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Le potentiel de la transdisciplinarité
Helga Nowotny
(Traduction de l'original en anglais de Anne-Marie Varigault)


 Modérateurs : Christophe Heintz, Dan Sperber, Gloria Origgi
 

Introduction

La transdisciplinarité est un thème qui refait régulièrement surface. Il répond à un besoin sous-jacent et à une conviction intrinsèque. Le premier est la perte de ce qui est ressenti comme ayant été une unité antérieure de la connaissance. La seconde est l’espoir que la transdisciplinarité contribue à résoudre un problème en commun, ce qui est davantage que juxtaposer les disciplines, davantage que les mettre l’une à côté de l’autre. Comme le dit François Taddai : « Aucune discipline n’en sait plus que toutes les disciplines ». Si le but est de résoudre un problème en commun, les moyens doivent pourvoir à une intégration des perspectives dans l’identification, la formulation et la résolution de ce qui doit devenir un problème partagé.

La patience est une vertu nécessaire quand on travaille dans la recherche transdisciplinaire. Il faut être vraiment très patient. Il est tout à fait évident que développer l’apprentissage de la transdisciplinarité demande du temps et de l’implication de la part des chercheurs comme de leurs institutions. Comprendre le langage des autres disciplines demande du temps. Mais on a aussi besoin de comprendre d’où vient la pression pour résoudre le problème. Les débats récents ont montré que science et société sont encore traitées comme des catégories non problématiques. Dans les deux livres sur lesquels s'appuie cet exposé [The New Production of Knowledge. The Dynamics of Science and Research in Contemporary Societies (avec M. Gibbons, C. Limoges, S. Schwartzman, P. Scott, M. Trow) (1994). London: Sage, et Re-Thinking Science. Knowledge and the Public in an Age of Uncertainty (avec Peter Scott und Michael Gibbons) (2001). Cambridge: Polity Press], nous montrons qu’en fait science et société sont toutes deux devenues des catégories problématiques. Je voudrais ensuite soutenir l’idée que le savoir, tout comme l’expertise, est fondamentalement transgressif... Personne, nulle part, n’a jamais réussi très longtemps à contenir le savoir. La connaissance s’infiltre à travers les institutions et les structures comme l’eau à travers les pores d’une membrane. Et comme cette dernière, la connaissance s’écoule dans les deux directions, de la science vers la société et de la société vers la science. Elle s’infiltre à travers les institutions, du monde académique vers le monde extérieur et inversement. La transdisciplinarité concerne donc la transgression des frontières. Les institutions existent encore et ont une fonction. Les disciplines existent encore et de nouvelles surgissent continuellement du travail interdisciplinaire. Donc, faisons attention !

Quelques caractéristiques de la production de connaissances en Mode-2

Dans nos travaux précédents, nous avons mis en avant l'idée qu'a émergé un nouveau mode de production du savoir que nous avons nommé « Mode-2 ». Nous avons introduit l’idée de Mode-2 pour essayer de présenter une nouvelle façon de penser la science, ce que l’on fait souvent dans des termes strictement disciplinaires. On a besoin d’un autre langage pour décrire ce qui est en train de se produire dans la recherche. Nous avons identifié certains attributs du nouveau mode de production de la connaissance qui nous semblent être empiriquement évidents, et nous soutenons que lorsqu’ils apparaissent tous ensemble ils sont suffisamment intégrés et cohérents pour constituer en quelque sorte une nouvelle forme de production du savoir. On nous a objecté que la distribution sociale des connaissances à travers la société n’est pas aussi nouvelle que nous l’avons dit et que, par exemple, le Mode-2 a déjà existé au 19e siècle, voire avant. Cet exposé n’est pas le lieu pour répondre à ces critiques. Dans Repenser la science nous faisons remarquer que nous parlons d’un nouveau mode de production du savoir qui s'inscrit dans un type de société différent.

