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Introduction
La première caractéristique
de l'entreprise de numérisation à l'oeuvre dans les arts et les lettres est
la dématérialisation de leurs supports spécifiques. Dans le cas de la littérature,
cette dématérialisation conduit à une rupture avec notre culture du livre
qui va au-delà d'un simple changement de support. Nos modes de pensée et nos
formes de mise en discours sont, en effet, si intimement liées au livre que
son effacement programmé dans l'univers du numérique produit un ébranlement
qui n'est pas seulement technologique mais aussi intellectuel et épistémologique.
Pour le dire brièvement, le livre, de par sa nature propre, est fondé d'abord
sur la succession des pages et secondairement sur une organisation hiérarchisée
de sa matière rendue possible par la mise en place progressive d'outils destinés
à en faciliter la consultation tels que la division en chapitres ou la table
des matières. Ces deux caractéristiques essentielles que sont la linéarité
des pages et la hiérarchisation des contenus ont contribué à modeler durablement
notre habitus discursif et rhétorique. Avec l'hypertexte, elles sont toutes les deux remises
en question.
Dans le domaine
de la littérature et plus particulièrement de la littérature fictionnelle,
la linéarité discursive est sévèrement atteinte par le dispositif hypertextuel.
Celui-ci se caractérise, en effet, par une délinéarisation du discours narratif
auctorial et par sa relinéarisation par un lecteur singulier. Ce report de
l'auteur vers le lecteur de l'ordonnancement des unités narratives n'est certes
pas total. L'auteur garde la prérogative de l'offre. C'est lui qui décide
des liens qui seront proposés au lecteur. Mais cette offre se trouve privée
des secours habituels de la rhétorique narrative. Le lecteur est placé devant
des choix difficiles qui sont facteurs de dissonance cognitive: quel lien
suivre ? Comment anticiper sur le fragment à venir ? Comment savoir où en
est l'histoire ? Quant à l'auteur, il doit inventer une rhétorique hypertextuelle
pour pallier le caractère désormais elliptique de la narration. Comment qualifier
la nature des liens proposés au lecteur ? Comment guider ses choix ? Sur quoi
fonder sa relation avec lui en l'absence de pacte de lecture assuré ? Toutes
ces questions n'ont pour le moment reçu que des réponses singulières. Ce sont
quelques-unes de ces réponses que je me propose d'examiner maintenant.
Le lien absent
L'hypertexte
se présente avant tout comme une figure de l'ellipse qui thématise la solution
de continuité. Quand les pages du livre se proposent à la lecture dans un
ordre immuable, l'hypertexte s'affranchit de cette continuité matérielle en
s'affichant sur un écran. Sur cette surface unique et sans profondeur, le
texte apparaît détaché de son contexte, suspendu au temps de son affichage,
isolé dans sa singularité. Cette discontinuité matérielle est aussi une discontinuité
discursive. L'hypertexte, en effet, n'est pas seulement un nouveau dispositif
de publication, il est aussi indissolublement une technologie à la fois intellectuelle
et énonciative qui rompt avec la linéarité du discours, introduit des ruptures,
produit du désordre et du jeu dans les activités d'écriture et de lecture.
Il favorise une écriture fragmentaire, elliptique, déliée des règles de la
rhétorique traditionnelle. Ce faisant il s'inscrit dans une histoire des formes
discursives et nous rappelle que la linéarité n'est pas la figure unique de
l'énonciation, même si tout texte a massivement affaire avec le linéaire.
Ainsi la non-linéarité est-elle le plus souvent perçue (l'expression l'indique
assez) comme une absence, un déficit, un manque, sinon un manquement.
Dans l'histoire
des textes, la littérature fragmentaire est souvent le résultat d'une perte.
Dans le corpus de la philosophie grecque, les textes de Démocrite, d'Epicure,
d'Eudoxe ou d'Héraclite qui nous sont parvenus sont les vestiges de textes
disparus. Les Pensées de Pascal, avant de relever d'un genre littéraire,
sont d'abord les fragments d'une pensée en mouvement qui constituent l'avant-texte
d'une Apologie de la religion chrétienne que l'auteur projetait d'écrire
et que la mort a interrompu. Le Tractacus logico-philosophicus de
Wittgenstein est un recueil fragmentaire qui, de l'aveu de son auteur, est
le résultat d'une impuissance à produire un discours organisé en traité. Les
exemples sont nombreux dans la littérature qui tendent à qualifier la littérature
fragmentaire comme une littérature de l'inachèvement.
