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L'interdisciplinarité. La fin de l’image héroïque dans le marché des idées
Steve Fuller
(Traduction de l'original en anglais de Anne-Marie Varigault)


 Modérateurs : Christophe Heintz, Dan Sperber, Gloria Origgi
 

Je vais présenter le contexte historique et philosophique qui imprègne mon interprétation plutôt « héroïque » de la valeur de la recherche interdisciplinaire. A l’encontre de la plupart des justifications contemporaines de la recherche interdisciplinaire, la mienne ne présuppose pas que l’interdisciplinarité est un support, un complément ou une façon de remplacer la recherche axée sur une discipline. Bien plutôt, je vois les choses à l’inverse, à savoir que les disciplines sont des «agencements de ressources » artificiels de la recherche dont la signification métaphysique ne devrait pas être surestimée. Une caractéristique fondamentale de mon point de vue est que la recherche a besoin d’un espace social où elle peut vagabonder librement. Cet espace, qui est le domicile naturel de l’interdisciplinarité, est l’université. Malheureusement, cette institution est souvent déconstruite, si ce n’est complètement effacée, dans les discussions contemporaines sur l’interdisciplinarité (ex. Lyotard 1983).

Dans un livre d’abord publié il y a dix ans et dont la seconde édition va bientôt paraître, je me qualifie d’« idéologue de l’interdisciplinarité » (Fuller & Collier 2003 : chap.2). En d’autres mots, je ne vois pas l’interdisciplinarité comme simplement un appel à ouvrir les frontières entre les disciplines, de telle façon que les emprunts transdisciplinaires sont permis et même appréciés pour la valeur qu’ils ajoutent à la résolution de problèmes dans sa propre discipline. Bien plutôt, le besoin permanent de solutions interdisciplinaires aux problèmes disciplinaires fait ressortir le caractère conventionnel inhérent aux disciplines. Evidemment, ces conventions peuvent être expliquées socio historiquement et justifiées épistémologiquement, mais il en était de même pour des alternatives qui existent peut-être déjà dans des pays voisins ou ont existé dans des temps antérieurs. Pouvons-nous nous passer complètement des disciplines et suivre simplement le cours de la recherche où qu’elle mène - chacun de nous devenant en quelque sorte son propre et unique interdisciplinaire ? Ce n’est pas exactement ce que je veux dire. Plutôt, la disciplinarité devrait être considérée comme un mal nécessaire de la production de la connaissance - plus elle nous apparaît nécessaire, plus elle devient un mal. Une direction importante qui peut faire apparaître la disciplinarité comme « nécessaire » dans ce sens critiquable est celle d’une perspective historique qui ne peut imaginer d’alternatives au régime actuel des disciplines.

Le succès des disciplines est largement fonction de l’institutionnalisation - c'est-à-dire des sujets qui ont trait au contrôle du flot des différentes sortes de ressources. Fondamentalement n’importe quelle discipline peut réussir si on fournit à ses membres des ressources adéquates pour résoudre leurs propres problèmes, problèmes qui sont à leur tour reconnus plus généralement comme valant la peine d’être résolus. Cependant, ce lieu commun continue à être enveloppé d’un mystère épistémologique parce que le flux et le reflux des disciplines semblent se produire sans aucune organisation centrale, mis à part la législation philosophique. Le résultat en est que, avec un peu d’aide de théologies séculaires tel que le « réalisme scientifique », un aperçu sociologique superficiel est transsubstantié en une version de la « main invisible », à la mode au 18è siècle et vigoureusement poursuivie aujourd’hui par les marchands de « l’auto organisation » - une église très large qui comprend les partisans de Hayek, de Luhmann et de Maturana aussi bien qu’un méli-mélo de postmodernistes, d’épistémologistes évolutionnistes et de théoriciens de la complexité.