La première caractétistique du Mode-2 tient au fait que la recherche contemporaine est de plus en plus effectuée dans le contexte de son application. Par là nous voulons dire que, dès le tout début, les problèmes et leurs perspectives sont formulés en concertation avec un grand nombre d’acteurs différents. Le contexte est mis en place par un processus de communication entre des participants variés. Ce qui demande une grande patience. Mais le problème n’est pas formulé en dehors de ce groupe et jusqu’à ce que ce dernier parvienne à un accord sur la nature du problème et la façon dont il sera résolu, le financement n’existe pas et aucune activité de recherche ne peut être entreprise.

La deuxième caractéristique tient au fait que de multiples acteurs apportent une hétérogénéité de talents et d’expertise essentielle au processus de résolution des problèmes. Dans le Mode-2 nous voyons également émerger des structures organisationnelles lâches, des hiérarchies non structurées et des procédures de décision ouvertes. Les universités se situent précisément à l’opposé de telles organisations. Pour la plupart, elles sont encore hautement hiérarchiques et organisées dans des structures disciplinaires. C’est pratiquement le contraire que nous trouvons dans le Mode-2

La troisième caractéristique du Mode-2 est la transdisciplinarité. Si nous avions voulu utiliser le terme multidisciplinarité ou pluridisciplinarité, nous l’aurions fait. Nous avons préféré choisir le terme transdisciplinarité pour une raison. Ce que nous essayons de transmettre dans cette notion de transdisciplinarité est que dans le Mode-2 un forum ou une plate-forme est mis en place et fournit un point précis pour le projet intellectuel ; cela constitue quelque chose d’assez différent de la structure disciplinaire traditionnelle. Dans le Mode-1, le thème du projet et les problèmes qui présentent un défi intellectuel émanent pour une grande part de l’intérieur des disciplines. Ce genre de fonctionnement existe encore, mais d’autres cadres de travail intellectuel apparaissent et ils ne sont pas toujours réductibles aux éléments de la structure disciplinaire. Bien plutôt, c’est à l’intérieur du contexte d’application qu’émergent et se développent de nouvelles directions de travail intellectuel, si bien qu’un ensemble de conversations et d’instrumentations dans un contexte d’application donné mène à un autre et à un autre et à un autre encore.

Dans bien des débats sur la transdisciplinarité, la priorité est donnée aux difficultés rencontrées par ceux qui sont engagés dans un projet transdisciplinaire. Parmi les plus marquantes se trouve la défiance que suscitent les questions de qualité. Des questions telles que : « N’êtes-vous pas en train d’affaiblir la qualité de ce que vous faites ? » sont fréquemment posées à propos de toute activité inter- ou transdisciplinaire.

Néanmoins, la transdisciplinarité présente un attrait sémantique différent de ce que l’on appelle souvent inter ou multi ou pluridisciplinarité. Notez que le préfixe "trans" est partagé par un autre mot, à savoir la transgressivité. S’il est vrai que le savoir est transgressif, alors la transdisciplinarité ne respecte pas les frontières disciplinaires et institutionnelles. Il y a une sorte de convergence ou de co-évolution entre ce qui est en train d’arriver dans la production des connaissances et la façon dont se développent les institutions sociétales. Par exemple, nous ne sommes plus dans un régime caractérisé par le modèle grandiose de la nation-état si caractéristique de la modernité, où il y avait un ordre politique, économique et social clairement structuré et hautement différencié, avec des fonctions différentes occupées par les différents secteurs de la société. Ce que nous voyons aujourd’hui est une résurgence des ONG par exemple et d'autres façons dont des participants divers et variés organisent et modèlent la réalité sociale. C’est pourquoi la transgressivité du savoir est mieux rendue par le terme transdisciplinarité.