Le lien contesté
Mais cette non-linéarité,
qui est la marque d'une écriture de la rupture et de la discontinuité peut
aussi être le signe d'une volonté délibérée. Les genres brefs comme les slogans,
les proverbes, les aphorismes ou les maximes doivent être considérés comme
des genres fragmentaires particuliers: ils ne résultent pas d'un manque ou
d'un défaut, ils ne renvoient pas à une totalité absente. Ils sont une forme
littéraire à part entière qui s'inscrit en marge des modèles rhétoriques discursifs
dominants. Les Maximes de La Rochefoucauld, les 383 fragments du Gai
savoir de Nietzsche, les psautiers de la liturgie chrétienne, les versets
du Coran, le petit livre rouge des maoïstes sont quelques exemples d'une littérature
qui privilégie le jaillissement de la pensée philosophique, l'inspiration
spirituelle ou politique aux artifices et aux détours de la rhétorique classique.
Même si ces énoncés fragmentaires sont réunis en recueil, ils sont à lire
non pas dans la continuité suggérée par les pages (même si, la plupart du
temps, ils sont organisés selon un ordre qui fait sens pour leur auteur ou
leur éditeur), mais au hasard des humeurs ou des occasions, étant destinés
le plus souvent à être mémorisés ou repris sous forme de citation. Dans l'histoire
de la littérature européenne moderne, les romantiques ont été les premiers
à revendiquer le fragment comme genre à part entière. Friedrich Schlegel l'a
défini comme une petite oeuvre d'art, " détachée du reste du monde et
fermée sur elle-même comme un hérisson " . Les Blütenstaub de
Novalis en sont un exemple classique. Notre époque contemporaine qui se veut
modeste et post-moderne a adopté le fragment comme signe d'un renoncement
aux discours constitués, aux idéologies, aux traités philosophiques, à la
constitution d'un sens définitif. C'est ainsi, par exemple, que Roland Barthes
présente ses Fragments d'un discours amoureux :
" C'est le principe même de ce discours (et du texte qui le représente)
que ses figures ne peuvent se ranger: s'ordonner, cheminer, concourir à une
fin (à un établissement): il n'y en a pas de premières ni de dernières. Pour
faire entendre qu'il ne s'agissait pas ici d'une histoire d'amour (ou de l'histoire
d'un amour), pour décourager la tentation du sens, il était nécessaire de
choisir un ordre absolument insignifiant. "
Le refus de la
tentation du sens peut être aussi, dans certains cas, le signe d'une contestation
de l'ordre institué par la tradition littéraire et par la langue elle-même.
C'est ainsi que le même Roland Barthes s'était risqué jadis à une condamnation
du " fascisme de la langue " . Les velléités de déconstruction de
la langue et du sens apparaissent souvent dans les périodes où la civilisation
doute d'elle-même. Les poèmes dadaïstes, la littérature combinatoire, l'ordre
des mots livré au hasard sont des formes qui témoignent d'un rejet des liens
institués inscrits au cœur même du langage.
De ce point de
vue, la génération automatique de textes s'inscrit dans ce courant, comme
en témoigne sur le Web, le site " charabia.net " , à l'appellation
provocatrice. Même quand elle est très élaborée et parvient à mimer la production
d'énoncés littéraires dans des genres aussi établis que la poésie ou le roman,
la génération automatique de textes témoigne de l'artificialité de notre mise
en discours en démontrant de façon souvent convaincante que celle-ci relève
de mécanismes accessibles à la modélisation par un programme informatique.
Le lien brisé
Si la question
du lien est centrale dans la problématique hypertextuelle, c'est d'abord parce
que l'hypertexte est par nature discontinu. Il en va ainsi dans les hypertextes
documentaires qui sont d'abord conçus comme un nouvel outil de navigation
dans des bases de données. Les informations qu'elles contiennent y sont hétérogènes,
organisées de façon structurelle, destinées à être produites à la demande
indépendamment de tout contexte. Leurs modes de classement et de consultation
obéissent à des logiques non-discursives. On le voit bien dans le cas du Web.
