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Introduction
Au cours des dix dernières années, j’ai collaboré étroitement avec le neurologue Marc Jeannerod. D’une part, je l’ai secondé dans le processus de création d’un institut interdisciplinaire. D’autre part, nous avons écrit ensemble un livre sur la vision. Les organisateurs de ce séminaire internet sur l’interdisciplinarité m’ont demandé de raconter cette double expérience interdisciplinaire. Ma description sera succincte, mais en réponse à d’éventuelles questions, je serais heureux d’aborder certains détails qui permettraient d’approfondir le thème général du séminaire.
Les sciences cognitives se situent à l’interface entre les sciences naturelles et les sciences humaines et sociales. En français, les syntagmes nominaux faisant référence à un domaine scientifique ou académique s’emploient de préférence au pluriel : on dit “les sciences cognitives”, et non pas “la science cognitive”. En anglais, on emploie tantôt le singulier (cognitive science) pour désigner un programme de recherche scientifique cohérent, tantôt le pluriel (the cognitive sciences) pour souligner l’hétérogénéité des concepts et des méthodes expérimentales utilisés par les différentes composantes scientifiques d’un ensemble interdisciplinaire comme les sciences cognitives.
Les sciences humaines et sociales expliquent les actions humaines en attribuant aux agents des intentions, des perceptions, des croyances et des désirs, c’est-à-dire des représentations mentales. Contrairement aux sciences humaines et sociales, les sciences naturelles se retiennent d’expliquer le comportement des particules élémentaires, des étoiles, des galaxies, des molécules et des cellules en leur attribuant des représentations. Cette asymétrie donne lieu à trois options :
• nier le caractère authentiquement scientifique des explications dans les sciences humaines et sociales ;
• se résigner au divorce ou au dualisme méthodologique radical entre les sciences humaines et les sciences de la nature ;
• assigner aux sciences cognitives la mission de rendre les représentations mentales scientifiquement respectables en leur conférant le statut d’“entités théoriques” pour les sciences humaines et sociales.
Je penche pour la troisième option.
Il y a dix ans, le matin du 3 mars 1993, je pris un TGV entre Paris et Lyon. J’étais invité par Marc Jeannerod à participer à une réunion interdisciplinaire consacrée à la question de savoir comment intégrer la recherche en linguistique et en philosophie dans le contexte d’un hypothétique Institut des sciences cognitives. Marc Jeannerod, qui a une formation de neurophysiologiste, a fait d’éminentes contributions à la neuropsychologie et à la psychophysique. En 1993, il dirigeait une unité de l’Inserm située à Bron (dans la banlieue est de Lyon) et nommée “Vision et motricité”. Dans ce qui suit, je décrirai d’abord le processus de politique scientifique qui a fini par donner naissance à l’Institut des sciences cognitives de Lyon. J’évoquerai ensuite ma collaboration avec Marc Jeannerod sur des questions scientifiques et le processus de rédaction d’un livre sur la vision.
La création de l’Institut de Science Cognitive de Lyon
Des programmes interdisciplinaires en sciences cognitives ont été mis sur pied aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et ailleurs dés les années 70. Mais en France, il fallut attendre la fin des années 80 pour que la communauté scientifique reconnaisse le potentiel scientifique des sciences cognitives. Plusieurs neurobiologistes et chercheurs en neurosciences éminents (dont Jean-Pierre Changeux, Michel Imbert et Alain Berthoz) jouèrent un rôle décisif dans ce processus. En 1990, André Holley, qui dirigeait un laboratoire de neurosiences consacré à l’étude de l’olfaction, à Lyon, fut nommé directeur du programme du CNRS appelé “Cogniscience”. Quelques années plus tard, Marc Jeannerod persuada le Directeur Général du CNRS de la double nécessité pour le CNRS de se doter d’un Institut de sciences cognitives et de le construire dans la région lyonnaise.
A l’automne 1995, je devins responsable d’une petite unité interdisciplinaire du CNRS (EP 100) dénommée “Approche modulaire des processus cognitifs : mémoire, langage, action”. Basée à Lyon, cette unité comprenait une douzaine de personnes et avait pour but de préparer le terrain pour la création du nouvel Institut des sciences cognitives.