Une figure très influente à cet égard - bien que généralement considérée comme anti réaliste - est Thomas Kuhn, dont le récit de la formation du paradigme dans The Structure of Scientific Revolution laisse l’impression que les « scientifiques » sont des gens qui s’arrangent pour arracher le contrôle des moyens de production de la connaissance des mains des politiciens, des fanatiques religieux et d’autres individus qui rendent impossible de rechercher Le Vrai sans aussi rechercher en même temps Le Bon et Le Juste. Cette autonomisation de la recherche - symbolisée par la fondation de la Royal Society et d’autres sociétés scientifiques similaires au 17è siècle - résume tous les bénéfices évidents de la disciplinarité. Dont voici quelques-uns : 1) des frontières sûres pour la recherche, qui gardent à distance les demandes sociétales plus larges ; 2) des critères communs pour intégrer des matières et des membres nouveaux, aussi bien que pour évaluer leurs efforts ; 3) la précision des termes dans lesquels les intérêts d’une société plus large sont traduits en « nouveaux » problèmes.

Un trait frappant de cet exposé de la disciplinarité est qu’il présuppose comme faible la probabilité antérieure que les disciplines existent du tout. Il est certain, dans le cas de Kuhn, mais aussi dans beaucoup de la littérature de l’« auto organisation », que l’on considère comme un petit miracle que les institutions de recherche aient été maintenues face aux conflits variés internes et externes du cours de l’histoire. Un indicatif de cette perspective est la tendance à penser que la science disciplinée a une origine plutôt spécifique - peut-être même remontant à un moment culturel singulier comme la fondation de la Royal Society - et que son développement ne peut être, ou n’aurait pu être, plus clair qu’il ne l’a été. Même la philosophie contemporaine de la science, qui a presque complètement évacué sa vieille fixation positiviste sur l’objectif d’une science unifiée, refuse néanmoins de considérer que la science (ou une science particulière), eut-elle poursuivi un cours différent de recherche plus tôt dans son histoire, aurait terminé dans une position épistémique meilleure qu’elle ne l’est aujourd’hui. On tient simplement pour acquis qu’il était mieux de laisser tomber Aristote pour Newton, Newton pour Einstein, etc. - et ce à peu près aux moments et pour les raisons où cela a eu lieu. La mise au purgatoire des philosophes Poppériens qui ont dernièrement mis en question ces intuitions - Imre Lakatos et Paul Feyerabend - témoigne de conceptions profondément ancrées à propos du caractère métaphysiquement particulier de l’histoire de la science comme cela s’est réellement produit. Dans la mesure où des philosophes contemporains de la science s’engagent quelque peu dans la critique, c’est avec d’autres philosophes ou scientifiques qui conservent les vestiges d’une vision positiviste du monde (et par là « méconnaissent » la nature de la science). Cependant, parmi les modes qui se succèdent dans la philosophie de la science, la seule qui ait été constante a été celle d’une vue providentielle de l’histoire de la science. En bref, la science normalement est comme elle doit être.

Tout ce que je viens de dire à propos des philosophes de la science aurait pu être dit à propos des sociologues de la science, qui ont également des vues optimistes quant à son histoire. J’insiste cependant sur les philosophes parce qu’une source traditionnelle d’inspiration - et d’irritation ! - dans l’entreprise philosophique est de postuler des normes qui sont si éloignées de la pratique ordinaire que les philosophes sont obligés de se demander comment les gens arrivent à se débrouiller avec leurs critères sub-optimaux et ce qui pourrait être fait pour améliorer leurs performances. Je veux rappeler ici les compétences exceptionnelles requises pour combattre le sceptique en épistémologie et pour satisfaire soit Kant soit Bentham en éthique. Une source de cette hyper normativité est le postulat que les êtres humains sont des créatures plutôt uniques - rationnelles, c’est sûr, mais peut-être même touchées par le divin - qui devraient toujours essayer d’améliorer leur capacité à imaginer avoir fait mieux. Cependant si, par contre, vous considérez les êtres humains comme de simples homo sapiens, une espèce intelligente parmi de nombreuses autres, alors notre capacité au changement est inscrite dans les variations que notre histoire a supportées. Quand on perçoit les humains dans cette lumière ontologiquement diminuée (alias « naturalisée »), l’induction acquiert une signification lumineuse. Les institutions deviennent des accidents heureux qui nous marquent profondément et que nous changeons radicalement à nos risques et périls.

