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Avant d'interroger les écrits de
réseaux, j'aimerais tout d’abord revenir sur l’histoire de l’outil, le statut
médiatique de l’objet et la dimension textuelle de la " machine ordinateur
"afin d’envisager la spécificité des pratiques de lecture et d’écriture
qu’ils convoquent. De ce programme par trop vaste, je ne retiendrai toutefois
que quelques aspects articulés autour de la question de la mémoire posée par
ces nouvelles " mnémotechnologies ".
Histoire, technique et mémoire
Mauss, Leroi-Gourhan, Gille, Simondon…
— pour ne parler que de l’école française —, ont été parmi les premiers à constituer
les objets techniques en une véritable histoire. Objets dont l’évolution relève
de critères physiques bien sûr, mais également de processus évolutifs
et de lois morphogénétiques comme le rappelle Bernard Stiegler.
Leroi-Gourhan a ainsi pu montrer que l’histoire de l’outillage est intimement
liée à celle de la mémoire et de ses pratiques, l’outil ayant pour fonction
essentielle d’externaliser la mémoire individuelle et ainsi de la socialiser.
L’apparition de l’outil permet “ une libération de la mémoire ”individuelle qui va ainsi se constituer en
mémoire collective. Or il
faut que cette mémoire soit lisible et transmissible pour avoir quelque chance
de pérennité, d’où le rôle du langage qui accompagne, anticipe et prolonge la
pratique de l’outil. Les modalités de représentation imaginaires sont constitutives
de l’outil et de son usage au sens opératoire et symbolique du terme. “ Chez
l’homme ” en effet, “ le problème de la mémoire opératoire est dominé
par celui du langage "
” lequel permet la conservation
et la transmission des savoirs qui canalisent précisément les “ comportements
opératoires . D’où ce paradoxe : “ les possibilités
de confrontation et de libération de l’individu permises par l’outil
“ reposent sur une mémoire virtuelle dont tout le contenu appartient
à la société ”[4]. En d’autres termes, la libération mémorielle
et opératoire permise par l’outil n’est rendue possible que par la mise en place
d’une mémoire collective élaborée à travers les langages symboliques. L’outil
n’existe donc qu’en tant qu’il est compris dans la mémoire des connaissances
sociales élaborées par les langages.
Ce qui m’intéresse ici, c’est ce
que les littéraires ont appelé le “ discours d’escorte ” ou le “ discours
d’accompagnement ”. Termes discutables sans doute, car ces discours ne se contentent
pas d’accompagner ou d’escorter, ils modèlent également les imaginaires et les
pratiques. La problématique qu’ils soulèvent est donc essentielle à l’intelligence
des “ médias informatisés ”.
On comprend dès lors l’importance
qu’il y a à situer en histoire ces mnémotechnologies, ces techniques de mémoire
que sont, à des degrés fort distincts, les outils autant que les langages. Or
les dispositifs techniques qui nous intéressent se situent à la croisée de l’outil
et des langages, articulant et mettant en abîme les dimensions opératoire et
symbolique de la mémoire.
Le dispositif technique comme
média
Constitué en histoire, notre objet
technique a maille à partir avec le langage et la mémoire. Il convient alors
de focaliser notre regard sur une caractéristique fondamentale de ces objets,
à savoir leur dimension médiatique. Les dispositifs techniques dédiés aux télécommunications
se distinguent en effet des autres objets techniques en ce qu’ils sont destinés
à l’échange, à la communication. Ce qui différencie un téléphone portable ou
un ordinateur en réseau d’une machine à laver ou d’un réfrigérateur, c’est non
pas le degré de complexité technique du téléphone ou de l’ordinateur, mais bien
leur dimension communicationnelle. Ces “ machines à communiquer
pour reprendre l’expression de Schaeffer popularisée par Jacques Perriault, organisent
l’espace de la communication, ils la mettent en scène et la rendent possible ;
à ce titre, ils constituent une technologie sociale.