Le groupe était formé de trois neurobiologistes du laboratoire de André Holley travaillant sur la mémoire olfactive des rats, deux spécialistes de neurosciences cognitives (dont Marc Jeannerod), d’un psychologue cognitif (travaillant sur la mémoire humaine, plus particulièrement sur la reconnaissance des visages), d’un psychiatre cognitif (qui examine des malades schizophrènes à l’Hôpital du Vinatier), de trois syntacticiens (travaillant sur les propriétés fondamentales de la grammaire universelle dans le cadre de la grammaire générative) et d’un philosophe naturaliste de l’esprit (moi-même). Je pense que le sens de l’ironie de Marc était titillé par l’occasion de mener une petite expérience sociale, à savoir de tester l’idée de Platon que les philosophes devraient diriger les laboratoires.
De l’automne 1995 jusqu’au début de l’année 1998, nous avons tenu chaque semaine un séminaire interdisciplinaire dans l’une des petites pièces que l’Ecole de Médecine de l’Université Claude Bernard de Lyon mettait à notre disposition dans le Centre Rockefeller, près de la station de métro Grange Blanche. Durant ces séances, l’un d’entre nous essayait de donner aux autres une idée précise de sa recherche.
L’une de mes expériences les plus mémorables à cette époque fut l’après-midi passé dans le laboratoire de Driss Boussaoud, l’un des deux chercheurs en neurosciences cognitives de l’EP 100. Driss enregistrait l’activité de neurones individuels dans le cortex pré-moteur d’un singe macaque pendant que celui-ci accomplissait la tâche suivante : il devait presser une manette avec la main gauche si et seulement s’il voyait un carré rouge dans le coin supérieur droit d’un écran placé en face de lui. L’attention du singe était aiguisée par l’apparition d’un cercle vert en bas à gauche de l’écran quelques millièmes de secondes avant l’apparition du carré rouge. Driss cherchait à analyser les contributions respectives de l’attention visuelle et de l’intention motrice dans la préparation de l’action. Pendant une heure, j’ai regardé le singe qui était assis tranquillement en me tournant le dos. Une fine électrode sortait d’une petite plaque de métal qui refermait son crâne. Il appuyait de temps en temps sur une manette et sirotait du jus de pomme quand il avait réussi sa tâche. Je me suis demandé si j’étais prêt à m’engager dans la philosophie morale. J’ai décidé que non.
A nos discussions interdisciplinaires purement internes, s’ajoutait un long séminaire ouvert, un jeudi après-midi par mois, au cours duquel nous invitions deux orateurs sur un sujet commun pertinent pour les sciences cognitives. Nous choisissions les orateurs soit parce qu’ils abordaient un sujet unique à partir de deux disciplines différentes (par exemple, la philosophie et la neuropsychologie ou la linguistique et la psychologie cognitive), soit parce qu’ils avaient un désaccord théorique ou méthodologique important. Ont été notamment abordés : la conscience phénoménale, la vision résiduelle ou aveugle, les implicatures dans la communication verbale humaine, la cognition numérique, les neurones miroirs, l’imagerie visuelle, le paramètre du sujet vide dans les langues romanes, l’étude cognitive de la religion, la mémoire des noms propres, la cognition spatiale et l’autisme.
La création d’un Institut de sciences cognitives fait face à un défi majeur : comment promouvoir la collaboration entre des chercheurs en neurosciences (c'est-à-dire les biologistes), en informatique théorique et en sciences sociales ? Comment intégrer les sciences sociales dans le contexte des sciences cognitives? A l’intérieur du cadre français institutionnel du CNRS, le défi était de créer une unité de recherche du CNRS à cheval sur trois départements séparés : le Département des sciences de la vie (SDV), celui des sciences informatiques (STIC) et celui des sciences humaines et sociales (SHS).