Souvent considéré comme l'hypertexte par excellence, le plus court chemin
d'accès à l'information y passe plus souvent par des moteurs de recherche
que par une navigation fondée sur des parcours de liens hypertextuels.
Dans le domaine
de l'hypertexte de fiction, cette discontinuité est plus inhabituelle et souvent
déconcertante. Elle ne peut s'interpréter que par rapport à la continuité
discursive qui caractérise la majorité des œuvres littéraires. Elle est induite
par le dispositif lectoriel lui-même. À la différence du livre, en effet,
ce dispositif apparaît d'abord au lecteur comme une surface, un espace à deux
dimensions. Pour autant, il ne peut être assimilé à une page de livre. Cette
dernière résulte d'un découpage qui n'obéit, sauf cas particulier, qu'aux spécifications du format de l'ouvrage.
La coupure qu'elle introduit est arbitraire et se laisse facilement traverser
par la lecture. La page-écran ne peut jouer de cet enjambement. Elle doit
trouver en elle-même sa justification, elle est isolée de l'ensemble des autres
pages-écrans qui attendent leur tour d'apparition. Cet isolement est encore
renforcé par l'absence de la troisième dimension qu'offre le livre et qui
le constitue en volume. Elle ne peut être située sur l'axe syntagmatique de
l'énoncé, tel que le matérialise la continuité des pages. Son mode d'existence
est essentiellement paradigmatique.
Cette brisure
du lien, si elle n'est pas contournée par un dispositif de type " tourne-page
" mais prise en compte comme contrainte d'écriture, produit ses effets
dans la mise en oeuvre du dispositif énonciatif. L'écriture et la lecture
doivent se placer sous le signe d'une nouvelle rhétorique dont les tropes
les plus caractéristiques sont des figures de la non-explicitation du lien
et de l'ellipse : asyndète, synecdoque, métonymie, métaphore.
L'asyndète ou
la parataxe sont des figures de la disjonction qui suppriment tout lien logique
entre deux propositions. À l'échelle de l'hypertexte, elles manifestent une
de ses caractéristiques essentielles: le lien hypertextuel se prête mal à
l'articulation explicitée de ses fragments. Son ancrage sémantique sur les
mots du texte source ne suffit pas à rendre sensible sa nature discursive.
À cette faiblesse du lien, il faut ajouter une autre difficulté fréquemment
rencontrée par les auteurs: la nécessité d'articuler selon des configurations
différentes les fragments hypertextuels. De sorte qu'un fragment peut se
trouver potentiellement relié à plusieurs autres qui n'auront pas forcément
le même rapport logique ou chronologique avec lui. La continuité discursive
est donc, le plus souvent, brisée. Le phénomène est particulièrement sensible
dans l'hyperfiction qui se voit ainsi privée des moyens habituels de l'enchaînement
narratif. Mais dans le même temps, il est le signe d'une véritable écriture
hypertextuelle qui peut trouver dans la discontinuité le moyen de créer des
effets de surprise, de désorientation, de rapprochements inattendus. Les figures
de la disjonction sont la " marque de fabrique " de l'hypertexte
narratif.
La synecdoque
est une autre figure de cette brisure du discours. À l'inverse de l'asyndète
qui supprime le lien (un rien à la place de quelque chose) la synecdoque prend
le fragment pour sa totalité (un moins à la place du plus). Le parcours d'un
hypertexte, en effet, est pour le lecteur une façon de s'approprier l'espace
hypertextuel en découpant dans la totalité des fragments un sous-ensemble
qui fait sens à son échelle et vaut pour le tout qui lui reste inaccessible.
De ce point de vue, on peut comparer la lecture d'un hypertexte à une promenade,
à une déambulation, à une " dérive " dans la ville, pour reprendre
l'expression de Guy Debord. Comme le piéton qui s'approprie l'espace urbain
et par ses déplacements le reconfigure à sa façon, le lecteur d'hypertexte
délimite un espace de lecture qui ne recouvre pas la totalité de l'œuvre,
mais lui en donne une image suffisante pour qu'il ait le sentiment de la connaître
tout en préservant le plaisir de la revisiter pour y faire de nouvelles découvertes.