Précisons que cette question ne
peut être résolue uniquement en termes de transmission.
Certes, ces médias sont destinés à la transmission et réévaluer la fonction
de transmission à l’instar de la matérialité des dispositifs techniques est
une entreprise salutaire, mais les réduire à cette seule fonction est préjudiciable
à leur juste compréhension. Ce qui, d’un point de vue opératoire, distingue
le pigeon voyageur ou le postier (pour prendre une organisation sociotechnique
complexe), du système de Chappe par exemple, c’est le fait que l’un se contente
de transmettre lorsque l’autre “ trans-forme ”[8]également
le message, c’est-à-dire qu'il en change la forme à travers un dispositif technique
et un langage singulier. Les médias informatisés n’agissent pas autrement, qui
prennent en charge tout à la fois la dimension informationnelle et communicationnelle
des messages. Par la force des choses, techniques et langages y sont inextricablement
imbriqués.
Si les outils sont aussi et par
définition des technologies sociales, les médias présentent néanmoins la particularité
d’être dédiés aux langages et de fonctionner grâce et à travers eux. Constituer
ces outils en médias et rompre avec l’idée selon laquelle ils ne seraient qu’une
variante de l’objet technique est un premier temps de l’analyse. Le second consiste
à voir en quoi ils reposent sur les langages. Et de noter, pour ce faire, que
l’organisation de l’espace de communication qu’ils mettent en scène passe par
l’écriture (“ l’écrit d’écran ”)
et le “ texte ” (le “ texte de réseaux ”). L’ordinateur
peut alors être considéré comme une “ machine textuelle ” qui relève tout à la fois du technique,
du sémiotique et de la pratique sociale, des “ usages ”. L'analyse
doit donc être plurielle et porter sur la dimension logicielle (technique) et
scripturale (sémiologique) du média, lequel propose une mise en forme de l’échange
social, dimension communicationnelle qui ne peut elle-même être décrite qu’à
partir des formes possibles de l’usage (ethnologie, sociologie, psychologie…).
S’agissant de la mémoire, notre
regard doit donc distinguer des niveaux hétérogènes : mémoire technique,
mémoire sémiotique et communicationnelle, mémoire sociale des pratiques. Ces
degrés d’analyse ne relèvent pas des mêmes disciplines mais convergent pourtant
vers la question de la mémoire.
Pour mieux saisir la complexité
de la question, deux thèses initiales méritent d’être éclairées. La première
à trait la machine considérée comme une machine textuelle, la seconde à l’externalisation
de la mémoire humaine et à son inscription dans l’espace de l’écriture.
La machine textuelle
Si on considère l’écrit d’écran
d'un point de vue phénoménologique, contrairement au livre, il peut être schématiquement
scindé en trois espaces distincts. L’espace de la “ machine mémoire ”,
celui de l’écran et celui de l’imprimante.
L’expression “ machine mémoire ”
couvre ici l’ensemble du matériel informatique et des outils logiciels qui permettent
de faire fonctionner l’ordinateur. Dans cette machine, il y a une “ matière
mémoire ” sur laquelle on enregistre des données sous forme d’impulsions
électroniques. Mais ces données sont illisibles à l’homme. Il faut donc des
outils appropriés pour y accéder. Il convient ensuite de décrypter ces données,
de les transformer. Cet ensemble d’outils et d’opérations permet de convertir
par couches “ sémio-techniques ” successives, des données électroniques
invisibles en une écriture lisible à l’écran.