Avec Marc, nous admettions trois hypothèses : (a) un institut de sciences cognitives ne doit pas être un institut de neurosciences cognitives. (b) Le cœur des sciences cognitives est la psychologie cognitive. (c) Les linguistes générativistes sont susceptibles de jouer un rôle essentiel dans l’intégration des sciences sociales à l’intérieur d’un institut de sciences cognitives.
La première hypothèse est presque une question de définition mais les deux autres demandent quelques justifications.
• Premièrement, au cours des trente dernières années, l’étude de la cognition motrice, de la perception et de la mémoire a conduit la psychologie cognitive et les neurosciences cognitives à utiliser de plus en plus les mêmes paradigmes expérimentaux (notamment les techniques d’imagerie cérébrale).
• Deuxièmement, la psychologie cognitive contemporaine, qui est un produit de la révolution cognitive des années 60, fait elle-même partie intégrante des sciences computationnelles, puisque les psychologues se sont pliés depuis longtemps à l’obligation de proposer les modèles computationnels détaillés des différentes activités cognitives humaines qu’ils étudient.
• Troisièmement, la révolution générativiste accomplie par Chomsky en linguistique a été incontestablement un facteur majeur de la révolution cognitive. En simplifiant, dans le cadre chomskyen, l’étude de la faculté de langage est l’étude d’une structure cognitive humaine fondamentale, c’est-à-dire de cette partie du savoir humain grâce auquel tout enfant humain peut apprendre la grammaire de sa langue maternelle sur la base de son expérience linguistique initiale. Les psychologues étudient les processus en jeu dans la mémoire, la perception et la motricité. Les linguistes génératifs étudient des systèmes de connaissance caractéristiques de la cognition humaine. Ces systèmes de connaissances sont eux-mêmes pertinents pour la recherche en sciences sociales dans un environnement interdisciplinaire de sciences cognitives. A vrai dire, notre hypothèse (c) n’était pas partagée par les responsables français de la linguistique et des sciences humaines et sociales ayant un pouvoir de décision dans les années 1995-1998 dans la section du Comité national du CNRS ou à la tête du Département SHS du CNRS.
En février 1998, une cinquantaine de chercheurs en sciences cognitives emménagèrent dans un nouveau bâtiment, 67 boulevard Pinel, à proximité de l’Hôpital Psychiatrique et de l’Hôpital Neurologique de Bron. De février 1998 jusqu’à la fin 2002, Marc Jeannerod a été le Directeur de cet Institut. En janvier 2001, j’ai quitté l’Institut pour devenir directeur d’une nouvelle unité de recherche interdisciplinaire nouvellement créée à l’interface de la philosophie, des sciences cognitives et sociales à Paris : l’Institut Jean Nicod. Rétrospectivement, l’Institut des sciences cognitives de Lyon est, à mon avis, une réussite exceptionnelle : il offre notamment aux chercheurs en sciences sociales l’opportunité unique de collaborer avec des expérimentalistes dans les différents domaines des sciences cognitives et de tester leurs théories favorites. Deux problèmes risquent toutefois de persister. D’une part, dans le contexte français du CNRS, il est difficile d’attirer les meilleurs chercheurs sur le plan international pour leur permettre d’occuper un créneau scientifique précis, sans devoir faire appel à un chercheur ayant déjà un poste CNRS dans une autre unité. D’autre part, il s’avère que les meilleurs linguistes préfèrent se consacrer à la linguistique théorique plutôt que de se lancer dans des collaborations expérimentales avec des psychologues ou des chercheurs en neurosciences.
Que sont les neuroscience cognitives ?
La politique scientifique n’était pas le thème exclusif de nos préoccupations communes. Certains aspects récents des neurosciences cognitives de la vision devinrent rapidement notre sujet favori de discussion. Pour comprendre le processus au cours duquel un chercheur en neurosciences cognitives et un philosophe de l’esprit écrivent ensemble un livre sur la vision, il faut, je crois, d’abord définir les neurosciences cognitives.