La brisure du
lien produit encore une dernière figure par augmentation de la charge polysémique
des fragments hypertextuels. Chacun d'eux se trouvant à l'intersection de
plusieurs liens, il doit pouvoir faire sens dans tous les parcours où il est
pris. La non-explicitation du lien permet ces échanges. Comme la métaphore
qui fait image en croisant les champs lexicaux, le fragment est un miroir
changeant qui prend les couleurs du chemin qui l'emprunte.
Le lien calculé
Dans la théorie
hypertextuelle, les liens se divisent en deux classes: celle des liens édités
et celle des liens calculés. Les liens édités sont des liens simples comme
ceux que l'on rencontre sur le Web.
Mais certains systèmes hypertextuels autorisent la création de liens plus
complexes, qui ne s'activent qu'à certaines conditions, tiennent compte du
parcours du lecteur ou opèrent des choix aléatoires. Dans les hypertextes
non-fictionnels, ces liens calculés contribuent à améliorer la navigation.
La prise en compte du parcours du lecteur permet de mieux adapter le texte
à son profil, de tenir compte de ses centres d'intérêt, de ses habitudes de
navigation ou de ses connaissances acquises. Dans le domaine de la fiction,
loin de faciliter la navigation les liens calculés y ajoutent une contrainte
supplémentaire et favorisent une esthétique de la désorientation et de la
déception. Car si dans un livre le dispositif est à peu
près transparent, dans un hypertexte, le programme qui interagit avec
le lecteur est inaccessible à la lecture. Et à la différence des jeux vidéos
fondés sur un répertoire limité d'action et d'effets rapidement assimilés
par le joueur, l'hyperfiction est souvent un jeu intellectuel dont le lecteur
ne connaît pas les règles. Un exemple classique de cette désorientation consiste
à revenir sur un fragment déjà lu pour constater que les liens activés lors
d'une première lecture ont disparu ou ne pointent plus vers les mêmes fragments.
Dans un hypertexte classique, la récurrence est le moyen grâce auquel le lecteur
peut imaginer la structure du réseau hypertextuel qu'il parcourt et en dresser
une cartographie mentale. Mais quand la structure devient mouvante au gré
des parcours, le lecteur est confronté à l'absurde de sa situation. L'hypertexte
quitte alors le domaine de la narration pour privilégier une expérience de
lecture totalement inédite.
Le lien typé
Cette expérience
de la désorientation n'est cependant pas toujours souhaitée par les auteurs.
La plupart, au contraire, cherche à remédier à la dégénérescence du récit
par un renforcement du sémantisme des liens, en développant ou en utilisant
des outils d'aide à l'anticipation, en travaillant l'ergonomie de leurs interfaces.
Pour faire face
aux problème de désorientation et de surcharge cognitive, la théorie hypertextuelle
a élaboré dès ses débuts la notion de typage des liens. Sur le plan intellectuel,
le typage consiste à définir des types de relations entre documents. On peut
par exemple concevoir des liens de type note, ou bibliographie, ou commentaire,
etc. Certains auteurs ont même conçu des systèmes hypertextuels spécialisés
destinés à soutenir une argumentation en distinguant des liens exemple, contre-exemple,
argument, contre argument, etc.. Dans le cas des hypertextes de fiction, le typage
des liens peut apporter à la narration un supplément de visibilité en catégorisant
les fragments et en typant les relations qui les unissent. Un auteur pourra
proposer au lecteur de choisir des parcours typés par la couleur de leurs
liens. Ce dernier pourra ainsi, par exemple, s'attacher à un personnage ou
à une voix narrative ou encore à un point de vue particulier. Dans tous les
cas, le typage repose sur un contrat implicite ou explicite passé avec le
lecteur, il est à l'hypertexte ce que les conventions typo-dispositionnelles
sont au texte.
