimes dans la sélection et la combinaison de jugements et de normes disciplinaires. Un tout si délicatement équilibré gagne en crédibilité si il ne viole pas les dogmes centraux des disciplines concernées. Il gagne en pertinence et en acceptabilité si il offre des compréhensions, des solutions, des productions et des questions nouvelles - y compris la proposition de transformations dans des pratiques disciplinaires établies. Déterminer l’efficacité du levier offert par l’intégration interdisciplinaire est un critère très informatif pour s’assurer du succès des entreprises interdisciplinaires - c’est le troisième symptôme de notre catégorisation.
3.Efficacité dans l’avancement de la compréhension
Il n’est pas surprenant que les chercheurs tendent d’une manière écrasante à évaluer le succès de leur travail à la lumière des buts de leur recherche. Les recherches interdisciplinaires varient largement dans leurs buts spécifiques et les critères de validation en leur faveur varient de la même façon. Quand les physiciens du SFI, James Crutchfield et Mark Newman, évaluèrent leurs théories mathématiques, respectivement de l’innovation et du comportement en réseau, ils privilégièrent des qualités telles que la capacité de leurs théories à « prédire » des phénomènes sociaux et biologiques non étudiés et leur « réussite tangible à expliquer quelque chose qui n’était expliqué par personne d’autre auparavant ». Au CIMIT, la combinaison de la physiologie, de la biologie moléculaire, de la nano physique et des sciences de la matière, amena des scientifiques comme Joseph Vacanti plus près de la création d’une entité sans précédent - un foie humain artificiel vascularisé qui « fonctionne » et dont la création aurait un « effet transformateur » sur la pratique chirurgicale de la transplantation d’organes.
Un seul ensemble de critères d’évaluation ne peut rendre justice à l’énorme variété des buts de la recherche. Encore faut-il noter que, parmi nos interviewés, les contributions orientées vers la solution de problèmes pragmatiques et le développement de produits semblent accorder beaucoup d’importance à des normes comme la « viabilité », l’« exploitabilité » et l’« impact ». Les contributions qui recherchent des modèles algorithmiques formels de phénomènes complexes semblent associées à des mesures de « simplicité », de
« capacité à prévoir » et de « parcimonie » [8]. Les contributions ayant pour but une compréhension plus fondée de phénomènes multi dimensionnels (par exemple l’intolérance au lactose ou le don d’organes perçus dans l’entrecroisement de leurs dimensions biologique, culturelle et psychologique) tendent à privilégier le travail qui atteint de nouveaux niveaux de « complétude », « description minutieuse » et « fondements empiriques » [9].
En addition à l’évaluation de l’effet de levier important offert par le travail interdisciplinaire, les chercheurs soulignent leurs contributions méthodologiques. Par exemple, l’éthologiste et expert en intelligence artificielle Bruce Blumberg de Media Lab déclara que ses modèles informatiques de comportement animal avaient fourni aux scientifiques cognitifs une nouvelle méthode pour « tester » leurs hypothèses. « De façon croissante, le calcul informatique va constituer une façon très valable de tester les modèles [en psychologie et dans les sciences cognitives] » proclame t’il. « Parce que c’est une chose d’écrire un livre et de dire voilà comment elle [l’intelligence animale] doit être organisée. La preuve en est, pourriez-vous prendre ces idées et les mettre réellement en application ? ». Des options méthodologiques améliorées élèvent à leur tour les niveaux de la recherche interdisciplinaire qui s’ensuit. « Ce que nous faisions dans le passé sont maintenant des choses qu’un garçon de seize ans peut faire sur Internet » explique Rosalind Picard de MIT. « Nous étions les seuls à faire ça il y a dix ans ».
A cause de leurs approches non paradigmatiques de la production de connaissances, nos interviewés se trouvent souvent confrontés au challenge du manque de précédents ou de concurrents viables auxquels comparer leurs réalisations. « Nous ne savons pas si nous faisons mieux que les gens travaillant par eux-mêmes …. Nous ne disposons pas de ce genre de mesures », indique Jonathan Rosen du CIMIT.
