Quel est le statut
du texte littéraire sur Internet ? Quel est le statut de tout texte,
à l’heure de l’écran relié, c’est-à-dire l’ordinateur ouvert sur un réseau
tel qu’il apparaît à l’usager ou au lecteur, et de ses technologies ?
À quel type de matérialité sommes-nous conviés ? À quelles formes de
lecture ? Sommes-nous vraiment en haute mer sur Internet, comme l’expression
consacrée de la navigation le laisse présager ? Naviguons-nous en cyberespace
comme en plein océan, avec tout ce que cela suppose de dangers et de possibilités
de naufrage ?
Nous sommes confrontés,
et nous pouvons en faire aisément le constat, à des formes de plus en plus
variées de textes, produits à l’aide de l’ordinateur. Ce sont des textes à
la croisée du papier et de l’écran, ou alors n’existant que dans le cyberespace,
des productions où le texte et l’image se côtoient selon une logique intermédiatique
de plus en plus élaborée, des hypertextes qui nous entraînent dans des labyrinthes
narratifs venant, par leur structure même, renouveler les bases de la textualité.
Qu’ils soient fonctionnels ou de fiction, ces hypertextes sont distribués
sous forme de disquettes ou de cédérom (par Eastgate Systems, entre autres,
qui a développé un logiciel, Storyspace, servant à les produire), ou ils sont
encore disponibles directement sur des sites consacrés à la littérature ou
aux explorations médiatiques. Ces textes peuvent même avoir été écrits en
ligne, selon des structures de collaboration plus ou moins développées. En
fait, l’hypertextualité est une caractéristique fondamentale du cyberespace,
et la littérature qu’on y trouve en exploite les possibilités à l’aide de
programmes sophistiqués.
Aux côtés de ces textes entièrement numérisés s’épanouissent de plus des
oeuvres hybrides, des livres accompagnés de cédéroms qui offrent une mise
en spectacle multimédiatique du texte (La Suite mongole de D. Kimmen est un bel exemple),
des romans où la typographie et la mise en page sont soumises à d’importantes
torsions et variations rendues possibles par l’informatisation du processus
d’édition des textes (La Maison des feuilles
de Mark Z. Danielewski), des romans qui jouent sur une forte présence de l’image
(les romans illustrés de Nick Bantock ou de Barbara Hodgson, [La carte
tatouée et La sensualiste] ; les romans visuels de Martin
Vaughn-James).
Ces exemples attestent d’une diversité toujours croissante, de nos jours,
des situations de lecture et des expériences de la textualité. L’imprimé et
le livre rivalisent avec l’écran relié et le livre électronique (e-text ;
e-book ; e-ink). Le texte n’existe plus seul ; il côtoie des images
et il est intégré à des dispositifs qui l’animent, l’effacent ou l’opacifient
à souhait. Ce sont des dispositifs qui en modifient substantiellement la forme
ainsi que la texture, et qui exigent en fait de créer un nouveau vocabulaire,
voire une nouvelle grammaire. On l’a dit : il faut de nouveaux mots pour
rendre compte de cette réalité nouvelle. Pour Georges Landow, par exemple,
il est évident, que « Puisque les hypertextes modifient radicalement l’expérience de la lecture,
de l’écriture et du texte, comment peut-on, sans chercher à induire en erreur,
employer des termes liés à la technologie de l’imprimerie pour rendre compte
de la réalité électronique. » (1992, 41) Roger Chartier suggérait
un peu la même chose quand il a avancé que l’actuelle révolution « est
une révolution des structures du support matériel de l’écrit comme des manières
de lire. » (Chartier 1997, 12-13). Il affirme que la représentation électronique
des textes commande de nouveaux rapports à l’écrit, où à la matérialité du
livre se substitue l’immatérialité de textes « sans lieu propre »
et où « à la saisie immédiate de la totalité de l’oeuvre, rendue visible
par l’objet qui la contient » succède « la navigation au long cours
dans des archipels textuels aux rivages mouvants » (1995, 275). Le navigateur
lit-il encore ?, se demande Christian Vandendorpe, sachant fort bien que « dans
la mesure où il navigue, sa lecture sera hachée, rapide, instrumentale
et entièrement orientée vers l’action » (1999, 208) Ollivier Dyens file
à son tour la métaphore et suggère que : « Cliquer, surfer, zapper
est la structure même de l’apprentissage sur le Web. [ ] la connaissance sur
le Web ne s’acquiert pas dans le texte lui-même, mais bien dans l’acte de
naviguer d’un site à l’autre, d’un texte à l’autre » (2002, 277) Pour
lui, d’ailleurs, « Le Web n’est pas un livre. Il n’est pas un texte.