Le lien sémantisé
La fragmentation
hypertextuelle privant l'auteur et le lecteur des ressources de la rhétorique
discursive textuelle pour assurer le passage d'un fragment à l'autre, le typage
des liens ne peut se faire que par l'intermédiaire de la forme que prend leur
ancrage dans le fragment source. C'est en effet au niveau de l'ancrage et
de son contexte que le lecteur peut interpréter le type de lien qui lui est
proposé et choisir le fragment cible avec un minimum de discernement. Le rapport
établi entre l'ancre et le fragment qu'elle désigne peut être qualifié de
métonymique dans la mesure où l'ancre fonctionne comme signe qui désigne le
fragment comme signifié. Cette sémantique des liens est au cœur de la problématique
hypertextuelle. Dans les systèmes les plus simples, comme le web, elle repose
entièrement sur la sémiotique de l'ancrage du lien et/ou sur celle du curseur
qui le survole. Le cas de l'icône est le plus simple, dans la mesure où elle
propose un ancrage conçu pour être le moins univoque possible. Certaines icônes
sont mêmes devenues des classiques et constituent un vocabulaire commun minimum
consacré par l'usage. L'image, quant à elle, est davantage plurisémique.
Mais quand elle est contextualisée, elle constitue un ancrage efficace. Dans
20% d'amour en plus, les objets d'une pièce, les portes ou les fenêtres
sont des invitations à explorer un univers, l'image n'a pas besoin d'explication.
Le cas du texte est le plus complexe car il repose entièrement sur l'interprétation
que fait le lecteur du mot ou du groupe de mots. Si le lecteur se doute bien
qu'en cliquant sur un nom propre, il en saura plus sur le lieu ou le personnage
(Apparitions inquiétantes), dans la plupart des cas, il lui est difficile
d'anticiper sur ce qui l'attend (Fragments d'une Histoire). Certains
auteurs peuvent faire de cette difficulté un moteur narratif. C'est ainsi
que Michael Joyce dans sa préface d'Afternoon a story se contente d'indiquer
au lecteur qu'il doit cliquer sur les mots qui " cèdent " (yield)
sans les signaler autrement. Mais le plus souvent les concepteurs n'hésitent
pas à renforcer le sémantisme du lien par l'usage d'une typographie ou d'une
couleur distinctives ou encore d'un curseur qui peut prendre diverses formes,
de l'index d'une main au point d'interrogation, quand il survole une ancre
activable. La nécessité de renforcer le sémantisme du lien peut même parfois
passer par un étiquetage qui apparaît lors du survol de l'ancre par le curseur.
Un court texte apparaît alors dans une fenêtre jaillissante qui donne des
informations supplémentaires sur le fragment cible. Cette pratique n'est pas
sans rappeler celle, ancienne, des résumés appelés arguments placés par les
auteurs ou les éditeurs en tête de chapitre dans certains ouvrages ( "
Où Passepartout voit bien que, même aux antipodes, il est prudent d'avoir
quelque argent dans sa poche " ). Transposée au niveau des fragments,
elle permet au lecteur de faire des choix plus ou moins motivés.
Lien narratisé
Dans l'hypertexte
de fiction, la fonction essentielle du lien est de produire des effets narratifs.
Pour pouvoir les identifier, il faut d'abord distinguer entre deux grandes
familles: les liens-bifurcation et les liens-incises. Les premiers construisent
des parcours, ils sont unidirectionnels (on quitte un fragment pour un autre);
les seconds retardent la narration par des digressions, ils sont bi-directionnels
(on fait un aller-retour).
Bien que les
digressions soient parfois considérées en littérature romanesque comme anti-narratives,
elles constituent souvent dans l'hyperfiction un arrière-plan essentiel qui
permet à l'auteur d'enrichir son scénario par un changement de voix narrative
ou de point de vue et de ralentir le parcours de l'hypertexte en permettant
au lecteur de choisir son rythme et son degré d'investissement dans l'histoire.
