Comment l’informatique influence-t-elle nos modes de lecture et d’écriture, nos façons de penser et d’agir ? Pour effleurer seulement la question, nous devrions d’abord nous interroger de manière plus générale sur la façon dont l’écriture a influencé ce que nous pensons et faisons. Pour certains, l’incidence de l’écriture sur la pensée et la société est manifeste et constitue en quelque sorte une opposition tranchée entre les sociétés « avec » et celles « sans » écriture (Goody, 1986 ; Olson, 1994). Pour d’autres l’écriture est au mieux un prolongement ou peut-être un enregistrement de la parole sans véritable influence sur ce que l’on pense ou sur la façon dont nous construisons nos institutions sociales. Une meilleure compréhension de la corrélation entre l’écriture et la société nous aidera à mieux comprendre les technologies de l’information en général. Car les technologies de l’information sont des technologies d’écriture qui comme un alphabet classique entretiennent une relation particulière aux propriétés de la parole. C’est cette relation que je propose d’explorer dans cet article.
Nous devons commencer par envisager la nature profonde de l’écrit. La relation entre les signes écrits et les mots prononcés n’est pas claire parce qu’il y a non seulement de nombreuses façons d’écrire mais aussi et davantage de modalités d’usage de l’écrit. Les littéraires distinguent nettement les textes écrits de la parole afin de garantir la création des concepts qu’ils utilisent pour décrire les propriétés spécifiques des oeuvres littéraires ; concepts aussi singuliers que celui de l’ « Ecriture
[1]», en gros la culture écrite ; ou celui de l’« intertextualité », en quelque sorte la dépendance de textes à d’autres. Les linguistes, de leur côté, ont ignoré sinon nié tout statut spécial à l’écrit et considéré les textes écrits comme la plus simple évocation d’un simple discours oral.
L’idée, auparavant essentiellement admise, que
l’écriture exerce un effet direct sur le progrès social, n’est plus aujourd’hui
incontestée. L’opposition tranchée qui sépare les sociétés « avec »
écriture et celles « sans » écriture - ce qui est en fait une séparation
entre les sociétés « orales » et les sociétés « lettrées »
autant qu’entre sociétés « primitives » et « modernes »
- est devenue problèmatique. Jack Goody lui-même, qui le premier soutenait
l’idée du pouvoir transformatif de la “littéracie” et de la scolarisation,
reconnaît ses limites (Goody, 2002). Chartier a fait remarquer que ces distinctions
peuvent se trouver entre l’élite et les classes populaires de toute culture,
indépendamment de la présence de l’écriture. En plus, comme Finnegan (2003)
l’a montré, aucune société n’est une société purement « orale » ;
l’information est communiquée par le biais de nombreuses voies et formes y
compris par l’usage d’inventions nouvelles et diverses : la posture,
le ton ou la gestuelle par exemple. Quel rôle devons-nous alors reconnaître
à l'écriture et aux autres modes de communication dans le développement des
formes modernes d'organisation sociale et de vie mentale ?
On sait – pour avoir franchi quelques pas importants dans la découverte –
comment est advenue la prédominance du document écrit sur l’oralité en Occident
(Clanchy, 1993 ; Goody, 1996) et en Orient (Llyod, 1996). C’est par le
biais de la religion que le document écrit a pris le dessus. Ce qui était
écrit pouvait jouer le rôle de médiateur des querelles religieuses. De la
même façon les contrats écrits furent perçus comme moins irrévocables que
ceux passés oralement. Curieusement, le Coran, texte fondateur de l’Islam
dit lui-même :
La compréhension des modes d’écriture et d’interprétation est une part importante
de l’histoire de la lecture (Stock, 1983 ; Olson, 1994). Les études du
domaine essaient de montrer comment les pratiques sociales ont été progressivement
altérées sous l’influence de documents écrits chaque fois plus formalisés.