Travailler sur un terrain inexploré implique qu’« il n’y ait pas d’autorité plus haute à laquelle faire appel pour décider ce qui est une connaissance pertinente et ce qui ne l’est pas ou ce qui est utile et ce qui ne l’est pas », déclare Anne Balsamo, Principal Investigator au RED, Xerox-PARC. « [Quand] vous êtes à la pointe de quelque chose, par définition vous prenez des risques que la plupart ne prennent pas », ajoute Joseph Vacanti. « Si bien qu’avoir quelqu’un qui peut, d’une façon experte, vous aider est problématique parce que il y a ce problème d’intérêt où le status quo et construire sur le status quo constitue l’essentiel de ce qui se passe ». Pour ces chercheurs, l’avancement effectif de la compréhension interdisciplinaire implique non seulement de développer de nouvelles formes de compréhension et de nouvelles méthodes mais aussi d’élaborer des critères grâce auxquels mesurer leur progrès.
Pour conclure
Après un examen approfondi, les points de vue des chercheurs en ce qui concerne l’évaluation épistémique de leur travail mettent à jour trois domaines dans lesquels discerner l’acceptabilité du travail interdisciplinaire : 1) le degré auquel de nouveaux jugements se rapportent à des connaissances disciplinaires antérieures, 2) l’équilibre judicieux atteint dans l’intégration de perspectives et 3) l’efficacité avec laquelle un travail particulier fait avancer la compréhension et la recherche. Comme ces chercheurs le décrivent, la compréhension de la qualité interdisciplinaire ne repose pas sur un ensemble accumulé de règles disciplinaires établies. Au contraire, chaque travail interdisciplinaire révèle la coordination idiosyncrasique d’intuitions disciplinaires aptes à accomplir les buts cognitifs et pratiques des chercheurs.
Elaborer des critères exploitables pour évaluer les dimensions épistémiques du travail interdisciplinaire demande que nous abordions le problème à un niveau productif d’analyse. Des critères trop particuliers (comme des méthodes expérimentales innovatrices, des protocoles précis ou des sources originales riches) échoueront à rendre compte de la formidable diversité des buts et des approches caractérisés légitimement comme « interdisciplinaires ». Des catégories trop génériques (comme la cohérence, la précision, la parcimonie) seront mal adaptées pour appréhender les challenges particuliers associés à l’intégration interdisciplinaire. Sur la base de notre analyse, nous proposons que les catégories qui présentent le plus grand potentiel pour l’évaluation du travail interdisciplinaire, appréhendent 1) la relation entre les résultats interdisciplinaires et leurs nombreux antécédents disciplinaires, 2) le délicat ajustement qui se met en place lorsque les disciplines sont entrecroisées pour produire un tout bien équilibré et 3) le levier fourni par les jugements hybrides nouvellement créés.
Enfin, bien que les catégories d’évaluation que nous proposons puissent contribuer à la cause d’une considération plus raisonnée et plus raisonnable du travail interdisciplinaire, elles n’immuniseront pas le travail interdisciplinaire contre « la malheureuse propension à l’erreur » qui caractérise la construction des connaissances humaines [10]. En fait, le travail interdisciplinaire gagne sa force de la conscience aiguë du caractère provisoire du statut épistémique de ses résultats. De notre point de vue, une évaluation sérieuse du travail interdisciplinaire ne devrait pas chercher à édifier « des vérités établies » ni, à l’opposé, à laisser « s’épanouir toutes les fleurs interdisciplinaires ». Une telle évaluation devrait au contraire produire une lumineuse évidence afin d’allouer une crédibilité provisoire au travail en question. Par conséquent l’acceptation de l’intuition interdisciplinaire (très semblable à celle de la structure ici proposée) repose sur l’assomption du caractère provisoire inhérent à la compréhension et l’infinie capacité humaine à « retrancher, réorganiser et réessayer » [11].
Notes
[1] Julie Thompson Klein, Interdisciplinarity History, Theory, and Practice. Detroit: Wayne State University, 1990. Diana Rhoten, “A Multi-method Analysis of the Social and Technical Conditions for Interdisciplinary Collaboration”. In Hybrid Vigor, Final Report. National Science Foundation. Septembre 2003. Nancy Sung et al “Educating Future Scientists” Science 301 p. 1485. Septembre, 2003.
[2] Julie Thompson Klein. Crossing Boundaries: Knowledge, Disciplinarities, and Interdisciplinarities. Charlottesville VA: University Press of Virginia 1996. Michael Gibbons, et al The New Production of Knowledge. Londres: Sage 1994. Peter Weingart and Nico Stehr, Eds. Practising Interdisciplinarity. Canada: University of Toronto Press, 2000.