Il est donc inutile d’y ‘lire’ de l’information » (2002, 277).
On comprend,
à l’aide de ces quelques, que si le vocabulaire du livre et de la lecture
n’est plus adéquat, celui de la navigation semble pouvoir intuitivement le
remplacer. La métaphore de la mer et du voyage, impliquée par la navigation,
engage à l’exploration ; elle suggère, de façon romantique, des espaces
à conquérir, une surface infiniment vaste qui défie l’horizon et qui appelle
à la découverte. Cette métaphore n’est pas nouvelle, elle serait même aussi
vieille que le monde et, comme le signale Hans Blumenberg, elle a sa contrepartie
négative. C’est le naufrage. Dans son essai de métaphorologie sur les figures
de la mer et du naufrage, publié initialement en 1979, Blumenberg explique
ainsi que :
L’aventure en
mer n’est jamais sans risques. C’est que celle-ci n’est pas un endroit reposant,
elle se profile au contraire comme le lieu de tous les dangers, du naufrage
à la noyade, sans oublier les icebergs et le chant de sirènes. Le répertoire
des métaphores nautiques de l'existence est riche, affirme Blumenberg, puisqu’on
« y trouve les côtes et les îles, les ports et la haute mer, les
récifs et les tempêtes, les abîmes et le calme plat, les voilures et la barre,
les timoniers et les mouillages, la boussole et la navigation astronomique,
les phares et les pilotes. » (1994, 9) Un même foisonnement métaphorique
apparaît pour décrire la progression sur Internet, représentée de façon constante
par le terme de navigation et ses dérivés (navigation web, multi-navigation,
hyper-navigation, etc.), auxquels viennent se greffer les figures du surf,
du phare et de la barre (le Communicator de Netscape), de l’île (le site de
l’UNEQ, entre autres), etc.
La métaphore
de la mer convient bien au cyberespace. Elle rend compte, dans une première
conceptualisation, de traits qui lui sont spécifiques .
Car il se présente lui aussi non seulement comme une surface de navigation,
mais comme une sphère de l’imprévisible et une nouvelle limite de l’entreprise
humaine. Une sphère de l’imprévisible : progresser sur le web, c’est
avancer à l’aveuglette et se lancer dans un lieu dont on ne peut anticiper
ni forme ni la limite, un lieu qui n’a pas d’espace ou de détermination autre
qu’électronique, un lieu de l’aventure. Une nouvelle limite de l’entreprise
humaine : le cyberespace est un espace nouveau que l’on ne fait que commencer
à définir ; il est une frontière, un territoire limitrophe la maîtrise
de l’espace n’est jamais qu’éphémère et où aucune loi ne s’impose de façon
assurée. Sur une mer, tout est toujours à réévaluer et seule la connaissance
et la maîtrise de ses propres instruments de navigation permettent de ne pas
s’échouer sur le premier récif.
La métaphore
de la mer permet cependant deux points de vue : c’est la mer vue du bateau
ou la mer aperçue de la terre ferme. L’un et l’autre points de vue impliquent
des postures et des rapports à la navigation antithétiques. L’un participe
à l’aventure, l’autre en est l’observateur. L’un est dans l’urgence, l’autre
dans le confort relatif de son isthme. Les conséquences de cette double perspective
apparaissent de façon nette dans la figure de la navigation et de ses rapports
à la lecture. Vue de la mer, il semble évident que naviguer n’est pas lire.
Comment la navigation, avec tous ses dangers, pourrait-elle être comparée
à une promenade à la campagne ? Vue de la terre cependant, naviguer c’est
lire. Il ne s’agit, de ce point de vue, que d’une pratique de lecture
parmi d’autres, même s’il s’agit d’une pratique d’une incroyable nouveauté,
d’une pratique qui demande, de ce fait, d’être décrite avec précision, et
sans romantisme, afin de bien comprendre ce qui la détermine et la distingue.