On notera alors que la “ matière
mémoire ” est un support fait pour conserver la trace de l’écriture, or
cette trace est pour l’homme, illisible. À l’écran en revanche, si l’écrit est
lisible, il est éphémère, il n’a pas de mémoire. Cet écrit est un “ écrit
nomade ”,
il disparaît une fois l’ordinateur éteint. Ainsi, scindée en deux espaces
(écran et mémoire), l’écriture est désormais ambivalente : invisible et
lisible, fugace et durable…
Quant à l’imprimante, elle se distingue
de l’écran pour n’être pas sa copie. Ce sont deux médias différents. L’écrit d’imprimante
présente ceci de particulier qu’il renoue avec le lien indéfectible que l’écriture
entretient depuis toujours avec son support. Jusqu’à présent, quelles que soient
ses caractéristiques, l’écriture se donnait à lire dans l’intime relation qu’elle
entretenait avec son support. Si on détruisait le support, on détruisait dans
un même mouvement le message écrit qu’il “ supportait ”. Pile et face
d’une même pièce, écriture et support étaient indissociables. Il en va désormais
tout autrement ; car l’écran éteint ne signifie pas la perte de l’écrit.
Cet indéniable intérêt présente néanmoins une très lourde contrepartie ;
pour la première fois de son histoire, en effet, l’homme ne peut lire un texte
sans recourir à une machine. C’est donc de l’accès direct à son écriture et au-delà
à sa mémoire dont il est questionAu-delà
des enjeux d’ordre économique, politique et culturel d’une telle transformation,
c’est la dimension anthropologique de l’écriture qui est remise en cause.
Trois conditions indispensables
Sur tous les supports d’écriture qui
ont traversé l’histoire, le lecteur peut visuellement avoir accès au texte sans
autre forme de procès. En revanche, la lecture sur un écran d’ordinateur est tributaire
de deux conditions nécessaires et indispensables. Il faut d’une part qu’il y ait
un dispositif technique qui permette de transformer les données illisibles enregistrées
sur la matière mémoire en un texte lisible à l’écran. D’autre part, il faut une
source d’énergie pour alimenter le dispositif. En d’autres
termes, sans énergie et sans dispositif technique appropriés, l’écriture informatique
n’existe pas ou au mieux peut être considérée comme invisible. Autrement dit,
le dispositif technique dédié à l’écriture est arrivé à un tel stade “ d’hypertélie ”,
au sens où l’entend Simondon, qu’il ne peut plus
remplir la fonction à laquelle il est dédié sans une assistance extérieure.
Reste une troisième condition indispensable
au fonctionnement du dispositif technique, le texte. De fait, pour avoir accès
aux données électroniques évoquées à l’instant nous utilisons des outils “ textuels ”
construits à la croisée de l’électronique, de l’informatique et du textuel.
Et c’est là, sans doute, un des paradoxes les plus inattendus des médias informatisés.
La technique comme écriture
L'écriture
et le texte se trouvent placés au cœur des ordinateurs. Ils en sont tout à la
fois l'objet et l'outil. L’objet, en ce qu’ils sont avant tout dédiés aux pratiques
d’écriture ; l’outil, car les logiciels réalisés pour faire fonctionner
la machine, sont écrits selon une logique textuelle. On assiste donc à un phénomène
singulier : pour afficher un texte à l’écran, il faut employer des logiciels
qui sont eux-mêmes des outils “ textuels ”. On ne peut produire un
texte à l’écran sans ces outils d’écriture situés “ en amont ”. Le
texte qui apparaît à l’écran est placé dans un autre texte, un architexte
qui régit le texte et lui permet d’exister.
De ce point de vue, on peut dès
lors considérer l’informatique comme une pratique d’écriture à part entière.
Mais cette écriture est particulière en ce qu’elle est constituée de “ couches
de textes ” successives qui doivent réaliser la transition entre les codes
illisibles de la machine et les langages socialisés de l’homme.
L'écriture comme technique
Mais
si l’écriture est ainsi instrumentalisée, dans un mouvement inverse et complémentaire,
elle humanise le dispositif technique ou, à tout le moins, permet à l’usager
d'accéder à la machine. Pour faire fonctionner l’ordinateur, on utilise en effet
des moyens qui relèvent de l’écriture ou de la lecture. Et dans l’univers quotidien
des hommes où les activités les plus diverses sont de plus en plus médiatisées
par des machines, l’activité de “ lettrure ” devient une activité
vitale sans laquelle il n’est plus d’action possible.