Un changement social majeur était souvent lié à de nouveaux modes de lecture
et d’interprétation de ceux-ci par les tribunaux, en économie, au gouvernement
et à l’Eglise. La Réforme protestante est peut-être le cas d’espèce le plus
évident et le plus connu. La revendication centrale des réformateurs protestants
était la croyance en l’accès direct de tous les croyants à ce qu’ils percevaient
comme étant la Parole de Dieu, le droit de lire les Ecritures Saintes par
eux-même sans indications de l’Eglise. Ce fut une reforme basée sur un changement
radical du concept de lecture. Dans mon livre The world on paper [3],
je cite le cas du récit biblique d’un eunuque éthiopien qui lisait les Ecritures
Saintes quand il fut rejoint par le professeur Philip qui lui demanda s’il
avait compris ce qu’il était en train de lire et auquel il répondit :
« Comment le pourrais-je à moins que quelqu’un ne me guide ? ».
Il ne supposait clairement pas que le sens du texte était limpide. C’est la
supposition qu’a renversée la Réforme.
Textes et interprétations
Le véritable concept du « texte » est problématique dans les études
linguistiques où il est devenu synonyme de discours, de toute extension d’une
parole continue. C’est pour cette raison que j’ai (Olson, 2001) commencé par
distinguer le texte comme discours, du texte comme document et laissé de côté
l’étude du discours aux pragmatismes linguistiques en centrant mon attention
sur le rôle des documents dans la société moderne. Le concept de document
est propre à l’écriture comme à l’informatique parce qu’ils englobent les
textes aussi bien que les programmes, les formats et formulaires qui sont
utilisés dans le management de l’information. Ce qui prouve leur franche variété
d’usages et d’interprétation.
On peut examiner les rôles de l’écriture et du langage en considérant soit
les formes d’inscription soit celles de la réception. Beaucoup de recherches
historiques, anthropologiques et psychologiques sont entrées dans l’étude
des systèmes d’écriture en envisageant les moyens d’inscription et en abordant
les contraintes des divers systèmes d’écriture qu’impose ce qui peut être
écrit. Dans les années soixante, au travers des écrits de Eric Havelock, Marshall
Mc Luhan, Jack Goody et de Ian Watt, on porta un accent considérable à l’importance
de l’alphabet comme moyen de représentation de la parole. L’alphabet fut perçu
comme l’unique système ayant les ressources capables de restituer entièrement
l’étendue des propriétés sémantiques et syntactiques des occurrences de la
parole. Les autres modes d’écriture laissaient - selon eux - de nombreux aspects
de la compréhension ouverts à l’interprétation du lecteur que l’alphabet tendait
à fermer. Depuis, la suprématie de l’alphabet a été minimisée quelque peu
en ceci que même appelés systèmes intégraux d’écriture, les alphabets laissent
plus d’options aux lecteurs qu’on ne l’avait présupposé. D’autre part, on
reconnaît aujourd’hui aux autres sytèmes d’écriture, les systèmes syllabiques
par exemple, les ressources nécessaires pour représenter les intentions de
sens des locuteurs. Enfin, toute écriture laisse une possibilité de mauvaise
interprétation, de contresens ou de réinterprétation.
Tout système d’écriture intégral capte la forme linguistique d’une occurrence
orale. Ce qui signifie qu’ils représentent tous la parole ou le langage, ou
plus généralement, ce qui est dit. Pratiquement, tout système fonctionnel
d’écriture est un système d’écriture intégral ; les systèmes alphabétiques
et syllabiques autant que les morphophonèmes des systèmes d’écriture découverts
en Chine ou au Japon. Si tous se développent et différent selon des orientations
intéressantes, ils n’en sont pas moins tous des représentations des occurrences
de la parole. Alors qu’il y a des difficultés de traduction d’un langage à
un autre et de la même façon d’une écriture à une autre, ces difficultés sont
insignifiantes pour constituer un obstacle au travail scientifique selon le
fameux historien des sciences chinoises Joseph Needham (1954). Contrairement
à une récente opinion, aucun système d’écriture ne peut prétendre à une supériorité
sur les autres, chaque système ayant ses avantages et ses inconvénients.