Les origines de cette mentalité « naturaliste » dans les 150 années précédant les révolutions française et américaine rendent compréhensible une attitude superstitieuse à propos de l’histoire. En même temps qu’une sécularisation graduelle de l’humanité, on prit conscience que les gouvernements, quelque fut leur longévité, émergèrent significativement des cendres des guerres et furent maintenus grâce à une succession à caractère héréditaire. La succession par élection fut perçue comme une occasion de renouvellement des conflits - ce dont témoignent les intrigues liées aux nominations ecclésiastiques ou académiques - et les conventions constitutionnelles ne furent guère plus que des chimères philosophiques. Que les sociétés scientifiques autonomes aient réussi à survivre aussi bien qu’elles le firent dans leur mode basé sur l’auto sélection et l’auto organisation fut ainsi en soi un considérable exploit politique, qu’il ne faut pas dénaturer. Les fondateurs de la Royal Society et des groupes semblables doivent par conséquent avoir atteint la voie royale vers la réalité. Ceci fut donc le grand miracle associé à la soi-disant Révolution Scientifique. De façon intéressante, ce miracle n’a été homologué comme tel qu’à la fin de la deuxième guerre mondiale par Herbert Butterfield en Grande-Bretagne et Alexandre Koyre en France, chacun ajoutant à l’épisode son propre air distinctif de mystification.

Il est intéressant de considérer l’histoire de la disciplinarité avant la canonisation de la Révolution Scientifique. Evidemment, c’est de la plupart des mêmes gens, évènements et institutions que l’on discute mais leur signification respective est « tissée » plutôt différemment. En premier lieu, les disciplines étaient portraiturées comme « liées » d’une façon plus lâche qu’elles ne le sont aujourd’hui. A la lecture, par exemple, de Kuhn ou Michael Polanyi, on a facilement l’impression qu’une discipline, par la rigueur de ses critères d’entrée, de ses règles de formation, de ses critères d’évaluation etc. s’apparente à un ordre monastique. Cependant, jusqu’à la fin du 19è siècle, avec l’introduction à l’échelon national de manuels pour un enseignement fondé sur les disciplines dans les universités, une discipline académique n’était en fait guère plus qu’une collection de comités de certification annonçant qu’un bout de recherche satisfaisait aux critères défendus par les comités. Je veux inclure ici ce qui est commun aux examens doctoraux et aux revues avec comité de pairs. La nature exacte de la formation, l’origine du financement et le programme de recherche qui chapeautait telle recherche particulière furent largement laissés ouverts à la discrétion de chacun. Evidemment, quelques personnes aspirèrent à des critères plus stricts - et le 20è siècle a été l’histoire de leur ascension continue - mais ceux-ci ont toujours été difficiles à mettre en application pour une longue période de temps ou sur une grande échelle.