Naviguer, c’est lire. Rien de plus, mais aussi rien de moins. La lecture
n’est pas un acte unique, une constante toujours identique à elle-même, mais
une pratique complexe mettant en jeu un ensemble important de variables, qui
en déterminent la forme et les fonctions. Elle met en jeu des rapports de
manipulation, de compréhension et d’interprétation, des gestes qui se complètent
pour assurer la progression à travers les textes, quels qu’en soient leurs
particularités ou leurs supports (Gervais, 2001). En ce sens, naviguer, c’est
lire, parce que nos yeux se posent sur du texte et de l’écrit. Les buts peuvent
varier d’un contexte ou d’une pratique à l’autre chercher à grappiller de
l’information ou à musarder d’un site à l’autre, faire une analyse rhétorique
ou stylistique d’un poème, retrouver le sens anagogique d’un texte sacré,
mais les moyens mis en oeuvre sont toujours, d’un point de vue perceptif,
les mêmes.
Afin d’éviter
d’aller de Charybde en Scylla, il convient en fait de comprendre les contraintes
qui pèsent sur la lecture à l’ère de l’hypertextualité et du cyberespace.
Cela va impliquer, dans un premier temps, de déterminer exactement ce qui
est désigné par le terme de texte. Je commencerai donc par proposer
une définition du texte, à la suite de quoi je tenterai de décrire le contexte
actuel de nos pratiques de lecture et de préciser certaines difficultés que
les nouvelles formes de textes leur posent.
La mer vue
de la terre ferme
Qu’est-ce qu’un
texte ? Nous avons connu, avec le développement des théories littéraires,
une grande variété de réponses à cette question. Sans faire un historique
complet, on peut se souvenir qu’une attitude régulièrement adoptée voulait
que tout ce qui peut être interprété ou montré comme une totalité soit un
texte, du vol des abeilles aux interactions humaines. Les définitions restrictives
ont parlé plutôt d’un écrit en langue naturelle. Un texte, c’est ce que nous
avons sous les yeux. Mais cet écrit doit-il être une totalité cohérente, composée
uniquement en langue naturelle et excluant tout schéma, illustration, figure
ou diagramme ?
On peut proposer,
de façon générale, qu’un texte correspond à un ensemble organisé d’éléments signifiant pour
une communauté donnée. Une telle définition vient relativiser le statut du
texte, le liant à des ajustements préalables opérés par une communauté interprétative,
c’est-à-dire par le regroupement de ceux et celles qui partagent les mêmes
stratégies pour lire de même que pour écrire des textes, pour établir leurs
propriétés et leur attribuer des intentions (Fish, 1980). Sur la base de ce
premier intitulé, on dira de façon plus précise qu’un texte est un être
de langage fixé sur un support et mis en situation. Un être de langage
désigne un ensemble d’énoncés qui vient mettre en forme un contenu. La mise
en situation renvoie, pour sa part, au fait qu’un texte n’existe que dans
sa relation à un lecteur, qu’intégré par conséquent à une situation de lecture,
une situation déterminée par un contexte et s’actualisant en diverses pratiques
de lecture. Une telle définition rejoint les propositions de Michel Charles,
qui identifie le texte à un tel « être de langage » et qui remarque
avec justesse que c’est notre intervention sur ce texte, plus que tout autre
chose, qui « le fait exister. » (1995, 47) Un texte n’existe jamais
seul, mais uniquement par la lecture. Il est ce que nous en faisons, sa seule
autorité étant celle qui nous lui décernons dans nos diverses pratiques.
Cette définition
recoupe celle proposée récemment par François Rastier, qui avance pour sa
part qu’un texte est : « une suite linguistique empirique attestée,
produite dans une pratique sociale déterminée, et fixée sur un support quelconque. »
(2001, 21) On remarque d’emblée que la question du support est essentielle
à l’établissement du statut des textes. C’est que se trouvent identifiées,
par le biais des supports, les modalités concrètes de mise en présence des
textes, ainsi que leur part dans les processus de manipulation et de saisie.
