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« Une des difficultés pour
penser ce phénomène est que l’imagination du futur reste toujours dépendante
de ce que nous connaissons ; ce qui fait que, pour nous, la culture du
texte électronique est forcément un monde d’écrans. C’est l’ordinateur tel que
nous le connaissons…(…) Mais sait-on ce que deviendront les supports matériels
de la communication des textes électroniques ? » Roger
Chartier, Le livre en révolutions, 1997.
Toute activité de lecture se déroule
à l’intérieur d’un ensemble de conventions fortes que le lecteur a déjà nouées
avec l’écrit. Historien reconnu du livre et de la lecture, Roger Chartier souligne
dans « Le livre en révolutions »(1997), l’importance des modèles et
des normes partagés à l’intérieur desquels s’inscrivent toujours les expériences
nouvelles. De même que les lecteurs de codex avaient dû se déprendre
de la tradition du rouleau et que l’imprimerie, en multipliant les exemplaires,
battait en brèche la figure du manuscrit, livre rare et précieux, de même l’omniprésence
du numérique vient aujourd’hui bousculer
nos représentations du livre en tant qu’objet culturel garant du texte stabilisé
et linéaire de l’imprimerie.
Dès son arrivée à l’automne 1998,
le livre électronique a été porteur à la fois de multiples espoirs et de craintes
alarmistes quant à la place du livre papier dans les pratiques et contrats de
lecture. Le texte, façonné par rôle central du livre dans la culture et la société
occidentale, avait en quelque sorte hérité des caractéristiques du livre :
stabilité, clarté, cohérence, lisibilité, au cours d’une longue histoire de
structuration de l’écrit. (Cf. les travaux des historiens de l’écrit et de l’imprimé :
Febvre & Martin, 1958 ; Goody, 1979 ; Ong, 1982 ; Eisenstein,
1983 ;Martin,1988 ; Olson, 1994 ; Birkerts, 1994 ; Vandendorpe,
1999 ; Martin, 2000). L’intégration des technologies numériques dans l’industrie
du livre n’avait apparemment pas ébranlé ce statut quo. C’est une technologie
apparemment simple, celle des hyper-liens, qui se généralise au début des années
90 avec son adoption comme norme pour l’organisation d’un grand réseau informatique
(World Wide Web), qui va venir modifier radicalement la conception de ce qu’est
un texte. L’offre de livres électroniques qui s’impose à la fin des années 90
allait-elle étendre au livre cette écriture avec des hyperliens et les nouvelles
pratiques de lecture qu’elle suscite ?
Le premier livre électronique, le
Rocket eBook, apparaît ainsi comme le premier aboutissement commercial d’un
projet de dispositif ouvert et paramétrable, fondé sur le modèle conceptuel
du livre, et déjà présent en partie dans des travaux comme le projet Gutenberg
de Michael Hart commencé en 71,
et le Dynabook d’Alan Kay conçu dans le centre de recherche de Xerox :
rendre accessible et manipulable sous une forme conviviale un maximum d’informations
textuelles, sonores et imagées. L’offre de lecture du livre électronique est
majoritairement textuelle, des ouvrages de littérature de loisirs et l’abonnement
à des publications périodiques, et veut s’inscrire dans un contrat de lecture
familier. Comment les livres électroniques vont-ils se positionner dans les
pratiques de lecture par rapport à ce redoutable prédécesseur qu’est le livre
papier ? Les caractéristiques qu’ils présentent et les fonctionnalités
qu’ils permettent correspondent-elles à l’attente et aux besoins des lecteurs ?
La réflexion suivante s’appuie sur
une expérimentation qui s’est déroulée dans le cadre d’un projet ISDN, intitulé
« Contrats de lecture », au cours duquel
des lecteurs ont pu emprunter dans leur bibliothèque municipale des livres électroniques
sur lesquels avaient été chargées des œuvres numériques de littérature générale.
Il s’agissait d’expérimenter auprès de publics restreints l’usage de livres
électroniques quant aux conditions de leur acceptabilité et à leur intégration
dans des contrats -existants ou nouveaux - de lecture.