Il y a deux critères particulièrement importants dans la production de connaissances en Mode-2. Ce sont l'obligation de rendre compte ( Accountability ) et le contrôle de la qualité. L'obligation de rendre compte diffère de la responsabilité individuelle. Si chacun se doit d'avoir une éthique de responsabilité individuelle, il est nécessaire d’avoir en outre une forme de responsabilité institutionnalisée et c’est exactement de quoi il s’agit lors qu’on parle de l'obligation de rendre compte dans le Mode-2. Rendre compte est un processus informel tout en ayant un côté formalisé. Vous savez à qui vous devez rendre compte. Il y a certaines procédures pour rendre visible ce qui ne l’aurait pas été autrement. Et ceci fait intervenir dans la société, et c’est un autre lien avec la transdisciplinarité, différents groupes qui veulent savoir « ce que vous avez fait récemment pour eux ». C’est ce sens de l'obligation de rendre compte à différents utilisateurs qui ouvre la voie pour comprendre comment la connaissance scientifique est produite. Une fois qu’il y a cette préoccupation de rendre compte, et elle doit faire partie de l’éducation des futurs chercheurs, alors cela peut devenir une façon d’élargir l’horizon de ceux pour lesquels vous produisez de la connaissance. Le contrôle de la qualité est un critère vraiment très compliqué. Dans notre premier livre nous avons volontiers admis que, dans la description de la production des connaissances en Mode-2, le contrôle de qualité en constituait le talon d’Achille. Parce que ce que le contrôle de la qualité demande dans un tel contexte n’est pas seulement de l’excellence scientifique. L’excellence scientifique est et reste la base pour produire des connaissances nouvelles qui soient bonnes et fiables. Mais il y a d’autres ingrédients qui vont au-delà de l’excellence scientifique et qui sont difficiles à appréhender parce que le contexte varie. Il n’y a pas un critère unique comme c’est le cas dans le contrôle de la qualité disciplinaire, où on peut toujours avoir recours aux standards utilisés dans la discipline et qui permettent de dire : ceci est de la bonne physique, de la bonne biologie, de la bonne géologie. Désormais vous ne disposez plus de cela. Et cependant, vous devez apporter ces critères additionnels de qualité, de qualité à valeur ajoutée. En réalité, nous devrions aller au-delà de l'idée de la valeur ajoutée ; nous devrions commencer à parler de « valeur intégrée ». Il y a une sorte de valeur sociétale qu’il faut intégrer dans la définition de la bonne science. Le potentiel de la transdisciplinarité réside précisément là : obtenir un résultat meilleur pour produire de la science meilleure. Nous verrons comment nous pouvons y parvenir.

La Science et sa contextualisation

Dans Rethinking Science nous décrivons les processus co-évolutionnaires dans lesquels sont engagées la société et la science. Co-évolution ne veut pas dire harmonie. La transgression et l’équilibre changeant entre l’Etat et le Marché sont des thèmes très pertinents. Le niveau sans précédent d’éducation dans nos sociétés, la prolifération de l’information moderne et de la technologie de la communication, la prise de conscience du fait que la production de l’incertitude est un trait inhérent au processus co-évolutionnaire, tout cela implique que la Société évolue vers une position où elle peut de plus en plus communiquer ses souhaits, ses désirs et ses peurs à la Science. Qu’arrivera t’il alors à la science et que résultera t’il de ce renversement de la communication ?

Tout d’abord, c’est un changement énorme et qui n’a pas été suffisamment souligné. Laissez-moi l’illustrer. Que la science communique avec la société nous est une idée familière. Une grande partie du débat à propos de la compréhension de la science par le public présume que les non scientifiques ne sont pas au courant des derniers développements de la science et ont besoin d’être informés. Nous nous attendons à cette forme de communication. Nous avons l’habitude de ces descriptions en termes courants de belles découvertes, de développements dans l’instrumentation, etc. Mais à partir du moment où vous tenez compte de la transgression, à partir du moment où vous tenez compte du fait que les frontières institutionnelles sont devenues floues, vous ouvrez la science à un flot de communications inversées. C’est ce que nous voulons dire par le terme contextualisation dans Rethinking Science. Généralement on n’arrive pas à comprendre que la science par son propre succès apporte avec elle un facteur de transformation. Cela est favorisé par un relâchement parallèle des structures institutionnelles et quand la société trouve des moyens pour communiquer avec la science, on ne peut s’attendre à ce que la science reste la même.