Les liens-bifurcations,
quant à eux, construisent des structures narratives complexes qu'il est illusoire
de vouloir recenser de façon exhaustive. Parmi les plus classiques, on peut
citer les figures de l'arborescence divergente ou convergente, de la boucle,
du contrepoint, de la répétition, de l'impasse, etc.. Les figures narratives ainsi dessinées relèvent
tout autant d'un parcours de lecture que d'une écriture consciente de la part
de l'auteur. Elles se distinguent des figures du récit classique par leur
absence de visée téléologique. La construction de l'histoire ne se fait pas
selon un ordre unique et orienté. Elle est aléatoire, incertaine, parfois
même sans commencement ni fin. Michael Joyce en avertit le lecteur dans Afternoon:
" Closure is, as in any fiction, a suspect quality, although here it
is made manifest. When the story no longer progresses, or when it cycles,
or when you tire of the paths, the experience of reading it ends. "
Le lien renforcé
Le parcours d'un
hypertexte narratif, on l'a vu, s'avère déroutant pour le lecteur qui a souvent
l'impression d'avancer à tâtons dans un labyrinthe dont il ne perçoit ni les
contours ni la sortie. Les liens ancrés dans le texte ne lui offrent pas une
visibilité suffisante de son parcours: les structures de l'hypertexte sont
trop éloignées de notre culture de l'imprimé, les repères familiers ont disparu.
C'est pourquoi les auteurs d'hyperfiction éprouvent le besoin de guider le
lecteur, de s'adresser à lui pour une explication, de lui fournir un mode
d'emploi, de lui proposer un nouveau contrat de lecture. Le texte lui-même
n'étant plus porteur de ses propres règles , c'est dans le paratexte que le
lecteur trouve parfois secours. L'hypertexte en fait un usage bien plus fréquent
que le livre, et il est parfois difficile de le distinguer du texte lui-même.
Un cas de figure
couramment rencontré consiste à utiliser le paratexte comme moteur narratif
en lui assignant la fonction d'ancrage du lien. Les " livres dont vous
êtes le héros " font un usage systématique de ce procédé:
" Allez-vous traverser la plage jusqu'à la petite hutte ou retourner
à l'autre crique en passant par les rochers ? "
Raymond Queneau
en fait un usage parodique par anticipation dans son Conte à votre façon
à propos de l'histoire des trois petits pois :
Si
vous désirez savoir ce qui se passe sur le théâtre de leurs ablutions, passez
à 16, si vous ne le désirez pas, vous passez à 21
Comme on le voit
dans ces deux exemples, l'usage du paratexte est une façon de mettre en scène
les relations narrateur/narrataire et conduit même parfois à instituer le
narrataire comme personnage principal du récit. Dans ce cas, le lien paratextuel
tend à privilégier la navigation comme jeu (le paratexte) sur la narration
proprement dite (le texte).
Une autre façon
de guider le lecteur consiste non plus à créer des ancrages paratextuels,
mais à proposer des liens vers des espaces paratextuels. Dans Sale Temps,
le paratexte est très habilement inséré dans la narration. Il fonctionne à
la fois comme récit et comme mode d'emploi :
Vendredi
13 septembre 1996, Jan a été tué au pied de l'immeuble de Blocksberg. Rendu
à la vie par une voix mystérieuse, il dispose de 12 heures pour tenter d'éviter
la mort.
Comment
utiliser ce temps ? Vers qui se tourner ?
Comment
échapper à un destin qui semble inscrit depuis si longtemps ?
Que
faire des traces d'un passé qui le condamne ?
Comment
assembler les éléments de sa mémoire sans reconstituer le drame que fut sa
vie ?
Dans d'autres
œuvres, il est davantage rejeté hors de la fiction, à la manière d'une préface
ou d'un avant-propos. Ce n'est plus le narrataire qui s'y manifeste, mais
l'auteur lui-même. Ainsi Fançois Coulon propose-t-il des liens vers des espaces
où il s'explique sur les conventions narratives, les conventions techniques
et donne conseil sur les conditions de perception idéales de son œuvre. Tout
se passe comme si l'auteur, évacué du processus d'énonciation désormais transféré
au lecteur et séparé de lui par le dispositif technique, cherchait par un
renforcement du lien, à renouer avec lui. C'est sans doute ce qui explique
que quelle que soit sa nature, narrative ou extra-narrative, le paratexte
ne cherche pas à se constituer dans un rapport hiérarchique avec le texte,
et peut parfois s'installer dans un rapport de concurrence avec lui. Il faut
voir dans ce franchissement de la frontière entre texte et paratexte une des
caractéristiques de l'hypertexte. Celui-ci tend, en effet, à exhiber son dispositif
narratif pour en faire l'enjeu de la lecture. Si bien que l'on pourrait soutenir,
sans trop d'exagération, que lire un hypertexte, c'est d'abord comprendre
comment il fonctionne. C'est sans doute aussi de ce point de vue qu'il faut
interpréter les cas fréquents de mise en abyme réciproque du texte et de son
dispositif de lecture. Quête, enquête, exploration, remémoration, parcours
d'espaces labyrinthiques sont en effet parmi les thèmes les plus fréquemment
rencontrés dans les hyperfictions.