Sur quoi repose cet être de langage ? Apparaît-il à l’écran ou est-il
imprimé sur du papier ? Se présente-t-il seul ou en relation avec d’autres
signes ? Quels sont les paramètres de cette mise en présence ? Dans
quel contexte est-il lu ?
Description
de la mer par la vigie
Pour répondre
à cette dernière question, je dirai que l’actuelle diversité des pratiques
de lecture et des expériences du texte s’inscrivent dans un contexte culturel
et technologique fondamentalement nouveau, dans un contexte que l’on pourrait
qualifier de surextension culturelle (Gervais 1998, 7 et passim). L’idée
d’une surextension culturelle est une conséquence logique de la distinction
entre lecture intensive et extensive, issue des travaux des historiens des
pratiques de lecture (Chartier 1996), et de sa traduction en termes de contextes
culturels et de pratiques de lecture. Le lien entre contexte et pratique en
est un d’implication. Toute lecture survient nécessairement dans un contexte
dont la description permet d’identifier certains présupposés ou attitudes
face à la culture et à ses manifestations.
Notre contexte
de surextension culturelle est marqué par l’hétérogénéité des textes lus,
non seulement par la diversité des genres et des médias utilisés, mais par
celle des cultures impliquées. Il est un contexte de consommation rapide des
biens culturels, ce que le terme même de navigation exprime de façon tout
aussi précise que métaphorique. La tendance, dans un tel contexte, est à l’accélération.
Les textes y sont lus sans grand investissement, lors de traversées rapides ;
et, sauf exception, ils sont vite délaissés dès qu’une première saisie a été
effectuée. Ces textes ne participent pas d’un canon préétabli, mais sont choisis
sans grande motivation préalable. On lit ce qui nous tombe sous la main ou
ce qui apparaît à notre écran, sous la simple pression du doigt.
La surextension
culturelle favorise un déplacement vers la périphérie d’une culture, vers
les traductions, le mélange des genres et des formes, l’introduction de nouvelles
technologies et de nouveaux lieux de communication. Elle est marquée par une
informatisation de la culture et de la littérature, par la numérisation du
donné textuel qui favorise les phénomènes de co-présence du texte et de l’image,
de même que la tabularité plus grande du donné textuel tant au plan visuel
que fonctionnel (Vandendorpe 1999, 41-50) ; par l’apparition d’un nouveau
support de textes, par conséquent, qui change les bases mêmes de la textualité,
en modifiant substantiellement les rapports à la linéarité du texte. De fait,
en hypertextualité, la linéarité n’est plus un seuil, une donnée fondamentale,
voire une contrainte dont on peut chercher à se libérer, elle est devenue
une qualité accidentelle. Elle est une propriété qu’on peut tenter de récupérer
afin, entre autres, de maintenir intactes les possibilités de raconter des
histoires, de maintenir des discours cohérents et organisés, qui requièrent
toujours malgré tout une certaine forme de linéarité.
Notre contexte
de surextension culturelle est marqué par l’écran relié, sans lui être réductible.
La dimension technologique, si elle est prépondérante, n’est qu’un facteur
parmi d’autres d’une transformation culturelle majeure. En fait, s’il y a
une telle transformation, c’est que deux tendances convergent, l’une nourrissant
l’autre. La première correspond à l’apparition de nouvelles technologies de
stockage et de transmission de textes ; la seconde, à des modifications de
la structuration même des rapports culturels et identitaires. Je m’arrêterai
quelques instants à ces modifications, elles permettent de mieux comprendre
l’arrière-plan de nos pratiques de lecture.
Les rapports
culturels et identitaires sont en train de passer, pourrait-on dire, d’une
logique de la tradition à une logique de la traduction. Ils passent, en fait,
de rapports d’identité articulés en fonction d’un centre, qui assure permanence
et rayonnement, à des rapports déployés cette fois en fonction d’une périphérie
et des échanges entre les cultures. La tradition, comme principe culturel,
implique une certaine stabilité, un canon littéraire, par exemple, qui vient
confirmer une communauté dans son histoire, dans ses manières d’agir et ses
habitudes, dans son identité. La traduction, comme principe, implique des
transformations accélérées, des relations multiples qui finissent par servir
de principe identitaire. La tradition n’exclut pas les influences, les traductions
et les échanges, mais la tendance à la reterritorialisation y est prépondérante.