[3] Lisa R. Lattuca Interdisciplinary Research and Teaching among College and University Faculty Nashville: Vanderbilt University Press, 2001. Julie Thompson Klein, 1996 Ibid.
[4] Extrait d’interview Novembre, 2002.
[5] Julie Thompson Klein, 1996 Ibid, p. 210.
[6] Helga Nowotny, “The Potential of Transdisciplinarity.” dans Rethinking Interdisciplinarity Christopher Heintz et Gloria Origgi modérateurs. Julie Thompson Klein et al, Transdisciplinarity: Joint problem solving among science, technology, and society: an effective way for managing complexity. Bâles: Birkhauser Verlag, 2001.
[7] Mihaly Csikszentmihalyi, “Society, Culture and Person: A systems view of creativity”. In The Nature of Creativity: Contemporary psychological perspectives Robert Sternberg Ed. New York: Cambridge University Press, pp.325-339, 1988. Dans ce chapitre Csikszentmihalyi définit "field"
(terrain) comme l’organisation sociale d’un domaine - c’est à dire comme un réseau de rôles qui s’emboîtent (pairs, critiques, contrôleurs) et sont en charge de la sélection des variations proposées dans un domaine.
[8] Voir des exemples de ce genre de travail dans James P. Crutchfield, Peter Schuster Eds. Evolutionary dynamics : exploring the interplay of selection, accident, neutrality, and function. New York: Oxford University Press, 2003.
[9] Pour des exemples, voir William Durham Co-evolution: Genes, Culture and Human Diversity Stanford: Stanford University Press, 1991; et Rene Fox & Judith P. Swazey The Courage to Fail: A social view of organ transplants and dialysis Brunswick, NJ: Transaction Publishers, 2002.
[10] Catherine Z.Elgin Considered Judgement New Jersey: Princeton University Press, p. 12, 1996.
[11] Catherine Z.Elgin, Ibid p.12 |
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A final note
(0 réponses)
Veronica Boix Mansilla, 4 janv. 2004 19:46 UT
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Théories vs. pratiques de l'interdisciplinarité
(2 réponses)
Iskender Gökalp, 25 déc. 2003 20:42 UT
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Community procedures and epistemic clarity
(3 réponses)
Veronica Boix Mansilla, 17 déc. 2003 21:33 UT
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Questions of research design
(1 réponse)
Steve Fuller, 16 déc. 2003 18:30 UT
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Proxy criteria
(13 réponses)
Christophe Heintz, 16 déc. 2003 11:42 UT
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Are there special criteria for assessing interdisciplinary work?
(4 réponses)
Grit Laudel, 15 déc. 2003 4:16 UT
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Où est la maladie sociale?
(1 réponse)
Abdelkarim Fourati, 9 déc. 2003 9:44 UT
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Reservations about 'consistency' and 'balance'
(6 réponses)
Dan Sperber, 2 déc. 2003 18:38 UT
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Bibliography on Inter/Transdisciplinary Research Evaluation
(2 réponses)
Julie Klein, 2 déc. 2003 17:41 UT
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Core "Symptoms" 
Julie Klein
2 déc. 2003 17:39 UT
I am especially pleased to see the Boix Mansilla and Gardner paper in this seminar, since I have been working on the question of evaluation recently. I hope a number of discussion threads will unfold over the course of this month. In addition to this opening comment, I am also starting another thread called “Bibliography” because I would welcome additional references I listed some of the key works I have been using and look forward to learning about others.
As the authors point out, evaluation of interdisciplinary research is an area needing greater attention, for all the reasons they identify. Having read earlier reports on this particular set of centers, I am also pleased to see them moving to this new phase. I recommend that everyone participating in this conversation read more detailed accounts of their research. A good place to start is “Building Bridges Across Disciplines,” by Boix Mansilla, Dillon, and Middlebrooks. It’s available from the GoodWork Project at the Harvard Graduate School of Education (http://pzweb.harvard.edu/ebookstore/).
This project joins a number of other recent empirical studies that give us a firmer foundation for talking about evaluation. The three core epistemic “symptoms” identified here (consistency, balance, and effectiveness) make sense, and their explanation is convincing. I would urge a fourth, however, or at least an extension of the third to include criteria that emerge within interdisciplinary epistemic communities that are drawing on not only pertinent disciplines but new interdisciplinary fields as well. To their credit, the authors push beyond disciplinary primacy, rendering it a necessary but not sufficient condition. Interdisciplinary fields also generate their own assumptions about “appropriate fit.”