Les promesses du livre électronique
Le livre électronique, s’il se laisse
apparemment saisir facilement lorsqu’on prend en main un de ces appareils de
lecture que sont le REB 1200 ou qu’était le Cybook, se dédouble aussitôt en
un support physique dédié à la lecture et un ensemble de fichiers numériques,
dont un système d’exploitation et un logiciel de lecture donnant accès à des
œuvres, elles-mêmes sous forme de fichiers numériques.
Dans la pratique quotidienne, la
lecture à l’écran est souvent décrite comme une lecture rapide, de surface,
de balayage, de repérage. On connaît déjà des différences importantes entre
lire sur du papier et lire sur un écran d’ordinateur : vitesse de lecteur,
pauses, durée des séquences de concentration, sauts de passage, retours en arrière.
Devant le désagrément que peut procurer la lecture d’un long texte à l’écran,
le lecteur développe des stratégies adaptées de lecture, et donc de nouvelles
habitudes, en fonction du but qu’il poursuit. Et l’imprimante de venir relayer
le support écranique dès que le texte aura été identifié comme représentant
un intérêt réel. La « vraie » lecture se situe donc toujours sur un
support papier. La pérennité du livre papier peut ainsi être réaffirmée envers
et contre tous ceux qui avaient osé parler de la fin du livre papier.
C’est bien là le défi à relever:
mettre le livre imprimé sous une forme numérique, répondant ainsi à la généralisation
du numérique, mais aussi aux contraintes de lisibilité et de présentation, de
confort de l’œil et d’esthétique que le livre papier avait installé définitivement
dans l’expérience de lecture. En ce sens, 1998, avec l’apparition de modèles
dédiés, marque une rupture dans l’univers du texte numérique et dans la lecture
à l’écran. Le livre électronique, avec sa portabilité et son ergonomie, peut-il
réconcilier l’écran et l’expérience de lecture, ce plaisir de lire pour lire
qui était quasi exclusivement l’apanage du livre papier.
À son avantage, le livre électronique
bénéficie des nombreuses avancées dans la technologie des écrans, résolution,
épaisseur, rétro-éclairage et poids. Surtout, avec le livre électronique, le
texte n’occupe plus anarchiquement la totalité de l’écran, mais ré-intègre les
acquis de la typographie pour le confort de l’œil et la lisibilité. Le dispositif
propose en plus de nouvelles fonctionnalités propres aux supports numériques
qui vont permettre une lecture amplifiée : grossissement des caractères,
recherche de mots dans le texte, sommaire sous forme de liens hyper textuels
et dictionnaires intégrés, barre de défilement des pages, etc..
Aussi est-il apparu judicieux d’organiser
une rencontre entre une innovation promettant de « révolutionner »
les modes de lecture et un dispositif, les bibliothèques, permettant le prise
en main par des lecteurs qui, a priori, n’avaient aucune expérience de la lecture
sur ces supports dédiés.
Une expérimentation d’usage de livres électroniques
Alors que l’écran cinématographique
et l’écran télévisuel ou celui de la console de jeu sont facilement évocateurs
d’expériences de découvertes et de plaisir, il n’en est pas de même avec l’écran
numérique. La lecture, notamment de textes, sur un écran d’ordinateur représente
toujours une gageure sinon une épreuve. Aussi était-il important de vérifier
s’il y avait vraiment, ou encore, incompatibilité entre le plaisir de lire et
l’écran à partir du moment où l’ergonomie visuelle et le confort du lecteur
sont pris en compte. Les résultats obtenus autorisent à penser que la lecture
d’œuvres littéraires sur un livre électronique s’avère une expérience beaucoup
plus agréable que prévu et pourrait ouvrir un nouvel horizon dans les pratiques
culturelles.
Le public emprunteur des livres
électroniques était composé principalement de grands lecteurs, ayant fait des
études supérieures et fréquentant régulièrement les bibliothèques. Si l’on se
réfère aux études sur les publics des bibliothèques municipales (Bertrand, 2001),
ce public s’est avéré représentatif des publics habituels des bibliothèques
municipales, c’est-à-dire un public qui entretient une relation privilégiée
avec le livre papier. Les lecteurs-emprunteurs s’engageaient à répondre à un
questionnaire et pour certains à participer à un entretien avec un chercheur.