On soulignera alors ce nouveau paradoxe
: illisibles par l'homme ou incompréhensibles à l'utilisateur moyen, les procédures
propres à l’écriture informatique sont néanmoins à l'origine de la lecture et
de l'écriture à l'écran. Or le texte à l'écran va à son tour permettre de domestiquer
la machinerie informatique. Le texte est alors cet outil qui rend possible le
fonctionnement du dispositif technique ou du moins lui donne accès. C’est par
ce “ texte-outil ” et à travers lui que s'élaborent pratiques
et usages d’écriture-lecture.
Pour radicaliser mon propos, je dirai
que sur cet "unimédia" qu'est l’écran, tout est texte, image et “ image
de texte ” et l'essentiel advient à travers un texte mis en scène grâce
à des procédés “ architextuels ”, eux-mêmes programmés par la syntaxe
informatique… Le dispositif est ainsi défini comme une “ machine textuelle ”
à laquelle on accède et que l'on manipule à travers et par des modalités d'écriture.
Lettrure espace
et mémoire
Voici donc la macine textuelle
constituée en média et placée dans une relation paradoxale au texte et à la
technique. L'activité de lettrure, de lecture et d'écriture, étant à
son tour située dans le cadre des médias informatisés, j’aimerais désormais
l’aborder sous un autre angle et proposer quelques hypothèses relatives à l’espace
du document, à ses modes d’appropriation et de mémorisation. En toile de fond,
cette interrogation : quelles relations y a-t-il entre la mémoire, la pratique
de lettrure et les dispositifs techniques ?
Nous
savons que les modalités, les pratiques, les habitudes de lecture et d'écriture
s’élaborent conjointement aux “ technologies intellectuelles ” mises
en place au cours de l’histoire. Christian Jacob précise notamment que “ la
matérialité du livre et les contraintes de son maniement affectent les modalités
d’appropriation du texte, le processus de construction du sens ”. Il
affirme en outre que ceci est “ vrai pour le livre manuscrit, imprimé
ou affiché sur l’écran d’ordinateur ”.
Derrière cette remarque, il convient de déployer une herméneutique du “ sens
formel ” que les lecteurs-utilisateurs
sont censés convoquer dans la reconnaissance des textes de réseaux auxquels
ils sont confrontés.
De
la mémoire orale à l’espace écrit
Nous savons que le passage de l’oral
à l’écrit s’est notamment traduit dans notre société par un phénomène de sémiotisation
visuelle de la pratique à travers l’espace de la page. Autrement dit, si je
reprends les travaux d’Illich sur Le Didascalicon ou L’Art de lire
de Hugues de Saint Victor qui sont exemplaires en la matière, nous assistons
dans l’Occident médiéval, au tournant des XIIe et XIIIe
siècles, à la deuxième révolution fondamentale du livre ; la première étant
liée au passage du volumen au codex.
De l’usage de la “ scriptio
continua " , c’est-à-dire cette écriture continue qui ne
connaît pas encore la séparation des mots, des phrases ou des paragraphes, je
retiendrai avant tout la concomitance d’une lecture lente et à haute voix, qui
devait au préalable passer par un temps de déchiffrement, et la pratique simultanée
de techniques mnémoniques. Une pratique de la mémoire qui accompagne la lecture
de ces textes enfermés dans leur compacité visuelle, fatalement difficiles d’accès
et réservés à une élite “ professionnelle ”.
“ Dans tous les anciens livres ”,
en effet, “ la tâche de séparer les mots était accomplie par le lecteur
plutôt que par le scribe . Une inversion des tâches dans la pratique
d’écriture-lecture qui nous semble aujourd’hui incongrue, mais qui n’allait
pas sans conséquences et qui va se démultiplier lorsqu’il s’agira des réseaux.