En dépit du vague du concept de disciplinarité avant 1945, on peut néanmoins reconnaître que son histoire prend corps d’une façon commune, par exemple, dans les études conséquentes entreprises par l’ingénieur devenu historien John Merz et le philosophe néo-kantien Ernst Cassirer. Cela ne ressemble pas aux lieux communs post-Kuhniens d’aujourd’hui selon lesquels les disciplines sont les produits naturels de la « différenciation fonctionnelle » du super organisme cognitif. Plutôt, les sortes de choses que nous appelons aujourd’hui disciplines (ou même sous disciplines) étaient originellement des façons de se représenter le monde dans le dessein d’en expliquer chaque chose. Elles prospérèrent en tant que mouvements sociaux dans plusieurs pays, où elles combattirent les unes contre les autres pour acquérir des chaires, du financement, de l’influence etc. Des « expériences cruciales » et les Methodenstreiten fonctionnèrent comme des évènements symboliques dans cette lutte permanente. Au cours du temps, ces affrontements furent résolus institutionnellement, en particulier grâce à la création de départements académiques qui furent autorisés à l’auto reproduction. (« L’hypothèse des nébuleuses » proposée par Kant et Laplace pour les origines de l’univers peut constituer ici une métaphore scientifique appropriée). Dans un environnement académique suffisamment prospère, même les perdants pouvaient se consoler avec un département qu’ils pouvaient appeler le leur. (Les sociologues sont très familiers de ce scénario !). Les résolutions étaient elles-mêmes plus ou moins sujettes à des différences transnationales significatives, si bien que les perdants dans un pays pouvaient devenir victorieux dans un autre. Comme pour l’apparente « universalisation » de certaines disciplines - le fait par exemple que la physique et l’économie puissent être enseignées partout de la même façon - cette tendance suivait simplement les intérêts géopolitiques des nations dont les universités abritaient la discipline.

Je crois que nous devrions retourner à cette sensibilité historique plus ancienne envers la disciplinarité, une sensibilité qui diminue la portée du phénomène dans l’ontologie de la production de connaissance. En effet, dans une histoire plus ancienne, « les disciplines » ne fonctionnent guère plus que comme l’idéologie pour légitimer des solutions de fortune qui définissent la structure départementale de certaines universités. Prise tout à la fois à travers les institutions et les nations, l’histoire de la disciplinarité constitue un ensemble de cas tests portant sur la résolution de profondes différences entre les horizons cognitifs. Comme pour l’interdisciplinarité elle-même, le bénéfice principal de cette approche générale serait de mettre l’accent sur sa centralité comme motivateur interne d’un changement épistémique soutenu. En effet, les disciplines d’aujourd’hui naquirent interdisciplinaires, en tant que mouvements sociaux aspirant à aborder toute sorte de phénomènes et de registres de la vie, pas seulement le domaine de la réalité sur lequel elles venaient à exercer un gardiennage (Fuller 2000 : chap.8). A cet égard, le positivisme a une place à part en tant que méta théorie de l’interdisciplinarité.

On trouve dans les projets variés qui ont circulé sous la rubrique « positivisme » un intérêt à construire un support d’échange épistémique à travers les frontières disciplinaires. De fait, dans le cas des positivistes logiques, ce ne serait pas tiré par les cheveux de considérer leurs malheureuses tentatives « d’unification » de la science comme ayant pris au sérieux le fait que le pidgin et le créole ont pu évoluer de leur statut originel de langues pour les échanges commerciaux à celui de langue officielle des partenaires commerciaux (Fuller 2002). Dans leur phase viennoise originelle, les positivistes logiques furent soucieux d’inventer à partir de rien une lingua franca interdisciplinaire, en partie inspirée par les efforts continus durant les années 20 pour faire de l’Esperanto la langue officielle de la Société des Nations. Cependant, une fois en exil, un positiviste au moins, Philipp Frank qui était basé à Harvard, considéra en détail les forces et les faiblesses de deux exemples vivants de mouvements sociaux interdisciplinaires qui à leur époque ne capitulèrent pas derrière les frontières disciplinaires, se consacrant uniquement à des puzzles de spécialistes : le Thomisme et le Matérialisme Dialectique (Frank 1949). Les deux mouvements, en dépit de leurs déficiences cognitives évidentes et de leur propension au dogmatisme, gagnèrent le respect de Frank parce qu’ils gardaient vivant l’idéal d’une recherche parcourant librement les domaines de la réalité au service de l’édification des individus et de l’accession au pouvoir du collectif.