L’étude portait entre autres sur l’usage que les lecteurs feraient de ce nouveau
dispositif, le point de vue des usagers de livres électroniques n’ayant jamais
encore été recueilli de façon systématique au moment de la mise en œuvre de
ce travail.
Une analyse des usages du livre
électronique s'intéresse aux pratiques sociales et aux processus d'appropriation
et d'intégration dans les modalités d'action des usagers. Peut-on parler d’usage,
c’est-à-dire de régularités susceptibles de mesure dans la façon dont lecteurs-emprunteurs
ont usé du livre électronique ? La courte durée des prêts étudiés (quinze
jours) ne peut évidemment permettre une réelle appropriation, mais néanmoins
ce temps a permis aux usagers de confronter leur pratique habituelle de lecture
avec les nouvelles modalités auxquelles donne accès le livre électronique. C’est
cette articulation qui a fait l’objet de nos investigations. Dans cette expérimentation,
il s’agissait de lecture de loisir, de détente et non d’usage professionnel
ou académique de livres électroniques.
L’analyse des résultats a mis en
évidence les constantes suivantes chez les lecteurs : la technologie du
livre électronique a séduit la grande majorité des utilisateurs ; ils ont
apprécié le rétro-éclairage, la maniabilité et la portabilité, la possibilité
d’ajuster à volonté la taille des caractères, le dictionnaire intégré et la
grande capacité de stockage ; et ils ont été très heureux de participer
à une expérimentation innovante réalisée dans le cadre de leur bibliothèque.
Surtout, ce qui s’impose dans l’expérimentation réalisée, c’est l’extrême importance
pour le plaisir de lire de la mise en forme du texte et d’une ergonomie de lecture
conforme aux horizons d’attente
des lecteurs. Avec le livre électronique, l’écran ne semble plus être un obstacle
à la lecture de loisir et de plaisir. Les lecteurs considèrent que ce qui ne
change pas c'est le texte, le contenu du livre, de l'œuvre. Qu'il s'agisse d'un
livre électronique ou papier, le plaisir de lecture est le même. L'attachement
au contenu, au texte, aux mots… existe toujours ! Certains trouvent même
que la lecture est aussi agréable, plus confortable, aisée, l’accès au texte
plus facile et plus rapide.
Cependant, l'adoption des normes
en cours, des formats en usage ne doit pas nous faire négliger les atouts et
potentialités du dispositif innovant. Ainsi certains lecteurs ont observé leur
plus grande capacité de concentration. Le rétro-éclairage permet par exemple
de réguler l’écran en fonction des changements de lumière ambiante et plusieurs
lecteurs ont fait état de leur plaisir de lire au lit, dans l'obscurité, sans
déranger leur conjoint qui dormait à leur côté.
La demande de développement de l'appareil
critique pour chaque œuvre a été forte. Les lecteurs ont considéré que la présence
d'un bon dictionnaire et de ramifications vers des contenus annexes n'augmenterait
pas le poids du livre électronique, étant donné sa capacité de stockage. Ainsi,
des informations sur l'auteur, sur le contexte de l'ouvrage, une bibliographie
complète, seraient des atouts non négligeables pour l'exploitation efficace
du dispositif. La possibilité de contenir plusieurs ouvrages à la fois amène
un lecteur à suggérer d'exploiter les ouvrages de voyages, avec des suites de
cartes appelables à la demande.
Il s’ensuit néanmoins qu’un certain
nombre de freins subsiste quant à l’acceptation du livre électronique comme
support de lecture. Une expérimentation comme celle-ci, bien que limitée, met
nettement en évidence l’importance du rapport coût/fonctionnalités. Les personnes
interrogées voudraient que, pour le prix demandé (entre 250 et 450 €), l’appareil
ait autant de possibilités qu’un agenda électronique, c’est-à-dire soit ouvert
à différents formats de textes, et puisse communiquer avec l’ensemble du réseau
et l’ordinateur personnel. Peu importe à ce stade si ce type de fonctionnalités
est peu opérationnel sur un petit format et s’il y a de fortes chances que seule
une ou deux fonctionnalités soient utilisées, c’est le principe de l’écart entre
le prix d’un livre papier et celui d’un livre électronique qui doit être justifié.