Une lecture lente et méditée précédait l’acte socialisé consistant
à donner à entendre. La lecture nécessitait un apprentissage, une familiarité
avec le texte reposant sur un travail de mémoire. Pour Ivan Illitch “ l’art
de la mémoire est étroitement enchevêtré avec l’art de la lecture ”, partant avec l’art de la représentation des
connaissances. Au début du XIIe siècle, dans son célèbre Art de
lire, Hugues de Saint-Victor préconisait l’entraînement de la mémoire comme
préalable nécessaire à la lecture.Et cette lecture
était un “ marmottement ”, une “ activité corporellement
motrice ”, d’ingestion, d’incorporation. On ne rappellera jamais assez
combien le corps était alors engagé dans ce qui nous semble aujourd’hui une activité
distanciée. Le lecteur faisait corps avec ce texte linéaire qui réclamait un acte
d’adhésion, un acte de foi, et non le recul intellectuel que voit poindre la naissance
de l’université médiévale.
Historiquement, nous sommes à un
moment d’articulation essentiel qui va se traduire par le passage d’une mémorisation
orale et corporelle à une sémiotisation visuelle de la mémoire. “ L’art
oratoire grec prélittéraire et le chant épique n’étaient pas fondés sur la mémoire
visuelle, mais sur la remémoration prononcées au rythme de la lyre ”. Ce passage culturel de la mémoire
de la voix à la mémoire de l’œil va entraîner une véritable révolution des mentalités.
“ La lectio ”, c’est-à-dire l’acte de lecture tel qu’il se
pratique dans son “ marmottement ” continuel va alors se diviser entre
deux pratiques, celle de la prière et celle de l’étude.
Autrement dit, pour reprendre la
question dans les mêmes termes que Leroi-Gourhan, le livre fait l’objet du même
processus d’extériorisation que pour l’outil. Et si la “ technique est
avant tout une mémoire comme le rappelle Bernard Stiegler, le
livre l’est alors à double titre. Mémoire de support en tant qu’outil, mais
également mémoire du langage, car c’est lui aussi un média au sens où nous l’entendions
à l’instant.
L'écrit de réseau comme mise
en abîme de la mémoire dans la pratique socialisée de l’édition
Le dernier temps de mon exposé repose
sur une extension des remarques précédentes. Pour l’illustrer très brièvement,
je m'inspirerai de quelques-unes des thèses que nous avons développées dans
un programme de recherche mené pour la Bibliothèque publique d'information (Beaubourg).
De la même manière que le lecteur
de la Renaissance s’est vu investi des pratiques du scribe médiéval, endossant
par là-même une part de la culture et la mémoire de l’écrit autrefois assumée
par le scribe seul, le lecteur des écrits de réseaux se trouve investi des savoirs
cristallisés par le média. Outre les techniques culturelles propres à l’univers
informatique, les pratiques de l’internaute se sont, par la force des choses,
amplifiées pour s’ouvrir à des domaines jusque-là réservés à un ensemble de
corps de métiers qui réalisaient le livre : documentalistes, imprimeurs,
éditeurs, diffuseur….
Ce phénomène est notamment dû au
fait que l’une des caractéristiques de l’écrit d’écran est de rassembler sur
un seul média, l’écran considéré comme “ unimédia , l’ensemble
des signes, objets et pratiques de la “ lettrure ”. Autrement dit,
l’écran ne se contente plus de cristalliser la mémoire du scripteur et du lecteur,
mais également celles relatives aux pratiques éditoriales qu’il convoque et
aux savoirs techniques qu’il mobilise. Contrairement à ce que l’on a coutume
d’accréditer — notamment dans le discours d’escorte relatant l’aisance, la facilité
ou l’accessibilité à l’information permise par les réseaux — le lecteur internaute
est confronté à une très grande richesse, mais également une très grande complexité
de son espace de lecture.