Il y a aujourd’hui un regain d’intérêt en iconographie avec l’étude de l’usage
des images et des icônes comme représentations figurées de sens et d’information,
indépendamment des systèmes d’écriture traditionnels. Ce regain d’intérêt
est suscité par l’espoir, selon certains, d’inventer un script universel,
un script qu’on lirait dans toutes les langues. Le prototype d’un tel script
est le système numérique arabe pour représenter des nombres. L’algèbre en
est un autre. Les langages de programmation contemporains tels que Pascal,
sont des systèmes de notation semblables. Des connaissances limitées en anglais
posent des difficultés aux programmeurs et informaticiens comme en témoigne
la facilité avec laquelle les Asiatiques sont entrés dans ce champ d’étude.
De tels systèmes de notation nouent seulement une relation indirecte avec
le langage parlé. Les mathématiques et les langages informatiques sont des
langages aux origines hétérogènes. Ils expriment des sens mais ne les organisent
dans aucune forme verbale spécifique. Il n’y a aucune oralité possible de
ces expressions écrites. Il existe là une catégorie de système d’écriture
qui est à mi-chemin entre ceux qui représentent la parole et ceux qui ne la
représentent pas, précisément, les systèmes pictographiques et idéographiques,
plus communs dans les sociétés d’Amérique Centrale ancestrales et dans les
sociétés aborigènes contemporaines du Nord-Ouest.
[Figure 1 ; Blackfoot winter count]
Un système d’écriture semblable laisse une liberté considérable au lecteur
dans son choix de la forme verbale qui traduira le signe écrit. Les signes
pourront même être lus dans chacun des langages oraux qui aura intégré le
système. Par conséquent, l’utilité des signes réside davantage dans leur capacité
mnémotechnique que dans le sens et non pas trasmetteurs de sens, c’est-à-dire
qu’ils sont la réplique de quelque chose de déjà connu et permettent de s’en
souvenir. Les systèmes intégraux d’écriture ont l’avantage de transmettre
ou au moins de représenter un large champ d’occurrences orales. Ce qui est
moins évident c’est de savoir s’ils possèdent ou non un quelconque avantage
dans la représentation d’un champ étendu de sens. Ce qui signifie qu’on ne
perçoit pas nécessairement la signification en captant la forme verbale. Le
sens peut être exprimé par de nombreux media assez indépendamment de la parole
comme par exemple dans les expressions visuelles. Les mathématiques et les
langages informatiques permettent des lectures orales différentes mais limitent
assez les interprétations, l’aspect mécanique de leur lecture ne peut être
restitué par les langages verbaux.
Langage et sens
Dans un discours ordinaire nous exprimons habituellement ce que nous disons.
Mentir avec le visage impassible est une habilité qu’un enfant apprend à maîtriser
vers l’âge de six ans quand il acquiert ce que l’on appelle une « théorie
de l’esprit ». Dans une large mesure, le discours sur le langage et le
sens, grossièrement sur ce qui est dit et ce qui est signifié, est un produit
de l’apprentissage de l’écrit. Notre groupe à Toronto a consacré de nombreuses
années à montrer que la conscience de la disctinction entre le langage et
le sens transmis, est considérablement augmentée par l’apprentissage de la
lecture (Lee, Torrance et Olson, 2001). En pré-apprentissage de la lecture
les enfants sont enclins à affirmer que ce qu’ils ont dit était ce qu’ils
voulaient dire.
En plus, la véritable connaissance des mots comme objets est quelque chose
que les enfants semblent apprendre au cours de leur devenir de lecteur. Voici
une expérience que vous pouvez essayer avec vos propres enfants. Si on montre
aux enfants une carte portant l’inscription « Trois petits cochons »
et qu’on leur communique ce que dit le texte, ils l’apprennent facilement.
Mais si un mot est couvert ou gommé et qu’on leur demande ce qui alors est
dit, ils diront probablement « deux petits cochons ». Ils ne réalisent
pas que l’inscription ne représente pas des cochons, les objets représentés,
mais les mots pour cochons.