On peut comprendre ces demandes à la lumière de la hausse spectaculaire des
agendas personnels électroniques et l’achat de livres numériques pour ces appareils,
alors que l’écran est manifestement très petit et n’offre aucun confort de lecture
De même, les personnes interrogées
sont convaincues que le coût de fabrication des livres numériques, avec l’absence
de coût de papier et une diffusion apparemment sans frais, doit entraîner une
baisse du prix d’acquisition, voire la gratuité. Le coût des tablettes est encore
trop élevé et ne semble pas acceptable par le public dans la conjoncture actuelle.
Ce problème du coût, lié entre autres au choix de la batterie dont l’autonomie
est actuellement jugée trop limitée, explique pour partie le faible niveau des
ventes, malgré un intérêt et un enthousiasme réel pour l’objet. L’interopérabilité
des modèles s’avère aussi un point critique : les lecteurs veulent investir
dans un appareil leur permettant non seulement de télécharger leurs livres numériques,
mais aussi de prêter leurs livres fichiers à des amis ou à d’autres membres
de leur famille.
Bien sûr un verrou important est
le problème de la gestion des droits des auteurs et des éditeurs. Les éditeurs
sont en général très réticents à laisser installer leurs œuvres
sous forme de fichiers numériques sur des appareils ouverts n’offrant
aucune garantie contre le piratage. L’offre éditoriale n’est pas elle aussi
sans incidence sur les choix des lecteurs. Les hésitations des éditeurs limitent
pour le moment l’offre, l’orientant vers des ouvrages classiques. Or, ainsi
que l’attestent les premiers écrivains du web, une nouvelle écriture, prenant
en compte les fonctionnalités que le numérique rend possible, est en cours d’élaboration
et correspond sans doute à l’écologie mentale et culturelle de nombreux lecteurs.
Dans cette expérimentation, seule une partie de l’offre éditoriale était accessible
pour des raisons de limites budgétaires et les lecteurs n’avaient pas toujours
la possibilité de choisir les œuvres pour des raisons de problèmes techniques
dans les téléchargements.
Enfin, il est un dernier point,
l’absence apparente d’expérience sensorielle qui joue un rôle important dans
l’appréciation des livres numériques. Les personnes interrogées étaient majoritairement
des lecteurs assidus ; on peut supposer que leurs multiples expériences
de lecture les ont enrichis de nombreux repères et de connaissances spécifiques.
Il s’ensuit que la lecture sur un écran ne peut avoir la même épaisseur, du
fait précisément de sa nouveauté, même si le texte, et les multiples références
et allusions qui s’y logent, peuvent continuer à solliciter l’activité interprétative,
et donc la richesse de l’expérience culturelle. Mais la lecture, comme toute
activité humaine, est vécue en s’inscrivant dans une expérience socio-culturelle
avec la mise en place de repères physiques, historiques et écologiques. Cela
ne peut être encore le cas avec le livre électronique, par manque de pratiques
– combien de personnes en France actuellement ont lu entièrement plus de cinq
œuvres sur un livre numérique ? – par manque de contexte historique – le
livre électronique n’a fait partie d’aucun cursus scolaire à ce jour, alors
que le livre papier a été omniprésent – et par manque d’expérience personnelle
de manipulation, de découverte, voire de détournement.
Lire s’inscrit dans un contrat de lecture
Une pratique de lecture se déroule
toujours dans un contexte socio-culturel qui s’est déjà structuré en contrat
de lecture, ou convention tacite de fonctionnement. Le contrat de lecture permet
de définir un cadre de référence commun entre les auteurs et les lecteurs. Il
est acquis par l’intériorisation des régularités textuelles auxquelles sont
confrontées les diverses expériences de lecture : genre, disposition, schéma
de récit. Rarement verbalisé, le contrat de lecture est un contrat implicite
d’attentes, de droits et de devoirs supposés mutuellement partagés.