Les neurosciences cognitives constituent les racines biologiques des sciences cognitives. Mais les neurosciences cognitives ne sont que l’une des composantes des neurosciences. Le but des neurosciences est de comprendre ce qui est réputé être l’objet physique le plus complexe actuellement connu dans l’univers: à savoir le cerveau humain. Un cerveau humain contient une centaine de milliards de neurones, qui sont reliés les uns aux autres approximativement par un million de milliards de connections synaptiques. Au niveau biologique le plus élémentaire de l’organisation du cerveau, la neurobiologie moléculaire étudie la composition chimique des neurones et la structure moléculaire des neurotransmetteurs impliqués dans la communication entre les neurones. A un niveau plus complexe d’organisation, différentes aires fonctionnelles du cerveau humain et leurs connections ont été identifiées grâce aux méthodes combinées de la neuroanatomie, de l’histologie et de la neurophysiologie. Un cerveau humain ne surgit pas d’un acte spécial de création. Il résulte de deux processus historiques : l’histoire phylogénétique de l’espèce d’homo sapiens sapiens et le développement ontogénétique de chaque être humain. Par conséquent, les neurosciences incluent l’étude comparative des différences et des similarités entre les caractéristiques du cerveau humain et celles des cerveaux de membres d’autres espèces — en particulier les primates non humains. Elles incluent l’étude des bases génétiques, du développement embryologique et épigénétique de la plasticité du système nerveux humain.
Le projet global des neurosciences cognitives contemporaine est d’établir des corrélations systématiques entre des activités cognitives et des aires spécifiques du cerveau. Pour réaliser ce but, elles disposent d’un ensemble hétérogène de techniques expérimentales incluant :
• les enregistrements électrophysiologiques de neurones individuels ou d’assemblées de neurones au cours d’une tâche cognitive chez divers animaux éveillés ou anesthésiés ;
• l’étude neuropsychologique des dégradations produites sélectivement par des lésions du cerveau chez des patients humains ;
• l’étude psychopathologique de maladies mentales chez des patients humains chez lesquels aucune lésion cérébrale n’a été observée ;
• l’utilisation de différentes techniques d’imagerie cérébrale permettant de visualiser l’activation d’aires cérébrales particulières au cours d’une tâche cognitive chez des sujets humains sains ;
• l’étude psychophysique des réponses perceptives ou motrices de sujets humains sains lorsqu’ils détectent un stimulus expérimental.
Parce que leur but est de découvrir les bases neurales spécifiques des activités cognitives humaines, les neurosciences cognitives sont susceptibles d’apporter des résultats particulièrement pertinents pour les sciences humaines en général, et la philosophie de l’esprit en particulier. Au cours des vingt dernières années, les neurosciences ont notamment modifié notre compréhension de concepts aussi centraux que la perception et l’action. Elles ont notamment découvert que des neurones individuels situés dans des aires particulières du cerveau des singes macaques déchargent de façon préférentielle en réponse à la perception d’actions dirigées vers des objets impliquant des mouvements particuliers des doigts ou à la perception d’un visage vu de face plutôt que de profil. Dans ce qui suit, je me concentrerai sur le concept exprimé en français par le mot “voir”.
Comment un chercheur en neurosciences cognitives et un philosophe en sont venus à écrire un livre ensemble.
Lorsque deux disciplines scientifiques constituées donnent naissance à une nouvelle discipline, ce processus peut être qualifié d’interdisciplinarité forte. Par exemple, la biologie moléculaire a été engendrée par l’interaction entre la génétique et la biochimie. Dans les sciences cognitives, la linguistique et la psychologie cognitive ont engendré la psycholinguistique expérimentale. Marc et moi n’avons jamais pratiqué l’interdisciplinarité forte : nous n’avons jamais conçu ni réalisé ensemble une expérience scientifique originale. Pendant cinq ans, nous avons examiné les implications d’un vaste ensemble de données expérimentales en électrophysiologie, en neuropsychologie et en psychophysique.