Récemment, la carrière curieusement inefficace de Frank aux Etats-Unis a été l’objet de sérieuses investigations historiques. Se basant sur des sources non publiées, incluant les archives de la Philosophy of Science Association, le chercheur indépendant George Reisch de Chicago a découvert que le FBI trouvait la vision interdisciplinaire de Frank potentiellement dangereuse dans un climat politique de plus en plus soucieux de « contenir » les conflits. Les collègues philosophiques de Frank eux-mêmes détectèrent un état d’esprit « totalitariste » rôdant derrière son appréciation critique du Thomisme et du Marxisme (Reisch 2004). Je soulève cet épisode scabreux de l’histoire de la Guerre Froide parce que si l’on doit prendre au sérieux l’idéal héroïque de l’interdisciplinarité en tant que recherche critique se mouvant librement, on doit alors trouver une place accueillante pour la mener. Pour Frank, cette place naturelle était l’université, en particulier dans sa mission éducationnelle libérale, qui força continuellement les académiques - peu importe le degré de spécialisation de leur recherche - à retourner à la question de ce que les citoyens ont besoin de savoir pour exercer leurs libertés le plus efficacement possible (cf. Fuller 2003a).

Il est clair en un sens que Frank était simplement en train de reprendre l’idéal classique de l’université trouvé, disons, dans les écrits de Wilhem von Humboldt, le célèbre premier recteur de l’Université de Berlin. Cependant, à l’âge de 25 ans, bien avant qu’il ne devint en Prusse ministre de l’éducation et un modèle pour ses convictions bureaucratiques affirmées, Humboldt investit cet idéal d’une teneur politique radicale, en partie inspirée de Kant. Dans son essai de 1792, The Limitations on State Action, Humboldt confia à l’université la tâche « d’atrophier » l’état qui d’organisme normatif passait au stade de fournisseur de service, en permettant aux citoyens de légiférer pour eux-mêmes. La vision juvénile de Humboldt influença profondément John Stuart Mill qui lui dédicaça On Liberty. La connexion Mill-Humboldt, à son tour, amena Karl Popper à réfléchir aux sujets épistémologiques en termes de théorie politique libérale (Fuller 2003 b : chap.12). Il est clair que Frank puisa aussi dans cette histoire et il n’est pas surprenant qu’il fût l’un des rares positivistes logiques avec qui Popper resta en bons termes toute sa vie.

Ce cursus généalogique donne d’intéressants aperçus pratiques sur les promesses et les périls de l’interdisciplinarité. Tandis que l’interdisciplinarité peut ne pas respecter les frontières disciplinaires, elle a besoin de ses propres frontières pour protéger ses activités de libre exploration, en particulier pour que les chercheurs ne se voient pas opposer une fin de non recevoir quand ils essaient de récuser ou de relier les différences dans les organismes actuels de la connaissance. Historiquement, l’institution qui a le plus adéquatement abordé ce besoin est le poste universitaire permanent. Ce dernier cependant a eu tendance à être attaché aux membres d’un département spécifique plutôt qu’à l’université abritant le département. De plus, il est typique que ce poste soit considéré comme apparenté à un privilège corporatif définissant les obligations qui lui correspondent uniquement en termes de ce que l’on ne doit pas faire, plutôt qu’en termes de ce que l’on doit faire : en quelque sorte, ceux qui en bénéficient ne sont pas obligés de guérir mais ils sont obligés de ne pas causer de tort. Ces arrangements quasi légaux sont insulaires et même auto protecteurs. Saper la crédibilité de vos collègues est toujours un péché plus grand que de simplement ne rien faire. Dans un tel environnement académique, l’interdisciplinarité est une aventure à hauts risques pour laquelle il y a peu de vraie récompense.