Le livre est un dispositif qui ne
se limite pas à son papier et à son encre. Les lecteurs ont été mis en présence
d'indices, de signaux, de références implicites ou explicites, de caractéristiques
familières qui correspondent à leur horizon d'attentes. Ainsi, la familiarité
avec la mise en page est un élément essentiel du contrat de lecture. Le eBook
a été identifié comme livre parce que le même contrat de lisibilité visuelle
est proposé par la typographie adoptée et les éléments de péritexte proposés :
découpage en pages, en paragraphes, présence (ou absence remarquée) des numéros
de pages, des titres courants, mise en colonne justifiée, et recours aux césures.
La formule adoptée de mimétisme
avec le livre papier a produit des connotations plutôt favorables, d'anoblissement
de l'objet électronique. Les lecteurs ont souhaité que d'autres types d'ouvrages
soient proposés, comme les manuels scolaires, les documents techniques, les
textes universitaires, les encyclopédies. La version numérique de ces documents
devra tenir compte dans la mise en page de la nécessité d’une adaptation au
mode de consultation et éviter de s'éloigner des modèles en usage afin de faciliter
l'orientation des lecteurs.
Lire, c’est mettre en œuvre des
compétences du lecteur que l’on acquiert à travers la formation scolaire et
que l’on développe, au cours d’interactions verbales, mais principalement par
la pratique de la lecture. On peut en distinguer quatre, en tenant compte que
selon les auteurs, ces compétences auront des acceptions légèrement différentes.
Ces quatre compétences nécessaires aux lecteurs comme aux sujets parlants sont les suivantes ;
1) la compétence linguistique, notion introduite par Chomsky, correspond aux
système de règles explicites, aussi appelé grammaire, que le locuteur-auditeur
a acquis ou « intériorisé » au cours de son apprentissage, et qui
articule les différentes composantes de la langue : lexicale, syntaxique,
prosodique, stylistique, typologique; 2) la compétence encyclopédique correspond
au vaste réservoir d’informations, ensemble de savoirs et de croyances, de systèmes
de représentations, d’interprétations et d’évaluations dont une partie seulement
est mobilisée lors du travail de lecture ; 3) la compétence logique comprend
les raisonnements de type syllogistique, les inférences, les opérations de logique
naturelle ; 4) la compétence rhétorique-pragmatique, ou discursive, constitue
l’ensemble des savoirs qu’un sujet parlant possède sur le fonctionnement des
principes discursifs, son aptitude à maîtriser les règles d’usage de la langue
dans la diversité des situations.
La lecture sur papier est aujourd’hui
une pratique stabilisée et entant qu’objet d’étude est « un acte complexe
qui s’élabore à plusieurs niveaux : celui de la reconnaissance des signes,
celui de la perception orthographique et de leur traduction phonétique en mots,
de la mise en forme syntaxique, de l’identification du sens au niveau de la
phrase et du texte. » (Jamet, 1998). Il en résulte des informations ou
des connaissances, qui sont produites par le sujet en interaction avec un support
textuel avec une mobilisation de ses connaissances préalables, en fonction des
buts qu’il poursuit en contexte.
Ces divers processus, dont des actions
métacognitives comme la régulation de l’activité de lecture et la mise en place
de stratégies adaptées, sont aussi tributaires des supports ou objets avec lesquels
interagit le lecteur. Ainsi le retour en arrière, le coup d’œil sur le titre
courant ou le numéro de la page, le balayage en diagonale, la différenciation
de la casse des caractères, toutes ces actions sont fortement contraintes par
le type de support à partir duquel se fait la lecture, la surface elle-même,
papier ou écran, mais aussi la disposition, la mise en page, la répartition
des textes et des blancs, la justification, la densité des signes, ainsi que
l’éclairage, le contraste, la taille des caractères, l’espacement, la longueur
des lignes. Tous ces facteurs influent différemment et leur perception remonte
à la conscience avec un changement de support, d’où une possible impression
de gêne, de désorientation ou de difficulté, mais aussi de liberté, de plaisir
ou de satisfaction. Lorsqu’on sait que la compréhension et la mémorisation sont
proportionnelles à la vitesse de lecture, on comprend qu’un nouveau support
qui réduit l’automatisation des processus provoque un déficit de résultat.
Qu’est-ce qui change avec le numérique : instrumenter la lecture ?