Le métalien
Quel que soit
son degré d'implication narrative, le lien hypertextuel reste toujours marqué
par deux caractéristiques génétiques: sa nature a-discursive et son caractère
local. Pour le lecteur comme pour l'auteur, ce handicap narratif peut être
une contrainte stimulante et ludique. Il est parfois aussi source de découragement
et de déception. C'est pour y remédier que la plupart des hypertextes prévoient
des outils sous la forme de métaliens permettant au lecteur de prendre une
vue panoptique sur la structure du réseau de liens proposés au parcours ou
déjà parcourus. Ces métaliens peuvent donner accès à des plans, à des cartes,
à des listes, à des résumés, à des retours en arrière ou à des sauts en avant,
à des signets ou à des mots-clés. Dans Apparitions inquiétantes, par
exemple, l'auteur propose sur chaque page un lien " guide " qui
donne accès à la liste des épisodes et des sous-épisodes, tandis qu'un autre
lien permet de parcourir l'hypertexte vers l'avant ou vers l'arrière. Renaud
Camus propose un index des fragments de ses Vaisseaux brûlés. Dans
Trajectoires de Jean-Pierre Balpe, le lecteur peut accéder aux différentes
journées d'un roman génératif par l'intermédiaire d'un calendrier. Dans About
Time, de Rob Swigart, le lecteur peut choisir sa période et son fragment
identifiés par de mots-clés. Dans Patchwork Girl Shelley Jackson, propose
des liens à partir du graphe des parcours possibles. Les métaliens permettent
ainsi de survoler l'hypertexte, d'en avoir une vue générale, d'en apercevoir
les contours.
Cependant l'hypertexte
de fiction fait rarement un usage purement fonctionnel des métaliens, comme
si les auteurs cherchaient à en faire un élément de la fiction à part entière.
Tel auteur propose une navigation à partir d'une carte des États-unis, tel
autre utilise un tableau des éléments chimiques pour accéder aux différents
fragments de son récit. Dans Patchwork Girl, c'est une représentation
phrénologique des zones du cerveau qui sert de plaque tournante à une partie
de l'hypertexte. L'interface de navigation proposée par François Coulon dans
Pause est une toile d'araignée où sont accrochés les acteurs de l'histoire
et les phrases clés de chaque épisode. Le métalien est pour l'auteur de fiction
l'occasion de fournir une représentation de son hypertexte qui réunit sous
une nouvelle forme quelques-uns des attributs qui, dans l'univers de l'imprimé,
construisent le livre comme objet manipulable: la jaquette, la reliure, le
titre, la table des matières, l'index, etc.
Conclusion
L'hypertexte
n'est pas encore un genre établi et il ne le sera sans doute jamais. En l'absence
d'une définition génétique culturellement partagée, chaque fiction hypertextuelle
est tenue d'inventer ses propres règles. Pour l'essentiel, celles-ci se ramènent
toutes à la question du lien. Or le statut de ce dernier est paradoxal. L'hypertexte,
en effet, est d'abord apparu comme une tentative de déconstruction du texte,
comme une libération des contraintes et des artifices de la rhétorique classique
subordonnée à la linéarité du discours. Dans la culture américaine qui l'a
vu naître, il a accompagné le mouvement libertaire et servi d'étendard à une
contestation de l'ordre littéraire établi. Dans ce contexte, le lien est apparu
comme la délégation au lecteur d'une partie des pouvoirs de l'auteur. La désorganisation
du discours linéaire ouvrait la voie à un transfert des privilèges de l'énonciation
vers le lecteur. Mais cet effacement n'est pas sans inconvénients pour le
lecteur ni sans frustrations pour l'auteur. Si bien que le lien qui était
censé par sa vacuité sémantique autoriser une plus grande coopération du lecteur,
peut s'avérer impuissant à générer des effets narratifs. Pour retenir leur
lecteur et produire un univers de fiction, les auteurs doivent réinvestir
le lien, le charger sémantiquement, narrativement, le typer, le programmer,
le cartographier, l'exhiber, reprendre leur rôle enfin et offrir aux lecteurs
de reprendre le leur. La tâche n'est certes pas aisée. L'hypertexte n'est
pas une libération des contraintes textuelles, il en crée au contraire de
nouvelles. L'écriture du lien est un art difficile et complexe, mais elle
ouvre à la littérature de nouveaux horizons. Quant aux hyperlecteurs, ils
auraient tort de croire que la lecture de l'hypertexte s'apparente au zapping.