— L’hypothèse des deux systèmes visuels
Nous nous sommes livrés à un exercice de clarification du modèle des “deux systèmes visuels”, d’abord proposé par Mortimer Mishkin et Leslie Ungerleider (au début des années 1980) et amendé par David Milner et Mel Goodale dans leur livre The Visual Brain in Action (Oxford University Press, 1995). Sur la base de lésions dans le cerveau de singes macaques, Ungerleider et Mishkin ont découvert que, dans le système visuel des primates, il existe une bifurcation anatomique entre la voie ventrale et la voie dorsale : la première envoie des projections du cortex visuel primaire en direction des aires inféro-temporales. La seconde envoie des projections du cortex visuel primaire vers les aires pariétales. Ungerleider et Mishkin firent l’hypothèse supplémentaire que la première est impliquée dans la reconaissance visuelle des objets (le système Quoi ?) et que la seconde est impliquée dans la localisation des objets dans l’espace extra-personnel (le système Où ?). Sur la base de données neuropsychologiques, Goodale et Milner ont conjecturé que la voie ventrale sous-tend la “vision pour la perception” et la voie dorsale sous-tend la “vision pour l’action”. Selon l’idée de base du modèle des deux systèmes visuels de la vision humaine, un être humain peut faire subir à un objet deux traitements visuels distincts : il peut en construire une représentation perceptive et il peut utiliser la vision pour agir sur l’objet.
La “psychologie naïve” humaine admet que voir conduit à savoir. Les enfants humains comprennent précocement que de deux individus celui qui a visuellement accès à un objet ou à un événement peut acquérir sur cet objet ou cet événement des informations qui feront défaut à l’autre. Les grands singes souscrivent-ils à cette conception humaine de la vision ? La question est très débattue en primatologie.
Mes lectures en philosophie de la perception m’avaient conduit à supposer (a) que la fonction du système visuel humain est de percevoir le monde; (b) que la perception visuelle humaine a une phénoménologie particulière et (c) que la fonction de la perception est de connaître le monde. Je n’ignorais pas tout à fait le phénomène de la vision résiduelle ou aveugle (blindsight), mais je n’en avais pas apprécié toutes les implications pour une compréhension scientifique de la vision humaine. Les patients atteints de vision résiduelle souffrent d’une lésion dans le cortex visuel primaire. Il en résulte que les entrées visuelles sont déconnectées du reste du cortex visuel et que les patients n’éprouvent aucune expérience visuelle dans leur hémi-champ aveugle. Dans les années 70 les neuropsychologues (dont Lawrence Weiskranz, Marc Jeannerod et des collaborateurs de lyonnais) découvrirent que les patients atteints de vision résiduelle ont de surprenantes capacités résiduelles visuomotrices qui ne sont pas accompagnées d’une conscience visuelle du stimulus.
Marc a attiré mon attention sur un ensemble considérable de données empiriques produites par les neurosciences cognitives de la vision et qui convergeaient sur la conclusion que la fonction du système visuel humain n’est pas d’engendrer un savoir détaché du monde visuel. Une part fondamentale du système visuel humain sert à s’engager dans des actions dirigées vers des objets. J’ai pris brutalement conscience du fait que des données empiriques très variées pouvaient être mises au service de la conception représentationnelle de l’esprit visuel. Les neurosciences cognitives de la vision étaient prêtes pour une analyse conceptuelle. Les philosophes ont beaucoup examiné l’idée que, à la différence des pensées et des jugements qui ont un contenu conceptuel, les percepts visuels ont un contenu non conceptuel. L’idée m’est venue de faire valoir que, chez l’homme, les actions manuelles dirigées vers des objets sont guidées par des représentations visuelles spécifiques — des représentations visuomotrices. La tâche consistait à analyser les différences entre le contenu non conceptuel des percepts visuels et le contenu non conceptuel des représentations visuomotrices. Par exemple, à la différence de la taille, de la forme et de la localisation d’un objet, sa couleur et sa texture ne sont pas pertinentes pour le pincer et le saisir.