Cependant l’interdisciplinarité s’épanouit aujourd’hui - mais significativement aux dépens de l’université en tant qu’institution pourvoyeuse de postes universitaires. Rappelez vous un court instant la période historique révélatrice depuis la Guerre Froide jusqu’à nos jours. A l’époque de la Guerre Froide, comme les universités se développaient pour répondre aux besoins de la défense nationale, une variété d’approches telles que les « études de domaine » et la « théorie des systèmes » était proposée en tant que champs interdisciplinaires. De façon significative les fondateurs de ces champs avaient une connaissance suffisamment bonne de l’histoire des disciplines universitaires pour remplir leurs statuts comme de glorieuses réifications qui minimisaient ou omettaient stratégiquement certains problèmes cognitivement et socialement importants. Néanmoins, le pouvoir intellectuel des visions des fondateurs n’était pas à la hauteur de la structure départementale existante des universités surtout quand on en vint à garantir des postes universitaires confirmés pour de potentiels interdisciplinaires. On peut encore entendre des échos de ce vieux combat dans le rapport final de la récente Commission Gulbenkian sur le futur des sciences sociales (Wallerstein e al.1996). Bien que très en faveur de la recherche interdisciplinaire, la Commission ne recommandait rien de plus audacieux pour les universitaires que de se voir accorder un poste confirmé dans deux départements.

Cependant, comme les universités se restructurent elles-mêmes pour faire face à un marché de plus en plus compétitif pour des services de formation et de recherche, l’obtention d’un poste confirmé est vue comme un luxe que peu d’institutions peuvent se permettre. De plus, pour la jeune génération de chercheurs qui a atteint sa majorité dans ce nouveau régime, l’idéal représenté par un poste confirmé est loin d’être clair. En particulier, la garantie d’un emploi permanent dans un département semble autoriser - chez nombre de ceux appartenant à la génération précédente - la répétition stérile d’anciennes conférences et le prolongement artificiel de programmes de recherche usés. En bref, le poste confirmé et l’affiliation à un département sont tous deux dédaignés comme représentant les aspects les plus réactionnaires de l’université. Dans ces circonstances, la capacité à entreprendre de la recherche interdisciplinaire est vue comme une marque de « flexibilité » et « d’adaptabilité », qualités hautement appréciées dans « l’économie de connaissance » d’aujourd’hui. On peut cependant dire que ces qualités sont moins profondes que la « réflexivité critique » promue par les interdisciplinaires de l’époque antérieure. Aujourd’hui le but de la collaboration interdisciplinaire tend moins à être la transformation fondamentale de l’orientation intellectuelle - un réalignement des frontières disciplinaires - que l’encouragement d’aptitudes à la bonne communication qui font qu’aucune information vitale ne se trouve perdue dans la poursuite d’un projet de recherche commun. Par conséquent, les obstacles à l’interdisciplinarité qui auraient été interprétés dans le passé comme basés sur des considérations disciplinaires sont maintenant ramenés à des problèmes locaux de management de projet qu’il faut surmonter aussi opportunément que possible, afin d’obtenir un renouvellement de subvention et d’assurer l’employabilité des membres du projet - quel que soit le champ où leurs futures entreprises les emmènent. (cf. Lazenby 2002).

Références

Frank, P. (1949). Modern Science and Its Philosophy. New York: Collier Books.

Fuller, S. (2000). Thomas Kuhn: A Philosophical History for Our Times. Chicago: University of Chicago Press.

Fuller, S. (2002). “The Changing Images of Unity and Disunity in the Philosophy of Science.” In I. Stamhuis, et al., eds. The Changing Image of the Sciences (pp. 173-196) Dordrecht: Kluwer.

Fuller, S. (2003a). “The University: A social technology for producing universal knowledge.” Technology in Society 25: 217-234.

Fuller, S. (2003b). Kuhn vs Popper: The Struggle for the Soul of Science. Cambridge UK: Icon Books.

Fuller, S. and Collier, J. (2003). Philosophy, Rhetoric and the End of Knowledge: A New Beginning for Science and Technology Studies. (Orig. 1993). Hillsdale NJ: Lawrence Erlbaum Associates.

Lazenby, J. (2002). Climates of Collaboration. Ph.D. thesis in History & Philosophy of Science. University of Toronto.

Lyotard, J.-F. (1983). The Postmodern Condition. (Orig. 1979). Minneapolis: University of Minnesota Press.