L’hybridation des formes texte auxquelles
les concepteurs ont recours interdit toute lecture exhaustive des couches convoquées
sur un même écran. Le lecteur doit donc faire des choix. Au cours de notre enquête,
Yves Jeanneret a ainsi proposé l’idée d’une “ prédilection sémiotique ”,
c’est-à-dire d’un choix opéré par les lecteurs en fonction d’un certain nombre
de contraintes, de savoirs mobilisés ou d’impératifs stratégiques de lecture.
Ces choix se font souvent par défaut, manque de connaissances croisées, perception
incomplète des possibilités, freins liés à l’illisibilité, pratiques hybrides,
incohérentes ou fallacieuses des sites…
Cela veut notamment dire que les
textes de réseau mobilisent un savoir accru et démultiplient l’extériorisation
de la mémoire à travers une sémiotisation des pratiques à l’écran. On a vu à
l’instant, à travers l’exemple proposé par Illitch, comment l’oralité propre
à l’écrit médiéval avait trouvé sa juste trans-formation dans l’espace
de la page. Ce phénomène de sémiotisation visuelle de l’activité corporelle
complexe qu’était la lecture oralisée est singulièrement amplifié lorsqu’il
s’agit des écrits de réseaux. Si l’on prend une messagerie électronique par
exemple, ce n’est pas seulement la pratique de lecture qui est trans-formée
pour être traduite visuellement à l’écran mais bien toute l’activité relative
à la correspondance : écrire une lettre, la glisser dans une enveloppe,
l’adresser, la poster, l’expédier, la recevoir, la lire… bref tout une activité
socio-économique, des dispositifs techniques, un échange communicationnel à
travers des pratiques culturelles… qui se voient réduits ou cristallisés à la
surface de l’écran. Cet ensemble complexe est traduit par des codes visuels,
sémiotiques et techniques dont l’usager doit percevoir le rôle, la fonction
et la mémoire. Cette nouvelle forme textuelle emprunte elle-même à la mémoire
textuelle contemporaine tout en forgeant de nouvelles modalités permises par
les spécificités du média.
La “ libération de la mémoire
individuelle dont parle Leroi-Gourhan à propos des outils s’est donc doublée sur
le même dispositif d’une “ libération ”
d’une
part des langages symboliques (eux-mêmes pratiques mnémotechniques), et d’autre
part des pratiques sociales constituant ainsi une mémoire collective fort complexe
et d’une autre nature.
Attendu que notre colloque se déroule
à l'ENSSIB, école dédiée aux savoirs de la bibliothèque, n'y a-t-il pas lieu
de s'interroger sur l'avenir et la perpétuation de notre mémoire ? Sachant que
nous ne pouvons enregistrer le flux croissant des écrits de réseaux, que la
mémoire de l’écriture est désormais tributaire de dispositifs techniques frappés
d’hypertélie réclamant une source d’énergie appropriée ; sachant que, dédiés
à l’échange social, ces médias offrent la particularité de mettre en abîme la
mémoire de l’outil, celle des langages symboliques ainsi que celle des pratiques
elles-mêmes ; que parviendrons-nous, que désirerons-nous, demain, retenir
de la mémoire des écrits de réseaux, ces nouvelles “ mnémotechnologies ”
qui ont précisément pour fonction d’extérioriser la mémoire humaine ? Quelle
place ferons-nous aux pratiques mnémoniques que les langages symboliques devront
assumer pour configurer la mémoire collective dans laquelle l’outil trouvera
toute sa dimension opératoire ?
Emmanuël Souchier, janvier2003.
Christian Vandendorpe, “ L'hypertexte et
l'avenir de la mémoire ”, Le Débat, n° 115, mai-août 2001, p.
145-155.
Emmanuël Souchier - janvier 2003.
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Mémoire et méta-mémoire
(5 replies)
Gloria Origgi, Feb 4, 2003 13:21 UT
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