Le terme contextualisation peut ne pas être compris de la même façon par tous ; laissez-moi l’expliquer d’une façon très simple, bien que peut-être inattendue : « contextualisation » cela veut dire amener les gens qui produisent de la connaissance à se poser juste une question : « Où est la place des gens dans notre connaissance ? ». Prendre la contextualisation au sérieux veut dire poser cette question même dans ces champs de production de la connaissance qui semblent loin des domaines concernés par les êtres humains. Bien sûr, si vous travaillez dans un domaine tel que celui de la biologie moléculaire, ou quand la recherche porte sur les maladies génétiques ou implique des médecins, vous pouvez voir une longue file de gens. Nous soutenons cependant que poser une telle question dans chaque sphère de la recherche changera la façon dont la connaissance est produite et nous rendra plus conscients qu’un processus de contextualisation est en cours.

Poser la question de la place des gens dans notre connaissance implique aussi une dimension additionnelle, à savoir non seulement que les chercheurs évoluent dans le contexte de l’application de leur recherche mais qu’ils doivent commencer à penser au contexte de l’implication. Quelles sont les implications de ce que nous sommes en train de faire et de la formulation des problèmes de cette façon-là? Souligner l’importance du contexte de l’implication n’est pas faire appel à de nouveaux exercices de prévision, ces sortes de choses qui ont été essayées et se poursuivent pour des raisons variées. Cela fait appel à quelque chose de beaucoup plus radical : il faut commencer à poser cette question dans les laboratoires scientifiques, tout en reconnaissant qu’on peut y répondre de façon diverse et variée.

On peut conceptualiser les gens sous différentes catégories. Dans l’une, il y a les gens ordinaires, ceux que vous rencontrez tous les jours. Ces gens ne constituent pas des moyennes statistiques. Ce sont de vrais gens et ils font de plus en plus partie d’organisations scientifiques. Les ONG par exemple, pour en revenir à un exemple précédent, dépendent de tels gens pour une partie de leur financement. Ceci est aussi vrai de la recherche que mènent certaines de ces ONG. Dans le domaine médical par exemple, les ONG dépendent de financements qui ne proviennent pas seulement de l’état ou de l’industrie mais aussi d’associations de volontaires et d’organisations caritatives privées. Ainsi, sous cette forme, les gens sont bailleurs de fonds et des soutiens. Ils sont loyaux à la science mais ils veulent avoir leur mot à dire. Ils sont la voix.

Dans une autre catégorie, il y a les gens qui protestent contre ce que la science ou la technologie produisent et qui les atteint de façons qu’ils jugent inacceptables. Dans un passé récent, la plupart des pays européens ont eu leurs scandales, leurs crises dans la confiance publique, leurs vagues de protestation et de mobilisation contre quelque chose que la science et la technologie, avec l’aide du marché ou de l’état, leur offrent mais qu’ils refusent. C’est un autre moyen dont disposent les vrais gens pour influencer la façon dont le développement scientifique et technologique, aussi bien que de nouveaux règlements, prennent forme. Cette catégorie de gens est sur le point de choisir de se désengager. Les gens sortent.

Il y a encore une troisième catégorie, qui dépend de la façon dont on conceptualise les gens dans le processus de la recherche lui-même. Ceci est évident dans certains domaines de la science, comme dans le champ environnemental. Vous ne pouvez faire de recherche sur les problèmes reliés à la dégradation de l’environnement naturel sans tenir compte de l’intervention humaine dans ces processus. Mais ceci devrait être interprété de façon à l’appliquer beaucoup plus largement. La loyauté envers la science ne peut plus être tenue pour acquise. Elle peut simplement disparaître quand les gens sentent qu’ils n’ont pas de place dans la connaissance qui est en train d’être produite, soit-disant pour leurs bénéfices. La loyauté doit être méritée, encore et encore. On doit la négocier. Une façon de le faire est de montrer que les gens sont présents, d’une façon ou d’une autre - même si c’est seulement d’une façon imaginaire - dans le processus de recherche lui-même. Il est nécessaire de rendre les gens loyaux encore et encore.

Par conséquent, il y a de nombreuses façons différentes et, laissez-moi insister, légitimes, de conceptualiser les gens. Vous pouvez imaginer les gens abstraitement, comme des agrégats de statistiques. Il y a d’autres questions que vous pourriez vouloir poser, s’il serait peut-être mieux de conceptualiser les gens comme des agents actifs, des gens qui ont des souhaits, des préférences, dont les capacités peuvent être améliorées et qui peuvent interférer. Nous discutons du fait que vous devriez être conscients de cela dans ce que vous faites, et rendre explicite la place que vous donnez aux gens dans le savoir que vous produisez. Ceci est aussi une façon d’exploiter le potentiel de la transdisciplinarité.