La lecture et la « littéracie » véhiculent une connaissance amplifiée
des formes du langage plutôt que de leurs sens. Par conséquent, apprendre
à lire et à écrire en centrant son attention sur les mots spécifiques tend
à la « littéralité », dotant le texte de ses propres sens plutôt
que traitant le texte comme l’expression de l’intention de l’auteur. Une attention
rapprochée aux mots véritables est elle-même liée à l’écriture et à la lecture.
Un texte traité comme objet à part entière devient directement information
plutôt que sens et l’information est devenue, comme nous le savons, l’idée
centrale en science de l’information. On cherche l’information plus que le
sens, avons-nous dit ; or le sens, c’est l’expression de l’intention
d’un auteur et l’information l’écarte. Ce qui est perdu et ce qui est gagné
dans cette transformation n’est pas clair mais ce qui l’est, c’est qu’elle
a bien eu lieu.
La contradiction entre l’énoncé et le sens est fort bien illustré par le
phénomène de l’hérésie. Elle représentait une attitude divergeante vis-à-vis
des textes religieux. Stock (1983, p.110) a montré que les hérétiques avaient
en quelque sorte une rationalité hautement développée qui découlait de leur
interprétation individuelle des textes théologiques. Un parfait exemple de
cette idée, c’est la célébre conduite du procès hérétique de Menocchio décrite
par l’historien Carlo Ginzburg dans son livre Le fromage et les vers
(1982). En fait, Ginzburg (1982, p.10) fournit un bel exemple de ce qui
peut intervenir lorsque des documents tombent dans les mauvaises mains. Menocchio,
un meunier instruit du 16è siècle fut mis à l’épreuve, considéré coupable
et brûlé pour avoir revendiqué que tous les sacrements, y compris le baptême
étaient des inventions humaines, selon sa lecture idiosyncrasique des Saintes
Ecritures. Il soutenait que l’univers était tel un fromage où les vers étaient
apparus spontanément et qu’il en avait été de même avec les hommes sans qu’aucun
dieu n’ait eu à intervenir. C’était suffisant pour justifier le verdict de
l’hérésie et la mort ardente.
L’idée, c’est que la forme d’écriture ne garantit pas la lecture appropriée.
Lire, « mal lire » ou multiplier les lectures sont autant de possibilités
offertes par les documents écrits. C’est un constat qui a soulevé l’intérêt
dans l’histoire de la lecture. Les modes de lecture et d’interprétation d’un
texte ou d’un document ont changé au fil du temps et au gré des affinités
institutionnelles de chacun. Les grandes orientations de lecture sont grossièrement
caractérisées par des énoncés plus littéraires par opposition au métaphorique
ou à l’allégorique des formes de lecture. Les juifs et les chrétiens lisent
les Saintes Ecritures chacun à leur manière. Pour les juifs la signification
des Saintes Ecritures était dans le récit historique de la détermination du
peuple élu de Dieu ; pour les chrétiens c’était son accomplissement dans
la vie et l’épreuve de Jésus Christ. Au sein de la tradition chrétienne les
Saintes Ecritures furent également lues différemment par les Catholiques et
les Protestants. Il est impossible de ne pas interpréter, comme l’a d’ailleurs
un jour dit Italo Calvino. Comment communiquer alors si les auditeurs et les
lecteurs composent leurs propres significations, ce que Peter Burke appelle
maintenant la « réception créative » (2002)?
La réponse se trouve dans l’idée de convention ou de norme, dans les règles
d’attribution du sens à un document ou à un texte. La capacité de lire n’est
pas seulement celle de traduire de l’écrit vers des formes orales mais bien
davantage la gestion de signes, de combinaisons et de leurs interprétations.
Ceci implique tout d’abord la connaissance des règles ou conventions, leurs
modes d’application, induits par la création de documents. Il y a une collection
complète de livres et d’articles sur les usages honorant les intentions de
l’auteur (Johns, 1996). Pourtant, même si l’auteur contrôle le copyright et
la publication, il demeure toujours une certaine latitude d’interprétation
et c’est là que les propositions du pouvoir et de l’autorité s’intègrent.