Comme principe identitaire, la traduction favorise, quant à elle, la déterritorialisation,
le déplacement vers l’autre. Le mouvement y est centrifuge plutôt que centripète.
L’Internet participe
à cette décentralisation des échanges culturels, en court-circuitant de nombreuses
institutions et en proposant un réseau qui permet à un individu d’être
à l’affût du monde entier, sans quitter des yeux son écran relié, et de participer
à des communautés virtuelles, fondées sur une parole en acte plutôt que sur
une appartenance sociale. Internet apparaît, de ce fait, comme une hétérotopie
(Hert 1999), une utopie réalisée. Mais, cette liberté plus grande accordée
à l’individu qui peut diffuser les textes qu’il veut sur Internet, se paye
d’une grande précarité institutionnelle. Internet échappe aux mécanismes et
dispositifs traditionnels d’institutionnalisation des textes. Rien ne garantit
l’autorité, voire l’authenticité de ce qui est dit sur le Web. Rien n’assure
d’emblée le sérieux ou la qualité de ce qui a été diffusé. Si un texte est
un être de langage qui fait autorité (Charles 1995), celle du texte sur Internet
est en pleine construction. Rien n’y est acquis, sauf peut-être pour ces institutions
de l’économie du livre qui ont réussi à migrer sur la toile, capital symbolique
inclus.
Notre entrée
dans un contexte de surextension culturelle est ainsi surdéterminé par la
convergence de ces deux transitions, technologique et culturelle. Nous ne
savons pas encore exactement ce que permettra de réaliser ce contexte, dont
nous ne faisons que commencer à sentir les effets, mais déjà nous pouvons
identifier certains facteurs qui influencent nos pratiques de lecture. Ces
facteurs, je tenterai maintenant de les décrire en portant une attention particulière
au support des textes et aux problèmes que doit résoudre leur manipulation.
Naviguer entre
le texte et l’écran
La question est
simple : comment manipuler le texte à l’heure de sa « dématérialisation
numérique » (Rastier 2001, 21) ? Comment manier ce qui échappe à
la main, ce qui glisse entre les doigts, comme de l’eau justement ? Jean
Echenoz disait en boutade, dans une entrevue, « C’est très bizarre d’écrire
sur un ordinateur, c’est comme sculpter de l’eau. » Que penser alors
de la lecture, de la refiguration d’un donné textuel dont le mode de présence
est avant tout fugace, médiatisé par un dispositif informatique que nous ne
maîtrisons pas encore complètement ?
Nous savons comment
manipuler l’objet livre. Pour des littéraires, c’est même une seconde nature.
Mais pouvons-nous dire la même chose du texte numérisé ? Lisons-nous
à l’écran ou ne faisons-nous que naviguer, nous limitant à une lecture axée
avant tout sur la progression et l’action ? Lisons-nous, comme on parle de
lire un texte littéraire, c’est-à-dire non seulement en en prenant connaissance,
mais en l’analysant, en l’interprétant, en évaluant ses aspects
formels et stylistiques, son esthétique ? Sommes-nous capables d’analyser
véritablement un texte sur ordinateur ? D’en faire une lecture littéraire,
avec ce que cela implique de manipulations et d’étapes ?
Le papier,
évidemment, a disparu ; le texte ne peut plus être examiné
dans sa totalité, du moins celle à laquelle le livre nous avait habitué, balisée
par un poids, un volume, des formes. Le texte n’est plus que ce bombardement,
d’une matérialité éphémère, de photons sur l’écran d’un ordinateur. Comment
étudier et analyser un tel texte ? Déjà, au cours des siècles, la lecture
s’est intériorisée, passant de la lecture oralisée à sa contrepartie silencieuse.
L’ordinateur provoque un nouveau tour d’écrou, une intellectualisation accrue
de cet acte, où le rôle de l’œil est surdéterminé par la technologisation
du mot et du texte.