La production d’un savoir socialement robuste

Si vous acceptez mon point de vue que les frontières entre la société et la science ont été véritablement transgressées, qu’est-ce que cela implique pour la façon dont nous pensons habituellement à la démarcation entre science et société ? Une des implications du Mode-2 est évidemment que cela embrouille et rend plus difficile à dire où la science finit et où commence la société. Mais toute l’épistémologie qui gouverne la science en Mode-1 est basée sur la séparation très claire de la science et de la société et sur l’idée d'aires de spécialisation discrètes et structurées sur un modèle de communication qui n’est constitué en fait que de deux éléments : le premier, que toute recherche doit être communiquée dans une forme qui peut être comprise par les confrères ; et le second, que ce soit dans une forme qui peut éventuellement susciter un consensus, même limité. Ce modèle implique une notion de connaissance fiable qui comprend toute une série de décisions relativement séparées à propos de l’intégrité d’un certain ensemble de résultats scientifiques, les limites de cette intégrité étant dépendantes des limites du consensus atteint. En vérité, avec le développement de la spécialisation, de nombreux scientifiques sont d’accord sur le fait qu’il n’y a pas de consensus général dans la communauté scientifique. Il y a seulement des consensus limités par groupes d’experts à propos d’où se trouve le consensus dans leur champ d’expertise.

Mais dans un régime où la démarcation entre science et société est transgressée, comment cette épistémologie pourrait-elle encore nous guider ? Suffit-il que les gens soient impliqués dans la production de la science et, dans ce cas, quelle est l’épistémologie qui va nous guider ? Pour poser la question d’une façon provocante, peut-on trouver un moyen de dépasser la connaissance simplement fiable ?

La connaissance fiable nous a bien servis, et elle va continuer à le faire. Sans le contrôle de la qualité interne par le groupe des pairs, la science ne peut être une entreprise viable parce qu'on a besoin d'un critère de démarcation clair et net : est-ce que cela marche ou est-ce que cela ne marche pas ? Il y a cependant de nombreuses instances où la connaissance fiable n’est plus suffisante. La réaction du public aux résultats de la science est assez souvent contestée. Il y a de nombreuses controverses et il y en aura davantage, ne serait-ce que parce que plus les personnes sont éduquées, plus elles deviennent critiques ; et la société continuera à produire ses propres risques, du fait que davantage d’options veut dire aussi davantage de décisions à prendre. Il faudrait que l’éducation renforce les capacités critiques des gens. Nous devrions être heureux d’avoir un public hautement éduqué et critique avec qui engager le débat.

Mais ce qui émerge très souvent quand il y a affrontement dans le contexte d’une controverse, c’est que de nombreux chercheurs perçoivent cela comme une réfutation de leur travail. C’est une blessure narcissique profonde qui leur est faite parce qu’ils ont travaillé dur, et cependant le résultat ou le produit - qui est de la bonne science, de la science enthousiaste, une belle pièce d’ingéniosité technique - n'est pas suffisamment apprécié. Il est refusé ou contesté. C’est là où nos réflexions nous amènent à penser qu’il faut quelque chose de plus. La réponse que nous donnons (et c’est une réponse qui a besoin d’être développée collectivement, vu qu’il n’y a pas de recette toute faite), est que ce dont on a besoin en plus de la connaissance fiable c’est de la connaissance socialement robuste. La robustesse est un terme familier aux ingénieurs parce que certains d’entre eux travaillent par exemple sur la façon de construire des immeubles capables de mieux résister aux tremblements de terre. La robustesse n’est ni un concept absolu, ni un concept relatif. C’est un concept relationnel. Pour en revenir à la technique, la robustesse dépend de l’endroit où est situé l’immeuble. Est-ce une zone sensible aux tremblements de terre ou non ? Quelle sorte de matériel est utilisée et quelle est la fonction de l’immeuble ?

