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Le séminaire ‘Repenser l’interdisciplinarité’ prend une pause. Nous avons débattu, depuis avril 2003, plusieurs questions liées à la recherche interdisciplinaire: sa définition, son organisation, son évaluation et son futur. Huit textes adoptant des points de vue variés ont été ouverts à la discussion en anglais et en français et 281 commentaires ont été postés sur le site par 65 commentateurs. En tant que modérateurs nous avons filtré une partie des messages venant de la part du public, nous avons édité des messages et rejeté ceux qui nous ont semblé insuffisamment pertinents.
Nous profitons de cette pause du mois de février pour souligner quelques thèmes qui se sont imposés jusqu'à présent, en espérant donner à tous l’occasion de faire des commentaires concernant ce forum virtuel et des suggestions de possibles améliorations pour le futur.
Le but général du projet www.interdisciplines.org auquel ce séminaire appartient, est de développer des outils spécifiques d’investigation et de promotion de la recherche interdisciplinaire. Il crée un espace virtuel où des chercheurs venant de différentes disciplines peuvent se rencontrer. Il permet ainsi aux discussions qui sont habituellement menées au sein d’un département ou d’une discipline de passer outre ces frontières disciplinaires. Notre sentiment est que le Web, grâce à sa ‘face publique’, est un cadre privilégié pour tenter de comprendre comment se développent les projets interdisciplinaires, quelles interactions les caractérisent, comment ils acquièrent de l’autorité et peuvent avoir un impact sur la recherche disciplinaire. Ceci est rendu possible parce que les interactions sur le Web laissent des traces qui peuvent être analysées afin de comprendre les intérêts et les comportements des chercheurs.
Les huit articles qui ont été mis en ligne durant ces mois nous ont permis d’aborder la question de l’interdisciplinarité à partir d’un grand nombre de perspectives. En recherchant dans les discussions et les textes archivés nous avons pu néanmoins repérer quelques thèmes présents dans la plupart des débats :
Définitions de l’interdisciplinarité
Un thème récurrent de la discussion a concerné le sens des mots tels qu’interdisciplinarité, transdisciplinarité ou multidisciplinarité. Peut-être que la notion la plus controversée a été celle de transdisciplinarité, qui a été définie de plusieurs manières: Helga Nowotny la relie au Mode-2 de production du savoir scientifique et à la transgression des frontières scientifiques; Basarab Nicolescu et Edgar Morin lui donne un sens plus spécifique en la définissant comme un cadre de travail élargi qui transcende les limitations du travail disciplinaire. Julie Klein, par ailleurs, retrace l’histoire du concept dans son intervention The Transition to Transdisciplinarity. Ces différentes définitions sont-elles juste le produit de l’histoire de différentes traditions de pensées ou désignent-elles des approches substantiellement différentes? Tout aussi instructif est l’historique de la notion de ‘discipline’ dont Ian Hacking a analysé les sens positifs et négatifs, tandis que Steve Fuller a décrit son rôle socio-politique dans la structuration des institutions de la recherche.
L’interdisciplinarité : science et société
Il a été affirmé qu’une grande partie des recherches interdisciplinaires de ces 150 dernières années a concerné les sciences appliquées (Dominique Pestre, Helga Nowotny). Les buts et les objectifs des projets de recherche les plus innovateurs de cette période auraient été le résultat des négociations entre des nombreux intérêts divergents. Cela implique peut-être que le langage scientifique est trop restreint pour rendre compte des négociations complexes entre les acteurs (l’investisseur privé, la communauté locale ou étatique, etc.) qui donnent lieu aux innovations technologiques. La tension entre les besoins de critères scientifiques autonomes et l’implication de la science dans la société a été l’objet de plusieurs interventions. Comment la science peut-elle être évaluée de manière démocratique? Comment peut-on à la fois maintenir des critères indépendants de responsabilité et de qualité tout en immergeant la science dans le fonctionnement global d’une société démocratique ? Steve Fuller a souligné les entraves impliquées par les objectifs locaux et à court terme d’une recherche qui dépendrait directement des demandes sociales. Helga Nowotny, au contraire, a expliqué que la participation des acteurs sociaux mène souvent à une recherche fructueuse.
Interdisciplinarité et innovation
Comme Dan Sperber le souligne dans son intervention Reservations about 'consistency' and 'balance', le travail interdisciplinaire résulte quelquefois dans des défis, quelquefois radicaux, pour une ou plusieurs des disciplines impliquées. Mais c’est ainsi qu’apparaissent les innovations scientifiques! Quelles sont donc les relations entre interdisciplinarité et innovation? Un programme innovateur est-il nécessairement interdisciplinaire? Le caractère innovant de la recherche interdisciplinaire est-il un critère essentiel à son évaluation et à sa compréhension? Le caractère innovant de la recherche interdisciplinaire est rendue manifeste par son caractère évanescent : toute recherche interdisciplinaire réussie et prospère est amenée à se constituer en discipline ou, tout du moins, en spécialité.
Difficultés pratiques de la recherche interdisciplinaire
Bien que l’étendue des difficultés de la recherche disciplinaire puisse être mise en question, il a été toutefois possible d’identifier quelques problèmes majeurs :
- Langage : Chaque discipline développe son propre jargon. L’interdisciplinarité requiert donc de s’adapter à, puis de s’approprier, des usages différents de la langue. Communiquer les résultats de recherche interdisciplinaire peut aussi se révéler difficile parce que cela demande souvent d’utiliser des termes techniques empruntés à une des disciplines, mais peu compris par les scientifiques venant des autres disciplines impliquées.