Internet vient
même modifier la texture de cette expérience, en laissant l’impression que
l’écriture qu’on y trouve s’est dématérialisée au point de se faire passer
pour autre chose, un cas dérivé d’oralité, par exemple. Nous assistons avec
Internet, suggère-t-on régulièrement, à l’expression accomplie d’une oralité
seconde, au sens que donne à ce terme Walter Ong (1988), qui s’en sert pour
décrire ces situations où la communication orale est médiatisée par l’écrit
et la technologie. Mais, cette oralité est avant tout
silencieuse, si on oublie le crépitement des doigts sur le clavier ou alors
les sons qu’émettent nos logiciels et systèmes d’exploitation. C’est une « oralité
non parlée » (Hert 1999, 100) qui reste fondamentalement bancale, liée
à l’impossible transparence d’une écriture qui ne s’affranchira jamais de
sa spécificité, malgré tout l’attrait du dispositif hétérotopique en jeu.
Appliquant le concept de Ong au réseau Internet, Philippe Hert montre comment
« la tentation d’une écriture ‘quasi orale’ correspond à cette volonté
de faire fonctionner à plein l’hétéroptopie » (1999, 100). Il affirme
ainsi que, dans le cadre de l’Internet, « l’illusion de la communication
plus directe, plus transparente, plus immédiate, sans barrières et sans limitations
spatio-temporelles, celle-là même prônée par les utopies du cyberespace, se
heurte à l’écriture dont elle se sert. » (1999, 102).
Nous sommes en
période de transition, ce qui doit se comprendre non seulement en termes d’implantation
d’une nouvelle technologie du texte, mais d’une nouvelle configuration de
nos pratiques de lecture. Nous sommes en train de passer, selon les uns ou
les autres, du papyrus à l’hypertexte (Vandendorpe 1999), ou du codex
à l’écran (Chartier 1995), du texte à l’hypertexte (Clément 1995), de la
page à l’écran (Autié 2000). On peut minimiser cette transformation ou la
redouter (Birkerts 1994), comme on peut en exagérer les conséquences et voir
dans l’hypertextualité, par exemple, une nouvelle étape dans la vie du langage
(Lévy 2002). Mais, quelle que soit l’évaluation qu’on en fait de cette transition,
la reconfiguration suscitée par le passage à l’écran relié nous force à réexaminer
les gestes essentiels de la lecture, afin entre autres de comprendre les contraintes
qu’ils y subissent.
Toute pratique de lecture est constituée de trois gestes : ce sont ceux
imbriqués et complémentaires de la manipulation, de la compréhension et de
l’interprétation. Ces gestes sont en jeu dans toute situation de lecture et
ils sont logiquement impliqués l’un par l’autre. Les trois sont imbriquées
et complémentaires ; elles sont en jeu à chaque situation de lecture :
lire, c’est toujours manipuler du texte, le comprendre et l’interpréter. Certaines
situations peuvent surdéterminer un de ces gestes favoriser l’interprétation
dans le cadre d’une lecture littéraire, par exemple, ou une lecture cursive,
comme avec la navigation, mais leur co-présence et emboîtement constituent
le fondement même de toute pratique de lecture. Ils rendent compte à la fois
du support de cette pratique, des processus mis en jeu, de même que des relations
établies et des résultats obtenus. Or, ce qu’on note actuellement avec la
lecture de textes à l’écran, c’est que l’activité même de la manipulation
n’a pas encore été totalement assimilée.
Tout lecteur
adulte a appris, dès l’enfance, à manipuler des livres, au point où cette
activité est prise pour acquis. La force de cet acquis est révélée lorsqu’on
observe les nombreuses théories et hypothèses sur la lecture qui ont cours
en études littéraires : elles ne prennent pratiquement jamais en considération
la question de la manipulation ou de la dimension matérielle du texte lu.
C’est que cette dimension a été l’objet d’un apprentissage réussi. Or, avec
l’écran relié et ses hypertextes, cet apprentissage reste à faire. D’ailleurs,
la métaphore de la navigation est un signe évident d’une manipulation toujours
lacunaire. On navigue sur une mer, c’est-à-dire qu’on on ne fait que rester
en surface d’un lieu qui possède pourtant une densité et une profondeur, même
si elles sont différentes de celles de la terre ferme. Il faut apprendre non
seulement à naviguer, mais à plonger et à explorer les bas-fonds des mers,
à faire autre chose que de prendre connaissance des textes. Il est symptomatique,
de plus, que les hypertextes de fiction soient, plus souvent qu’autrement,
non pas interprétés et commentés, mais présentés comme phénomènes. Ils sont
l’objet d’un discours sociologique, anthropologique ou technologique et ne
donnent que rarement lieu à de véritables analyses de texte.