Pour continuer avec cette métaphore : nous ne pouvons pas prédire où va surgir la prochaine controverse dans l’affrontement avec le public. Mais nous pouvons être sûrs qu’il y en aura. Et cependant nous devons en quelque sorte essayer d’anticiper de telles controverses et les situations dans lesquelles les produits de la science et de la technologie pourraient être refusés ou contestés.

Repenser la science prend place dans l’agora

Dans son livre Rescuing Prometheus, Thomas Hughes, l’éminent historien américain de la technologie, a montré le changement d’attitude parmi les ingénieurs, particulièrement en ce qui concerne la recherche de solutions à des problèmes complexes. Dans les dernières décades, on a introduit de plus en plus de données, y compris celles venant de différents groupes de pression, pour peser sur la formulation du problème, la conception et l’achèvement de projets à grande échelle. Cela nous semble sensé. Mais il y a plus. Cette attitude a permis d’effectuer maintenant une sorte de retournement de la situation, en ce sens que les ingénieurs en arrivent actuellement à obtenir une meilleure solution technique lorsque ces données sont injectées. Il s’agit là d’une interprétation quasiment révolutionnaire de la transdisciplinarité. Cela veut dire que davantage d’implication de la part de la société signifie, non pas une meilleure solution sociale, ni une solution mieux adaptée, ou une solution qui apporte une tranquillité sociale à la communauté, mais une meilleure solution technique. La même conclusion ne pourrait-elle pas être appliquée à l’ensemble du spectre scientifique : que de meilleures solutions scientifiques émergent s’il y a un dialogue avec la société plutôt que s’il n’y en a pas ? Je soupçonne fort que de nombreux chercheurs se dresseront instinctivement contre cette conclusion. Ils seront certainement nombreux à soutenir qu’une implication sociale donnera des solutions faibles. C’est autre chose que suggèrent les données présentées par Hughes.

Il est maintenant tout à fait accepté et considéré comme très souhaitable dans un large éventail d’institutions, de l’industrie au monde politique, que l’innovation et une bonne part des forces qui l'animent viennent des nouveaux liens entre les producteurs de la connaissance et ceux qu’on appelle les utilisateurs. Mais pour remplir le potentiel de la transdisciplinarité, la notion d’utilisateurs doit être étendue. Si la connaissance est transgressive, alors toute la gamme des communications inversées doit être déployée.

Quelle serait la structure appropriée dans laquelle un débat de cette sorte pourrait prendre place ? Pour reprendre un vieux mot grec, nous l’appellerons agora. Cela demande la gestion de la complexité dans un espace public, qui n’est ni l’état ni le marché, ni public ni privé, mais un peu de tout de cela dans différentes configurations. En fait, l’agora est partout. Elle est dans votre esprit aussi bien que dans les cadres publics, sociaux ou politiques, dans les structures d’entreprise ou dans les règles d’un gouvernement, autant qu’à l’intérieur des laboratoires et dans la façon dont nous entrons en relation les uns avec les autres. Elle reconnaît encore les disciplines, mais elle a évolué au-delà d’elles pour s’engager avec - qui ? - le profane imaginaire et les utilisateurs imaginés, le public, les citoyens, en bref, avec ce que nous considérons être la société à laquelle nous appartenons tous.

Ouvrir Definition of Transdisciplinarity (1 réponse)
Basarab Nicolescu, 29 mai 2003 19:37 UT
Ouvrir Convergence and differences between the two approaches of transdisciplinarity (1 réponse)
Basarab Nicolescu, 21 mai 2003 10:03 UT
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Davydd Greenwood, 20 mai 2003 2:16 UT
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Julie Klein, 16 mai 2003 21:03 UT
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Peter Plöger, 13 mai 2003 21:53 UT
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Karen-Claire Voss, 8 mai 2003 13:52 UT
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Joseph Brenner, 8 mai 2003 7:06 UT
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Debono Marc-Williams, 7 mai 2003 21:38 UT
Fermer Transdisciplinarity: A brave new social epistemology?  
Steve Fuller
7 mai 2003 0:04 UT

I must not be alone in finding the entire Modespeak strategically vague on issues relating to the future of academic knowledge production. (Perhaps that's how they like it in Brussels.) Helga Nowotny talks a lot about 'radical' and 'revolutionary' transformations occurring, but really is there anything more to her endorsement of 'transdisciplinarity' than the de-privileging of the university as the main site of knowledge production? And what's so good about that?