Quiconque a le droit ou le pouvoir de prendre la décision de la légitimité
d’une interprétation. Au regard de l’interprétation de la Loi ou d’un contrat,
ces autorités sont celles des juges et des cours. En science, une bonne interprétation
est assurée par le jugement des experts d’un domaine, par les éditorialistes
et le consentement des pairs.
La culture informatique
Pourtant, ce n’est pas un secret, l’invention de l’ordinateur, comme celle
de l’écriture, a révolutionné les aspects organisationnels de la société,
catégorisées du gouvernement au « business », en passant par l’industrie
et les sciences. De la même manière, l’informatique a changé notre conception
de nous-même, d’ « être pensant » (« things which think »)
en « machine de traitement de l’information ». Nous comptons tous
manifestement sur les ordinateurs dans la rédaction et la distribution de
notre travail intellectuel comme nous l’avons fait pour ce colloque. L’engin
spatial Hubble est impensable sans ordinateur pas plus que ne le sont nos
activités industrielles et commerciales chronomètrées à la minute. Alors que
tout ceci est relativement évident et bien connu, je discuterai plus spécifiquement
si et comment l’informatique a modifié notre relation aux mots écrits.
Les modes de lecture sont importants pour ce colloque en ce qu’ils ont été
plus directement touchés par l’informatique et l’utilisation d’ordinateurs
pour la composition des textes. Ce qui a prolongé le texte - le rôle joué
traditionnellement par les livres - c’était la connaissance des conventions
pour saisir l’intention, le point, la voix de l’écrivain de tel livre ou l’auteur
de ce document. Les ordinateurs ne peuvent pas rivaliser avec ces formes traditionnelles
de publication de discours élargi. Les libraires qui virent les versions imprimées
de leurs journaux remplacées par leurs versions électroniques, sonnèrent l’alarme.
C’est que ce n’est pas seulement difficile ou impossible à lire mais difficile
à parcourir et feuilleter et les technologies qui pourraient les extraire
depuis cent ans sont inexistantes. La recherche informatisée de documents
est bien sûr utile en certains cas mais la lecture n’est pas de ceux là.
En ce second lieu, si quelqu’un cherche ou parcours des documents à ses propres
fins, l’intention de l’auteur tends à disparaître. Est perdue avec la voix
de l’auteur son intention. Ce que les ordinateurs ont introduit dans le domaine
de l’intention de l’auteur c’est, comme précédemment mentionné, l’information,
des textes impersonnels qui peuvent être utilisés par le lecteur à son souhait.
Ceci pour plusieurs raisons. D’abord, on ne peut lire un texte étendu sur
écran d’ordinateur. C’est plus plaisant de l’imprimer simplement ou d’acheter
le livre. Ensuite, les usages de la lecture ont changé. Les ordinateurs ont
facilité la recherche. Au lieu de se laisser porter par la fiabilité d’un
auteur – attitude requise par la lecture du livre – le lecteur devient responsable.
Ce sont le goût, les besoins ou l’intérêt de chacun qui priment dans le parcours
d’un document. Le lecteur n’a jamais la patience de prendre les choses comme
elles viennent, ni la bonne volonté de confier sa lecture à l’auteur. L’information
semble découler librement de l’expression de l’intention de l’auteur.
La perte d’accès à l’intention de l’auteur peut expliquer en partie pourquoi
les ordinateurs ne sont pas devenus populaires comme les procédés hypertextes
qui permettent la co-création entre l’auteur et le lecteur de narrations (Parks,
2002). Les lecteurs lisent des narrations parce qu’ils aiment placer leur
confiance entre les mains de l’auteur et si l’auteur propose des alternatives
que le lecteur peut explorer, la confiance est perdue.
On peut s’inquiéter de cette perte d’intention. Cela présume une expérience
éducative plus importante du lecteur pour qu’il sache que l’information des
journaux et des livres est en réalité l’expression des croyances de son auteur
et non la pure et simple vérité (Olson et Astington, 1993). Les étudiants
sont, c’est bien connu, incapables de critiquer des textes ce qui revient
à voir un fait sous l’angle des croyances d’un auteur et non pas objectivement.