On voit aisément que le lieu premier de lisibilité de ces formes hypertextuelles
n’est pas encore maîtrisé. Ce lieu premier est en-deçà du sémiotique. Il rend
compte des modalités d’accès au sémiotique ou, si l’on préfère, de tout ce
qui n’est pas sémiotique dans notre rapport aux signes lieu qui est celui
des supports des textes et de la maîtrise des technologies impliquées par
ceux-ci.
À quelles difficultés
alors fait face la manipulation des nouvelles formes de textes ? En quoi
consiste leur illisibilité médiologique ? Certaines difficultés ont été
identifiées en cours de route. Une première est évidemment leur nouveauté.
Une autre est leur précarité institutionnelle, leur statut dans un cyberespace
en mutation accélérée. Une troisième est la numérisation du texte, son écranisation,
voire sa dématérialisation. La page qui n’est plus faite de papier mais de
photons projetés sur un écran demande de nouveaux outils pour être traitée.
Parallèlement à ce mode éphémère de présence, la numérisation entraîne une
fonctionnalité additionnelle. D’une part, les mots sur la page-écran
ne font pas que dire, ils peuvent aussi agir : ils possèdent une fonction
informatique qui permet d’activer des hyperliens, ce qui semble bel et bien
être un nouvel acte de langage échappant aux catégories habituelles de la
pragmatique. Or, cette fonction informatique des mots agit sur leur fonction
sémiotique, selon des modalités qu’il nous reste encore à comprendre. Les
mots boutons sont-ils lus de la même manière que les mots sans fonction ?
Ont-ils une même densité ? Sont-ils soumis aux mêmes usages ?
D’autre part,
la numérisation implique la présence accrue d’une écriture invisible, liée
à la programmation. Sur une page de papier, il n’y a rien du texte qui soit
invisible. Tout est là, à moins d’aborder le texte dans une perspective génétique,
où ce qui est présent n’est qu’une partie de ce qui a pu être écrit. En termes
de lecture cependant, la page ne cache rien. La même chose ne peut être dite
d’un hypertexte ou de tout texte sur écran relié. Ces formes dépendent d’une
écriture invisible, de liens déjà établis qui sont en opération tout au long
de la lecture, d’une programmation qui, bien qu’implicite, structure et organise
le donné textuel, transformant par exemple la contrainte de la linéarité en
une propriété accidentelle. Comment rendre compte de cette part dans la lecture ?
Une quatrième
difficulté est la quantité toujours croissante de textes disponibles dans
notre contexte de surextension culturelle. L’accessibilité, qui est une vertu
dans le système capitaliste, a pour tribut un flux presque incontrôlable de
textes. Selon certains, nous vivons même à l’âge d’un deuxième déluge, qui
est le déluge des communications.
Ce déluge change
de façon importante notre rapport au texte. Celui-ci n’est plus un objet rare,
il est même devenu une menace. Pour filer la métaphore de l’eau, il ne faut
plus sortir sa baguette de sorcier pour trouver le texte, mais construire
un barrage pour endiguer la masse qui déferle avec lui. Le texte est noyé
dans une mer, dont il convient de prendre la mesure. Nous sommes donc confrontés
à une situation d’abondance, qui incite à rechercher des techniques
d’endiguement. La manipulation, en situation de surabondance, commence en
fait par être une non-manipulation. Elle impliquer de procéder à une sélection.
Il faut apprendre à oublier du texte, à développer des stratégies d’oubli,
des stratégies intelligentes, si l’on veut, capables de susciter un oubli
judicieux. Si nous sommes à l’aube d’une ère cognitive nouvelle, celle-ci
semble avoir l’oubli, plus que tout, comme principe structurant.