L'hyperfiction exige au contraire une attention non seulement au texte, mais
au dispositif énonciatif, elle ne procure de plaisir que par l'exploration
de formes nouvelles et par la tension cognitive qu'elles exigent.
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Ecriture interactive vs. Lecture interactive
(0 replies)
Jean Plasmans, Feb 6, 2003 9:42 UT
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Auteur modifié 
Clotilde Lampignano
Jan 23, 2003 12:55 UT
Du livre à l’hypertexte, comme le point crucial de la différenciation entre la publication en papier et celle-là éléctronique, qui provoque du désordre, du manque de la linéarité, un défaut du support et qui est provoquée par le changement de la pensée et le mouvement libertaire qui change les règles. Tout le texte (de l’auteur) tend à expliquer le changement du sens, le changement du support et comment le support modifie le sens. L’auteur (du livre électronique) est modifié par le lecteur, qui compose le livre de l’auteur, assemblant par l’hypertexte les bouts de la lecture ; on peut peut-être dire que l’auteur devient le spectateur absent de son propre texte modifié. Mais on n’arrive pas à comprendre pourquoi, après toute cette liberté-ci, l’auteur doit être induit ou obligé par l’hypertexte, apprenant à le réinvestir ou à le charger sémantiquement afin de reprendre son propre rôle d’auteur.
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1 reply to Auteur modifié:
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Retour du balancier
Bénédict Rivière
Jan 26, 2003 9:29 UT
Je pense, en lisant Jean Clément que la question n'est pas que l'auteur doit chercher à récupérer un rôle mais plutôt qu'il est important qu'il garde (ou retrouve) son statut ou même sa stature. Justement, cette question pourrait être un début de réponse à la conclusion de " La Culture au Pluriel " de Michel de Certeau (Points- Seuil). M. de C. dit : " Ainsi, à l'incertitude du rapport que la " création " culturelle entretient avec sa "réception", il serait vain de chercher une solution. […] La ruse de la question consiste à éliminer d'avance, avec l'idée de " réception " l'hypothèse d'une créativité autre que celle des producteurs au pouvoir ou d'un milieu favorisé. Irrecevables aussi les présupposés de l'analyse qui se fixe sur le produit, par exemple sur le texte, et qui néglige cette praxis qu'est la lecture… Elle " oublie " au moins deux problèmes essentiels. D'une part, le sens d'un texte est l'effet des procédures interprétatives appliquées sur la surface de ce texte. Aussi la permanence des textes est-elle un élément secondaire par rapport à la disparité des manières de le lire, puisque celles-ci affectent de significations hétérogènes les mêmes objets culturels. Du même écrit ou de la même rue, la valeur culturelle varie selon l'usage qui en est fait, c'est-à-dire selon les pratiques textuelles ou urbaines. D'autre part, l'idéologie qui prétend vouloir s'en tenir au texte et le laisser parler ignore son propre fonctionnement ; elle camoufle l'exclusivité qu'elle assure aux pratiques de lecture propres à un milieu ; ce qu'elle dit cache ce qu'elle fait, à savoir interdire toute autre pratique interprétative."
Si la société, avec et grâce à ses auteurs, fait ce pas vers ces nouveaux modes d'écriture et donc de lecture, on peut retrouver l'équilibre dont parle encore Michel de Certeau : " L'analyse et la pratique de l'innovation dans nos espaces construits ne touchent pas à l'essentiel, qui est aussi le plus fragile : un désir de vivre en perdant les assurances que multiplient chaque société - une folie d'être."
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