L’étude du déroulement normal de la préhension humaine s’est avérée cruciale dans l’évaluation du modèle des deux systèmes visuels. Grâce à la dextérité de la main, un être humain (et, dans une moindre mesure, un primate non humain) peut atteindre, pincer et manipuler des objets. Une action naturelle de préhension a deux composantes : le transport de la main au voisinage de l’objet et sa saisie. La première partie est guidée par une représentation visuelle de la position spatiale de la cible relative au corps de l’agent. La seconde partie est guidée par une représentation visuelle de la taille, de la forme et de l’orientation de la cible. Marc Jeannerod et d’autres ont découvert l’existence d’un processus automatique de préformation de la pince digitale au cours du transport de la main : lorsque la main a parcouru 60% du trajet en direction de la cible, l’ouverture des doigts est maximale et elle est en corrélation linéaire avec la taille physique de la cible. Ce processus de calibration visuomotrice de l’écart entre les doigts peut être perturbé sélectivement par des lésions du cerveau, comme c’est le cas avec l’ataxie optique.
Dans des publications antérieures (cf. son article de BBS, 1994 “The Representing brain. Neural correlates of motor intentions and imagery” et son livre de 1997, The Cognitive Neuroscience of Action, Blackwell), Marc distinguait deux sortes de traitement visuel d’un stimulus qu’il nommait respectivement, en empruntant les termes à l’étude du langage, les traitements “sémantique” et “pragmatique” de l’information visuelle. Le premier aboutit à une identification et à une reconnaissance visuelle des objets. Le second guide les actions manuelles dirigées vers les objets. Dans notre livre, intitulé Ways of seeing, nous poursuivons l’analyse de cette distinction. Nous apportons deux qualifications particulières au modèle des deux systèmes visuels de la vision humaine.
• Voir les action : l’interface entre cognitions visuelles et sociales
Premièrement, nous soutenons que l’hypothèse des deux systèmes visuels doit être restreinte au traitement visuel des objets que les humains peuvent atteindre, saisir et manipuler avec leurs mains. Or, la vision humaine ne se limite pas à la vision d’objets qui peuvent être saisis entre le pouce et l’index.
De surcroît, les actions humaines ne se limitent pas à la saisie des objets. Nous soutenons que la “transformation visuomotrice” grâce à laquelle un être humain saisit un objet placé devant lui n’est que le premier niveau du traitement humain pragmatique de l’information visuelle. L’utilisation et la reconnaissance des outils, les capacités de mimer des actions avec des outils imaginaires dépendent d’un traitement pragmatique des entrées visuelles de niveau plus complexe. Certaines lésions du cortex pariétal provoquent une apraxie qui rend le patient incapable d’utiliser et de reconnaître des outils, et de comprendre des actions effectuées par autrui avec des outils. Mais chez ces patients, la transformation visuomotrice peut rester intacte.
Outre qu’ils peuvent voir des objets qu’ils peuvent saisir, les humains peuvent aussi voir des trous, des ombres, des substances, des gaz, des événements et des actions. Ils peuvent voir d’autres humains. Voir autrui agir, c’est voir une action, c’est-à-dire un événement. C’est aussi voir un corps humain composé de différentes parties articulées, comprenant notamment le visage, qui est lui-même une source très riche d’informations sociales. De nombreux travaux expérimentaux ont d’ailleurs montré que les humains ne réagissent pas de la même manière selon que le mouvement qu’ils perçoivent est un mouvement biologique ou non.
Les actions humaines que les humains peuvent voir sont dirigées tantôt vers des objets inanimés tantôt vers des objets animés — y compris des congénères. Dans le dernier chapitre du livre, nous soutenons que le cerveau humain contient deux systèmes complémentaires : l’un est spécialisé dans la perception visuelle des actions orientées vers des objets et la compréhension des intentions motrices. L’autre est spécialisé dans la perception visuelle des actions humaines dirigées vers des congénères et dans la compréhension des intentions sociales, c'est-à-dire d’intentions qui visent à affecter le comportement d’un congénère (par exemple provoquer sa soumission, sa peur ou son désir sexuel). La sortie de ces deux sous-systèmes perceptifs sert d’entrée au système cognitif de “psychologie naïve” (nommé en anglais mindreading) chargé d’analyser les actions humaines en termes d’intentions, croyances et désirs.