On peut supposer que chercher de l’information par le biais de l’ordinateur
alors que cette même information est découpée, rendra plus difficile la perception
de chaque document comme expression des intentions de son auteur. Les textes
ne représentent pas des faits mais ce qu’un auteur en a tiré.
D’un autre côté, l’ordinateur peut rendre plus aisée la consultation de points
de vue opposés et laisse désormais la possibilité de synthétiser et critiquer
l’information. Cette même possibilité fut anticipée par deux inventions de
la Renaissance, inventions qui pourraient avoir suscité ce type de lecture
propre et intime que nous associons à l’avènement du Protestantisme. L’une
fut l’articulation des livres qui permettaient l’ouverture de plusieurs ouvrages
en même temps et leur comparaison. La comparaison à ce point consistait en
l’examen attentif de l’usage des termes pour détecter les similarités ou les
différences, pas toujours remarqués autrement. La seconde invention fut celle
de la banalisation des livres de sens commun, et le développement des abrégés
de proverbes savants, de citations et autres éclats de sagesse. Pour Chartier
(1995, p.95) découle de ces deux inventions un lectorat qui coupe, fragmente,
décontexte et investit une autorité absolue au sens propre du monde écrit.
L’étude de la lecture sur écran par opposition à la lecture des textes imprimés
autant que celle de l’écriture avec une machine de traitement de texte par
opposition à la machine à écrire, au stylo, demeure en grande partie inexplorée.
J’ai, il y a peu, découvert sur le web une publication électronique sur ce
point précis avec l’adresse de site suivante : http://www.interdisciplines.org
, qui invite à l’analyse et à la réflexion. Tant qu’il s’agit de la forme
du texte ou de ses propriétés de lecture, les ordinateurs ajoutent un petit
plus en matière de vitesse et de confort. Les langages informatiques, d’autre
part, sont vraiment étonnants parce qu’ils laissent le langage ordinaire loin
derrière pour créer des systèmes écrits, des programmes qui ne permettent
pas seulement l’écriture mais la lecture. Les ordinateurs peuvent lire et
faire fonctionner le véritable script qu’ils écrivent. Ils accomplissent le
lien entre l’écriture et la lecture, connection qui dans le langage nécessite
à la fois une interaction entre les interlocuteurs et une intersubjectivité
partagée. C’est la caractéristique qui a rendu l’informatique aussi puissante
avec un ensemble de fonctions limité, essentiellement mathématique.
Beaucoup considèrent cet argument suffisant et l’utilisent pour justifier
un degré maximal d’informatisation du commerce, de la médecine et de l’éducation
qui surpasse la confiance accordée aux mots écrits. Comme un emblème du maniement
verbal de l’information , les différences entre les textes provenants des
ordinateurs ou imprimés et les documents restent modeste. Les différences,
que j’ai suggérées, sont dans les modalités de lecture. L’informatique nous
invite à imposer nos objectifs et desseins à l’information disponible, à fouiller
et chercher ces morceaux d’information jugés pertinents. D’un autre côté les
livres invitent le lecteur à se placer dans les mains d’un auteur intentionnel.
Ensuite, les ordinateurs invitent à lire des fragments, comme les abrégés
familiers des lecteurs de la Renaissance plus qu’à lire des textes connexes.
Les audacieuses théories des années soixante sont maintenant perçues comme
trop audacieuses. Nous n’avons pas changé d’une culture de l’ouie à une culture
du visuel, ni changé d’une culture orale à une culture écrite. Néanmoins,
notre littérature nous a donné les documents qui continuent à organiser majoritairement
notre cognition et une grande partie de notre vie sociale bureaucratique.
Les ordinateurs ont exploité ces habitudes et techniques. Ils ont radicalement
influencé les sciences et sont devenus les outils auxquels aucun de nous ne
voudrait renoncer mais il ne demeure pas très clair s’ils ont un quelconque
impact sur nos modes de pensées et nos systèmes sociaux. Nous avons besoin
de théories modestes, plausibles et supportant l’épreuve d’une part et d’autre
part une volonté d’explorer les usages pratiques de l’informatique. Qui sait
ce qu’on peut trouver ?