- Méthodes : Les disciplines sont souvent dévouées à leurs propres méthodes d’investigation. Cela peut mener à des mécompréhensions et oppositions telles que celles illustrées par Bill Bezon concernant la controverse entre anthropologues et psychologues sur le livre The Geography of Thought.
- Contraintes institutionnelles: Alors que les institutions, souvent organisées de manière disciplinaire, peuvent apparaître comme la première entrave à la recherche disciplinaire, les auteurs et les participants ont pris soin de remarquer la nécessité et l’importance des institutions. Quelques-uns ont aussi souligné la capacité de certaines institutions à promouvoir la recherche interdisciplinaire.
- Contraintes cognitives: Il est évidemment difficile de devenir expert dans plus d’une discipline. Pourtant, la recherche authentiquement interdisciplinaire demande une connaissance approfondie de plusieurs disciplines.
Est-il possible de développer une méthode propre à la recherche interdisciplinaire? Quel est l’impact de ces difficultés sur l’éducation et, plus spécifiquement, sur l’institutionnalisation des programmes de formation interdisciplinaire?
Évaluation de la recherche interdisciplinaire
Un des problèmes clés qui sont apparus lors de ce séminaire – plus particulièrement autour du texte de Gardner et Boix-Mansilla – est l’évaluation de la recherche interdisciplinaire. Selon les termes de Grit Laudel, qui a proposé une session sur ce thème à la conférence EASST, la recherche interdisciplinaire est toujours le produit d’une nouvelle synthèse d’expertises. Comment donc concevoir une expertise capable d’évaluer de telles recherches? Le processus d’évaluation des textes par les éditeurs de journaux scientifiques requiert que l’évaluation soit faite par un pair travaillant sur un thème similaire. Qu’en est-il si aucun pair ne répond à cette demande? En est-on amené à recourir à des critères de second ordre tels que le nombre d’articles dans des journaux prestigieux car personne ne peut juger le contenu de la recherche? Existe-t-il des procédés permettant de mettre en commun les compétences de plusieurs pairs afin de surmonter le problème? Quelles sont les normes qui gouvernent les formes sociales complexes d’enquêtes sur la science contemporaine? Sont-elles inévitablement non épistémiques, ainsi que le suggère Steve Fuller dans son intervention More on Trust? Une épistémologie de l’interdisciplinarité est-elle possible?
L’expérience autobiographique en tant qu’ “épistémologie pratique”
Un des buts de ce séminaire était de permettre à la réflexion théorique de s’enrichir des expériences des chercheurs interdisciplinaires. Pierre Jacob, Dan Sperber et Ian Hacking ont ainsi fait part de leurs propres expériences. Les données empiriques ainsi constituées ont par ailleurs été largement enrichies par les participants faisant part de leurs propres expériences et par la communication des résultats d’enquêtes menées par Gardner et Boix-Mansilla, Klein et Laudel. Nous espérons que les données empiriques ainsi rassemblées peuvent mener à de plus amples réflexions sur l’interdisciplinarité. Vous semble-t-il, par exemple, qu’un phénomène important de la recherche interdisciplinaire ait été laissé de coté?
L’interdisciplinarité dans une société de l’information
Un des objectifs de ce séminaire consistait à mieux comprendre dans quelle mesure et comment l’Internet change la recherche interdisciplinaire. Nous voudrions donc conclure ce texte avec une question qui, jusqu’à maintenant, n’a pas été vraiment abordé. Internet a introduit des “soft-assembled” communautés “virtuelles” de recherche à travers les listes, les forums et les sites Web tel qu’interdisciplines.org. Ces moyens réduisent le coût de l’organisation de la recherche interdisciplinaire et la lourde tâche institutionnelle de “situer” ces groupes ou réseaux de recherche dans des structures concrètes.
Quel est l’impact de ces techniques sur la qualité de la recherche?
L’introduction massive des moteurs de recherche dans l’administration automatique de l’information scientifique peut aussi amener des changements dans la structure disciplinaire de la science. En effet, les mots clés génèrent des regroupements de documents à partir de critères qui ignorent les frontières disciplinaires. Ces critères incluent essentiellement l’occurrence du mot clé dans le document et l’évaluation de l’appréciation des documents concernés par les agents du Web. Les mots clefs peuvent donc êtres à l’origine d’extractions, de combinaisons, de sélections et de recombinaisons d’informations créant une arène intellectuelle passant outre les frontières disciplinaires standard. Quelles sont les conséquences de l’utilisation des moteurs de recherche dans l’organisation de la recherche scientifique? Le regroupement de l’information effectué par les moteurs de recherche et ainsi orienté par le ‘contenu’ marque-t-il le début de nouvelles méthodes de classification de la connaissance scientifique?
Ces points ne soulèvent que quelques-uns des problèmes qui ont été formulés lors de ce séminaire. Nous espérons qu’ils peuvent être un point de départ pour une discussion générale à propos du contenu, du format et des développements possibles de notre séminaire. En attendant, nous vous remercions pour les discussions vivantes ayant eu lieu sur interdisciplines.org. Nous avons beaucoup appris et nous espérons sincèrement que vous avez pris plaisir à partager cette expérience avec nous.
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