•Représentations visuomotrices versus percepts visuels
Deuxièmement, nous offrons une explication de la dissociation fondamentale entre les traitements perceptif et visuomoteur d’un seul et même stimulus visuel. Cette dissociation se manifeste dans le contraste entre les comportements visuels des patients victimes respectivement d’agnosie visuelle de la forme et d’ataxie optique. Elle se manifeste aussi dans les réponses des sujets sains en présence de stimuli illusoires.
Trois caractéristiques sont constitutives de la perception visuelle. (a) On ne peut percevoir des objets à l’intérieur d’une scène visuelle sans voir leurs relations spatiales. (b) Percevoir des objets, c’est former une représentation visuelle de leurs tailles, de leurs formes et leurs orientations relatives. (c) La perception visuelle a pour fonction de permettre à un individu de reconnaître des objets, de leur appliquer les concepts pertinents afin de pouvoir les classer mentalement. Ce qui est important dans la perception visuelle, c’est donc la représentation des propriétés durables des objets qui permettent leur reconnaissance à partir de plusieurs points de vue différents, en des occasions différentes.
L’information visuelle appropriée pour atteindre et saisir un objet est sa localisation relative à la celle de l’agent à un instant donné. Pour saisir un objet, ce qui doit être visuellement représenté, c’est sa taille et sa forme absolues (non relatives). Ce qui est pertinent pour le traitement visuomoteur, c’est d’une part la représentation de caractéristiques géométriques (taille et forme) de la cible et d’autre part sa distance par rapport à la main qui change au cours de l’action.
Les philosophes soutiennent que les croyances et les percepts visuels ont une “direction d’ajustement” esprit-monde. Ils ont pour fonction de représenter le monde tel qu’il est : un percept et une croyance sont véridiques s’ils représentent un fait. Les intentions et les désirs ont une direction d’ajustement monde-esprit. Ils ont pour fonction de représenter le but d’une action, elle-même destinée à modifier le monde : une intention et un désir sont réalisés si le monde a été modifié par l’action en conformité avec eux. Nous soutenons que la fonction des percepts visuels est de fournir une information visuelle appropriée à la formation des croyances. Ruth Millikan qualifie de “pushmi-pullyu” (d’après le Pushmi-Pullyu, animal imaginaire à deux têtes dans les histoires du Dr Doolitle), les représentations qui sont à mi-chemin entre les croyances et les intentions. A la suite de Millikan, nous soutenons que les représentations visuomotrices ont une direction d’ajustement hybride : elles préparent l’exécution des actions en apportant aux intentions motrices des informations visuelles sur les opportunités d’action qu’offrent les objets.
Nous soutenons que le contraste entre percepts visuels et représentations visuomotrices est corroboré par la double dissociation entre les troubles perceptifs des patients victimes d’agnosie visuelle apperceptive et les troubles visuomoteurs des patients victimes d’ataxie optique. Les premiers sont incapables de reconnaître visuellement la taille, la forme et l’orientation d’un objet qu’ils peuvent saisir entre le pouce et l’index. Les seconds sont incapables d’atteindre et de saisir les objets dont ils peuvent visuellement reconnaître la taille, la forme et l’orientation.
Marc et moi avons écrit notre premier article sur l’hypothèse des deux systèmes visuels en 1998. Nous avons commencé à écrire notre livre pendant l’été 2000. Nous avons décidé que chacun écrirait certains chapitres. Puis chacun a relu et récrit ce que l’autre avait écrit. Une grande partie de notre collaboration initiale a été consacrée à l’analyse des dissociations entre les réponses perceptives et les réponses visuomotrices des sujets humains sains à des stimuli illusoires. A l’époque, un nouvel article expérimental paraissait toutes les deux semaines. La question était de savoir si les nouvelles données psychophysiques étaient compatibles avec l’hypothèse des deux systèmes visuels qui s’appuyait principalement sur des données neuropsychologiques. Récent adepte de la théorie, je plaidais pour leur compatibilité. Marc était plus sceptique et davantage enclin que moi à renoncer un cadre général en présence de données à première vue récalcitrantes.