Reisch, G. (2004). “From the Life of the Present to the Icy Slopes of Logic: Logical Empiricism, the Unity of Science Movement, and the Cold War,” A. Richardson and T. E. Uebel, eds. Cambridge Companion to Logical Empiricism. Cambridge UK: Cambridge University Press.

Wallerstein, I., et al. (1996). Open the Social Sciences. Palo Alto: Stanford University Press.

Ouvrir La naissance des choses (1 réponse)
Martine GROULT, 29 oct. 2003 18:01 UT
Ouvrir Bad interdisciplinarity? (2 réponses)
Dan Sperber, 29 oct. 2003 16:33 UT
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William Lynch, 17 oct. 2003 20:38 UT
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James Collier, 13 oct. 2003 18:19 UT
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Abdelkarim Fourati, 13 oct. 2003 11:30 UT
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Christopher Green, 6 oct. 2003 2:15 UT
Fermer marketplace: institutions and cognition  
Tim Moore
2 oct. 2003 12:09 UT

I find Steve Fuller's paper excellent.

I would add two considerations. First, his emphasis on 'universities' (as the space in which issues about interdisciplinarity should be played out) ought to be developed, if not corrected. Relevant institutions set up for education or research at different times and in different places are extremely diverse in all respects, as Fuller recognizes when he refers to the Royal Society. Consider the College de France, set up partly because Greek was still not being taught in the Universities in France, and to provide education or eye-opening to all-comers, without providing diplomas. Consider too the long history of individual mavericks who have gone beyond existing styles of disciplinarity without necessarily belonging to a 'university'. Thus I think that despite the importance of considerations concerning 'university tenure', this field needs further development.

Second, we should consider the underlying cognitive mechanisms involved in interdisciplinarity. Very briefly, I consider that the distinction between cognitive daring and cognitive caution goes deep in our make-up for reasons that may be modulated but are not determined by specific social configurations. Such mechanisms should be seen as fundamental to issues about interdisciplinarity, providing a psychological space which makes them possible.

I don't know that we can say in general where the heroes stand. It may sometimes be the mark of a hero "to boldly go where ...". Perhaps it may also sometimes be the mark of a hero to stand firmly within a handmade stockade in what others considered barren land.

One minute footnote: I feel a bit uneasy with the very idea of a "marketplace of ideas" in so far as this may suggest that there could be a practicable or sustainable method of computing the exchange- or use-value of ideas, or indeed their market-value.

  2 réponses à marketplace: institutions and cognition:
    Fermer reply part two: the universalisability of universities
Steve Fuller
3 oct. 2003 19:42 UT

3. On universalising universities: If we think of knowledge-producing institutions as historical experiments, then I think the desirable qualities have been most often collocated in universities. I mean these: (1) an incentive to challenge taken-for-granted ideas in research; (2) a requirement to pass on the fruits of research to the next generation of citizens (and not simply keep them to one’s colleagues); (3) a mechanism for smoothly reproducing the process constituted by (1) and (2) – namely, tenured academic appointments. In Fuller (2003), I speak of universities as expert in the ‘creative destruction of social capital’, i.e. the destruction of any knowledge-based advantage by its widespread distribution. Historically this has been more a by-product than a plan of universities, but once universities became engines of nation-building in the 19th century, it was inevitable that nations worried by external foes would take an active interest in ensuring that the citizens most vulnerable to those foes (e.g. the poor) are not excluded from higher education. Alvin Gouldner called this symbiotic tendency the ‘welfare-warfare state’. My view is that main obstacle to this idealized view of the university is the intellectual drag created by those bureaucratic encumbrances known as academic departments.

Reference

Fuller, Steve. (2003). “In Search of Vehicles for Knowledge Governance: On the Need for Institutions that Creatively Destroy Social Capital”. In The Governance of Knowledge, ed. N. Stehr (New Brunswick NJ: Transaction Books), pp. 41-76.

    Ouvrir reply part one: marketplace of ideas and intellectual heroism
Steve Fuller, 3 oct. 2003 19:40 UT
 
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