de  Christian Vandendorpe
http://www.interdisciplines.org/defispublicationweb/papers/7

Que représente le livre dans l'univers du numérique ?
Gautier Poupeau
3 déc. 2002 22:03 UT

De la même façon que Buckland a redéfini le concept de document avec l'arrivée du numérique, ne serait-il pas temps de redéfinir la notion de livre ? En effet, le livre est-il un objet matériel ou le texte qu'il véhicule ? On est en droit de se poser aujourd'hui la question.

Ainsi, le web ne serait-il qu'une banque de données de textes que l'utilisateur pourrait imprimer (ou télécharger sur son e-book). Le lecteur retrouverait alors une matérialité, indispensable d'après C. Vandendorpe. Ou peut-on lire un livre sur son écran d'ordinateur ? Le web formerait alors plus qu'une banque de données, mais bien une bibliothèque universelle, que Roger Chartier a défini comme "une bibliothèque sans murs".
Si nous choisissons la deuxième solution, il est nécessaire d'inventer de nouvelles formes de tabularité du texte pour aider le lecteur à suivre sa lecture, le guider et éviter le phénomène de décontextualisation à chaque page-écran.

Un des défis de la publication sur le web ne serait-il donc pas de répondre à cette question ?
Le travail se situe alors en amont. Le rôle de l'éditeur électronique serait de permettre cette transition entre la lecture sur un livre matériel vers une lecture sur un livre immatériel.
Plus que de mettre ses espoirs dans la possible apparition des e-books, est-ce-qu'il ne serait pas plus intéressant de réfléchir aux formes de cette transition sur l'écriture et sur les formes nouvelles de la tabularité du texte indispensables à la lecture sur nos actuelles écrans d'ordinateur ?

    Page, livre et totalité
Christian Vandendorpe
13 déc. 2002 22:28 UT

La notion de livre est rattachée à un support matériel : c’est ce dernier qui est à l’origine de la page, dont les dimensions imposent une découpe arbitraire du texte qui rythmera les gestes et le mouvement oculo-moteur de la lecture. Dans le cas des magazines, on peut même observer une influence de la page sur la dimension des chroniques, souvent ajustés à une fenêtre fixe.

Le passage du texte sur écran impose des contraintes nouvelles qui viennent, paradoxalement, de l’extrême fluidité avec laquelle le support électronique peut afficher le texte. Cette immatérialité affecte les deux composantes fondamentales du livre.

La première est l’unité d’affichage élémentaire qu’est la page. Celle-ci a été redéfinie de diverses façons. Elle peut :

(a) se fondre avec la notion de document, ce qui équivaut à disparaître complètement, comme c’est le cas dans l’économie du défilement vertical, dont on sait qu’il est inadéquat pour les textes longs;
(b) être segmentée en unités sémantiques de longueur variable, comme le fait par exemple le magazine www.salon.com;
(c) être segmentée en fonction de la fenêtre active, comme dans le e-book. Une variante est d'afficher le contenu en colonnes à l'intérieur de la fenêtre active, comme le fait le journal www.iht.com;

L’autre composante fondamentale du livre réside dans le fait que des pages sont reliées dans un même ensemble pour constituer un ouvrage. En principe, on s’attend à ce que le livre imprimé réponde à un principe d’unité. Le plus souvent, celui-ci apparaît sous la forme d’une monographie traitant d’un seul sujet. On peut cependant relier sous une même couverture divers ouvrages : discours, traités, poèmes, mémoires, essais : cette variété des genres est admise dans un ouvrage qui propose les œuvres complètes d’un auteur. Inversement, la diversité des auteurs est essentielle dans une anthologie, par exemple de poésie. Et la diversité des auteurs et des sujets est normale dans une encyclopédie.

A travers ces exemples, on voit que le principe d’unité dépend moins de la matière constitutive du livre que du contrat de lecture auquel il répond. Et ce contrat ne saurait être le même sur écran que dans le monde du papier. Dans l’immense base de données qu’est le Web, où tous les documents sont susceptibles d’être reliés et accessibles en quelques clics, la reconstitution d’une totalité virtuelle a toujours sa place, mais doit être pensée à nouveaux frais.

    Le livre et le Web : incompatible par nature ?
Gautier Poupeau
21 déc. 2002 22:03 UT

Le livre tel que nous le connaissons aujourd'hui et tel que le définit Christian Vandendorpe n'est donc pas compatible avec le Web :

- "La notion de livre est rattachée à un support matériel". Or, l'information qui transite par le Web est par nature immatérielle.

- "découpe arbitraire du texte". Comme l'explique Christian Vandendorpe, les pages sur le réseau sont découpées de façon sémantique et proposent parfois l'ensemble du document à lire sur une seule page-écran ce qui ne permet pas le phénomène de feuilletage.

- "des pages sont reliées dans un même ensemble pour constituer un ouvrage". Enfin, les notions de totalité et d'unité sont absentes du réseau grâce aux liens hypertextes. L'oeuvre sur le Web est rattachée à d'autres oeuvres dont l'internaute crée le parcours.

En résumé, le livre et le Web seraient incompatibles par nature. Le débat serait alors clos et il serait impossible d'adapter notre livre au Web. Mais, posons-nous les bonnes questions ? Le Web est un nouveau média qui a ses caractéristiques propres. Il n'est pas l'héritier du livre, de la télévision ou encore de la radio, il est le Web. Plus que de vouloir adapter un média ancien avec ses caractéristiques, ne serait-il pas plus pertinent d'inventer de nouvelles formes d'écrit adaptés à ce nouveau média et qui en utiliserait toutes les possibilités ?

A chaque apparition d'un nouveau média, les hommes ont cherché à adapter les anciens sur ce nouveau support. Ils ont ensuite pris la mesure des possibilités de ce nouveau média et créé des oeuvres compatibles avec ce dernier. Ne doit-on pas faire la même chose avec le Web, en commençant par définir la nature même du Web ?

Si tel est le cas, il ne s'agit pas de livre, ni de e-book mais bien d'une nouvelle forme d'écrit à laquelle nous trouverons un nom et des caractéristiques. Les contrat de lecture seront évidemment différents, mais nous retrouverons certains contrats présents dans le livre tandis que d'autres émergeront. Nous pouvons d'ailleurs déjà constaté que certains contrats seront plus souples sur le Web : n'est-il pas plus simple de faire une recherche en texte intégral dans une oeuvre sur le Web que sur le papier ? ou encore de grapiller l'information en cliquant plutôt qu'en feuilletant (même s'il est vrai que l'acte physique de feuilleter qui peut être un plaisir a disparu) ?

Le débat entre nous qui reposait essentiellement sur la matérialité serait alors clos. Je vous propose donc plutôt de se poser les bonnes questions et de tenter ensemble d'y répondre.