The particularities of centers is an added factor. This particular pool of centers, the earlier account acknowledges, is in some respects a set of rarified atmospheres with unusual freedom, though not without counter pressures. It would be useful to compare the kinds of examples in the Rhoten report well as Stokols and colleagues’ synthesis of early findings from the NIH program of Transdisciplinary Tobacco Use Research Centers.
In addition, the kinds of problems and research questions being addressed, as Boix Mansilla and Gardner indicate, make a difference. Rhoten pays some attention to that factor and Stokols, et al. to the nature of the center as well. While heeding the wise caveat the authors sound – about not succumbing to the fallacy of a single set of criteria – comparison across these studies, I believe, has great potential for generating generic guidelines that can be used in conjunction with center-specific and problem/question-specific conditions of evaluation.
Obviously, then, this welcome study invites conversation. I would like to add, as an aside, that I hope that another word than “symptom” will be used as the study develops. The etymology of “symptom” does not carry the pathological connotation of disease we associate with the word today, but I would be more comfortable with a less negative term.
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9 réponses à Core "Symptoms":
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Looking at expert work to inform student learning and assessment.
Veronica Boix Mansilla, 4 janv. 2004 19:42 UT
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Education versus Research, Round 2
Julie Klein, 3 janv. 2004 15:02 UT
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Education Versus Research
Julie Klein, 3 janv. 2004 14:38 UT
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on assessment of student work
Veronica Boix Mansilla
31 déc. 2003 4:53 UT
Assessment of student interdisciplinary work is another only partially understood challenge in interdisciplinary theory and practice. In our project we have focused on the assessment of students’ interdisciplinary work by interviewing close to 70 faculty in interdisciplinary programs at Stanford, Swarthmore, San Francisco State University, and the University of Pennsylvania.
When asked about the assessment of their students’ interdisciplinary work, faculty systematically referred to the means by which they gathered information — their claims often echoed Julie’s account of how area studies and centers assess. The most innovative faculty used multiple sources of evidence tailored to the courses at hand. They used student portfolios, journals, and performances in which students are invited to use knowledge in various disciplines to create something new (as opposed to reproducing information as a sign of their cultural literacy). The practice of these forms of assessment is not new and its effectiveness has been well documented in pre-collegiate education.
Faculty expressed a great deal of uncertainty, however, when it came to describing the “what” of interdisciplinary understanding. “What are the qualities of student interdisciplinary work that you value when you assess these pieces of work?” we probed. Their responses (e.g., well written, timely, effortful) tended to focus on generic qualities of work. Only after considerable probing did some faculty engage in more epistemic depictions of the pieces under examination.
While no faculty revealed a systematic epistemic framework to assess interdisciplinary work, three core criteria seemed to capture the qualities of integration that they valued. They emphasized “multiple disciplinary grounding”-- often referring to the selection and application of disciplinary knowledge from multiple sources. They highlighted “reflectiveness”— i.e. students’ clarity about the meaning, purposes and limitations of their integrative work. They addressed what we came to refer to as “integration leverage” -- the degree to which a particular piece of work has contributed to the advancement of student understanding in a way that a single disciplinary approach could not.
Perhaps not surprisingly, the epistemic criteria used by faculty to examine interdisciplinary student work echo criteria used by experts in their research at the frontiers. While we have not yet conducted a systematic comparative analysis of these two data sets (teaching faculty-expert researchers), we have observed important differences between them. For example, faculty were more inclined to emphasize disciplinary accuracy and personal meaning than their expert counterparts. This was not surprising since student "disciplinary" understanding and the development of richer worldviews were often important learning goals in their courses.
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The role of "strategy"
Veronica Boix Mansilla, 31 déc. 2003 4:43 UT
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Criteria of Learning Assessment in Interdisciplinary Fields
Julie Klein, 20 déc. 2003 15:53 UT
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A good example
Veronica Boix Mansilla, 12 déc. 2003 5:27 UT
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Core principles
Gloria Origgi, 11 déc. 2003 11:14 UT
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other interdisciplinary fields and symptoms
Veronica Boix Mansilla, 3 déc. 2003 20:16 UT
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