En 1995, je me posais des questions de métaphysique naturaliste : peut-on naturaliser l’intentionnalité ? Jusqu’à ce que je fréquente le laboratoire de Marc, je n’aurais pas imaginé que la pince digitale offre un accès élégant à certains des mystères de l’esprit humain. Lorsqu’ils ne s’immergent pas dans une démarche historique, les meilleurs philosophes sont irrésistiblement attirés vers les grandes questions. Je ressens l’impulsion moi-même. Mais à l’avenir, je m’efforcerai de poser sur l’esprit humain des questions qui se prêtent à l’épreuve d’un test expérimental. Dans le contexte des sciences cognitives, il est inévitable que les philosophes de l’esprit oscillent entre la fresque et la miniature. |
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Are ‘visuomotor representations’ genuine representations ? 
Maria Rossi
26 juin 2003 8:51 UT
This note bears on the concept of ‘visuomotor representation’, which seems to relate to an important theoretical problem (cf. ‘Visuomotor representations vs. Visual percepts’). You wrote: “I came across a wide array of empirical work from the cognitive neurosciences of vision that converges on the conclusion that it is not true that the goal of the human visual system is to give rise to visually based knowledge of the world. Instead, much visual processing in humans is devoted to the guidance of object-directed actions. It dawned upon me that this evidence provided new arguments for the representational account of the visual mind. (…) I wanted to argue that human hand actions directed towards objects are guided by special visual representations — visuomotor representations. The task was to analyze the differences between the nonconceptual content of visual percepts and the nonconceptual content of visuomotor representations."
Nonetheless, is it legitimate to conceive of as genuine ‘representations’ the capacities you are referring to with the concept of ‘visuomotor representations’ (rather than as non-representational anchoring mechanisms)? Is this a parsimonious explanation? Where are the boundaries? The reply to these questions depends on the concept of ‘representation’ you are working with. Therefore, such question can be rephrased under this form: How do you construe and use the concept of ‘representation’ so as to explain the relationship between cognitive mental states and visuomotor capacities (such as ocular fixation, manual grasping and reaching) ?
This problem arises because many analyses or features of the concept of ‘representation’ does not seem to be obviously satisfied by a sensory-motor state – in particular, for instance, these features: ‘to be a productive and systematic mental state’ (have compositional semantics), ‘to be a conceptual description’, ‘to have (narrow) phenomenal content’, ‘to have truth conditions’ and so forth. Even if you might claim that “sensori-motor representations” can be functionally and pragmatically evaluated (= may have some form of correctness conditions), can these states be productive?
(By the way, the question is related to the general topic of interdisciplinarity, because it might not have been studied without a collaboration between, at least, philosophy of mind and cognitive neuroscience.)
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1 reponse à Are ‘visuomotor representations’ genuine representations ?:
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Reply to Nicolas Bullot
Pierre Jacob, 5 juil. 2003 21:47 UT
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The cognitive bases of disciplines
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Christophe Heintz, 23 juin 2003 23:03 UT
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Rapports entre les sciences cognitives et l'encyclopédisme
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Martine GROULT, 20 juin 2003 13:23 UT
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Interdisciplinarity, systemic, cross fertilization
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Christophe Menant, 17 juin 2003 21:18 UT
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Raconter n’est pas réfléchir
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Abdelkarim Fourati, 17 juin 2003 14:46 UT
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Interdisciplinarity and Its Enemies
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Craig Hamilton, 17 juin 2003 14:25 UT
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The exception or the rule
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Ira Noveck, 13 juin 2003 14:14 UT
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Doing fieldwork
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Christophe Heintz, 9 juin 2003 23:12 UT
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The role of Philosophy of Mind in Cognitive Science
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Gloria Origgi, 4 juin 2003 15:21 UT
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"Interdisciplinarity" in a One-Way World
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Rainer Kamber, 3 juin 2003 9:54 UT
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Limits to interdisciplinarity: The case of generative grammar
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Dan Sperber, 2 juin 2003 12:05 UT
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Nota: les flèches jaunes ( ) indiquent de nouveaux messages mis en ligne depuis votre dernière visite.
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