At least, 'interdisciplinarity' had the virtue of supposing that whatever forms of knowledge had not been covered by traditional academic disciplines could be tackled by combining – and perhaps even transforming – two or more disciplines. In contrast, 'transdisciplinarity' seems to imply much more than the obvious idea that many socially relevant problems arise outside the research agendas of academic disciplines. It also seems to deny any special role for the university in resolving these problems or capturing the knowledge that is produced in the process.

Somewhat in anticipation of my October paper for this conference, I think it's very important to defend the university as more than a glorified car park (a.k.a. 'agora') that provides a mutually convenient location for the state, industry, and experts to manufacture some mutually beneficial knowledge. The university is in the business of producing knowledge as a 'public good', which means (among other things) that whatever knowledge is produced is made as widely available as possible. This charge is much more proactive than allowing knowledge to 'seep' (or should I say 'trickle down') from its original networks to those lucky enough to capture it. Yet, this state-of-affairs appears to be an aspiration of Modespeakers like Nowotny.

I am very struck by the lack of attention to power relations in Nowotny's discussion of the agora. What enabled the agora to function as an exemplar of democratic governance was that only Athenian citizens – i.e. mutually recognized peers – could participate. In the agoras envisaged by Nowotny, there are often considerable power asymmetries among the parties. For example, when Nowotny says that the best scientific solution is the one that takes society into account, she appears to mean something much less egalitarian than it sounds – namely, the incorporation of potential consumers in the design of a new product. In this way, we 'anticipate future controversies where the products of science and technology might be refused and contested'. If this is so, we have reached an Orwellian situation – perhaps befitting the bureaucratic world where Modespeak thrives: 'Giving voice' becomes identical with co-optation, and the mark of democratic science governance is that criticism is not expressed and addressed but pre-empted and contained.

  11 réponses à Transdisciplinarity: A brave new social epistemology?:
    Ouvrir What a pleasant surprise -- some agreement!
Steve Fuller, 15 mai 2003 17:41 UT
    Ouvrir Reply to Steve Fuller PART II
Helga Nowotny, 14 mai 2003 11:49 UT
    Ouvrir What is ‘Oldspeak’? Reply to Steve Fuller PART I
Helga Nowotny, 14 mai 2003 11:46 UT
    Ouvrir In defence of an idea of the university
Peter Plöger, 13 mai 2003 21:51 UT
    Ouvrir Transdisciplinarity: the great meme machine
Steve Fuller, 12 mai 2003 16:09 UT
    Ouvrir the Question of Inherency: Replying to Rainer
Julie Klein, 8 mai 2003 21:35 UT
    Ouvrir Pro-Exemplar: Replying to Steve
Julie Klein, 8 mai 2003 21:32 UT
    Ouvrir Reply to Steve Fuller
Helga Nowotny, 8 mai 2003 20:53 UT
    Ouvrir Reply to Julie Klein
Rainer Kamber, 8 mai 2003 19:52 UT
    Ouvrir Pro Agoraphobia
Steve Fuller, 8 mai 2003 5:25 UT
    Ouvrir A Little Less Generalization, Please
Julie Klein, 7 mai 2003 21:31 UT
Ouvrir The Transition to Transdisciplinarity (2 réponses)
Julie Klein, 6 mai 2003 17:48 UT
Ouvrir La montée du spécialisme en médecine (1 réponse)
Abdelkarim Fourati, 6 mai 2003 13:56 UT
Ouvrir Conférence de consensus (2 réponses)
Abdelkarim Fourati, 6 mai 2003 12:15 UT
Ouvrir Emancipatory Science, emancipated scientists? (1 réponse)
Rainer Kamber, 4 mai 2003 11:48 UT
Ouvrir Why "socially robust knowledge"? (14 réponses)
Dan Sperber, 3 mai 2003 23:16 UT
Ouvrir The very idea of a discipline (5 réponses)
Tim Moore, 1 mai 2003 14:53 UT
 
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