On remarque d’ailleurs
que les chercheurs les plus intéressés à définir la lecture, ces derniers
temps, ne sont pas les littéraires mais les linguistes et les chercheurs en
sciences cognitives, qui ont entrepris de développer des logiciels d’analyse
et de lecture automatique de textes, afin d’en accélérer le traitement. La
valeur suprême, dans notre contexte culturel, est la vitesse et, par conséquent,
la progression à travers le texte. Or, cette importance toujours plus grande
accordée à la progression se fait au détriment de la compréhension, qui, elle,
requiert toujours du temps. Avec une lecture toujours plus rapide, la compréhension
se réduit à ses formes les plus simples, elle se résume à une compréhension
superficielle, surdéterminée par des approximations et des illusions cognitives.
Le danger qui menace le texte numérisé et accessible est évidemment sa banalisation.
Il n’est plus un objet rare ou singulier, mais un objet indéfiniment reproductible
et sans aucune valeur d’échange : « Jamais le programme de l’oeuvre
numérique ne sera nimbé par l’aura d’un manuscrit. » (Rastier 2002, 86)
On a pu dire, par le passé, qu’un texte ne valait pas le papier sur lequel
il était imprimé. Le texte sur écran n’a même plus ce luxe d’une valeur d’échange
établie à la baisse, soit au poids de la rame de papier. Il n’a plus aucune
valeur. La médiation par l’ordinateur et ses dispositifs en a rendu la présence
immatérielle. Dans le cadre des textes téléchargés, cette immatérialité est
caractérisée par une quasi-absence de déterminations spatio-temporelles. Où
se trouve le texte que nous lisons ? Quelle en est la source ? Quel
est le statut de ce qui apparaît sur l’écran ? Au texte-corps, celui
bien matériel de la page et du livre, répond dans le cyberespace le texte-spectre
ou fantôme, une figure d’autant plus insaisissable qu’elle est éphémère. On
comprend aisément qu’un tel texte numérisé puisse être l’objet d’un plus faible
investissement de lecture. La numérisation du texte, gage de sa très grande
accessibilité, de sa possibilité d’être présent en un même temps dans différents
lieux, sur de multiples écrans, entraîne en fait une perte de valeur symbolique.
De tels textes donnent lieu souvent à une infra-lecture et à un infra-savoir
(Guillaume 1997).
Une cinquième
et dernière difficulté est la complexité même du donné textuel, son caractère
essentiellement hybride. On le sait, le texte partage chaque jour un peu plus
son espace avec des composantes non textuelles, telles que des images
ou toutes formes d’hypoicônes, des séquences animées, une bande-son et des
fonctions informatiques. L’Internet permet le développement de genres icono-textuels
où les rapprochements entre les deux formes se réalisent sous forme de transposition,
de collocation, de jonction ou de fusion intermédiales (Hoek 2002 ; 1995).
Ces relations parlent d’un donné complexe et multiforme qui pose d’importants
défis à la conceptualisation et à la description. La numérisation du donné
textuel et iconique fait en sorte de généraliser ces relations, ramenées auparavant
à des pratiques artistiques spécifiques. Elle en fait le matériau même de
nos pratiques de lecture, qui doivent de ce fait apprendre à manipuler non
seulement des textes dématérialisés, dans un contexte de surproduction, mais
encore des productions icono-textuelles inédites et de plus en plus complexes.
Arrêt sur l’image
Ce ne sont là,
évidemment, que quelques facteurs qui militent en faveur d’une réévaluation
de nos expériences d’une textualité dont l’actuelle diversité apparaît d’emblée
comme un important défi. Notre actuel contexte de surextension culturelle,
issu de la convergence de deux transformations, l’une culturelle, l’autre
technologique, demande en effet de reconfigurer la base de nos pratiques de
lecture, de rétablir les rapports de manipulation essentiels à toute progression
à travers les textes. De nouveaux supports sont apparus qui déterminent de
nouvelles contraintes : il faut apprendre à assimiler ces contraintes,
si l’on veut voir se réaliser les promesses de ces nouveaux supports. Nous
savons déjà comment lire des textes, nous devons apprendre à naviguer entre
le texte et l’écran, à passer de l’un à l’autre, en sachant que nous pouvons
frôler chaque fois le naufrage. Il ne s’agit pas de rester sur le rivage,
à contempler le spectacle d’une navigation périlleuse, mais de nous élancer
instruits peut-être, simplement, de ce que nous avons appris sur la terre
ferme.