La lecture, une activité humaine instrumentée
Ainsi la lecture nécessite une maîtrise spécifique des composants de la langue. Mais
pour bien saisir les enjeux, il est nécessaire de considérer la lecture, non
pas uniquement dans sa spécificité linguistique, mais comme activité humaine
instrumentée. D’abord, la lecture est une activité humaine, c’est-à-dire intentionnelle
et motivée, accomplie par des sujets mettant en œuvre des stratégies pour atteindre
des buts par des opérations. Cette approche a l’intérêt d’intégrer l’analyse
de la tâche, avec ses composantes que sont les buts, les moyens et l’environnement,
et l’analyse des actions, avec le déroulement séquentiel des interactions.
La lecture est une activité qui
se déroule majoritairement avec l’aide d’un instrument privilégié qui est le
livre. Celui-ci est non seulement le principal instrument d’acculturation dans
la société occidentale, mais sa lecture est aussi un moyen d’exercice et de
maintien de la pensée. Ainsi cette femme qui avait perdu la vue à la cinquantaine
constatait à quel point son esprit perdait son agilité, s’ankylosait de ne plus
pouvoir lire comme auparavant les nouveaux romans au fur à et mesure de leur
sortie. Le rapport à l’écrit, structurant des pratiques sociales aussi importantes
que l’apprentissage, la communication scientifique, le partage des connaissances,
le commerce, le droit pour ne mentionner que les principaux, s’organisait principalement à partir du livre.
Les nouveaux supports de l’écrit deviennent d’ailleurs de puissants révélateurs de la symbiose entre l’exercice
de la pensée et le livre imprimé au sens où les schèmes de pensée (s’informer,
résoudre un problème, se remémorer) sont presque tous articulés avec l’usage
des livres imprimés. Modifier les pratiques de lecture, c’est aussi mettre en
question un certain nombre de caractéristiques attribuées à la connaissance,
comme la stabilité ou la structuration linéaire, et qui seraient en fait des
caractéristiques du livre imprimé. C’est bien ce questionnement qui affleure
lorsque Carla Hesse (1996) dessine les contours futurs de l’activité de construction
des connaissances : « A l’avenir, il semble, il n’y aura plus de canons
arrêtés de textes et plus de frontières épistémologiques fixes entre les disciplines,
seulement des chemins de questionnement, des modes d’intégration et des moments
de découvertes ».
Genèse instrumentale d’un outil :
l’artefact qu’est un livre électronique ne peut se transformer en véritable
outil que s’il y a eu une appropriation de l’artefact par l’utilisateur ou plus
précisément si l’utilisateur a pu élaborer des schèmes personnels d’usage (Rabardel).
Le schème, concept piagétien repris par Rabardel (1995) est la structure commune
à tous les actes du sujet et atteste de l’enracinement sensori-moteur de l’action
adaptative. Cela signifie que pour que l’artefact « livre électronique »
devienne un « outil », le lecteur doit avoir construit, à travers
des expériences personnelles d’usage, un nouveau schème personnel d’usage ou
avoir adapté un schème préexistant, ou avoir transformé un schème social en
schème personnel. Ainsi lire avec un livre suppose que le lecteur ait intégré
dans son parcours du texte la facilitation que constituent, par exemple la ponctuation
et l’usage des capitales, les retours à la ligne des paragraphes, les marges
et le titre courant. Cela va bien au-delà de la connaissance des fonctionnalités
de l’artefact et correspond à une connaissance inscrite dans un rapport sensori-moteur
au monde, à l’intérieur de tâches de lecture, depuis tourner les pages jusqu’à
l’utilisation des index et de la table des matières.
Ainsi,
au niveau global, toute lecture s’inscrit comme une activité intentionnelle
culturelle. Au plan intermédiaire des buts et des stratégies, lire est une activité
stratégique de compréhension. Enfin, au niveau basique du contexte et de la
situation, lire est une activité opérationnelle de décodage. Chauveau (1997)
qui définit l’activité de lecture sur le plan instrumental « comme le va-et-vient
constant entre le traitement grapho-phonique des mots (le décodage) et le traitement
sémantique et conceptuel du texte (l’exploration et la reconstruction du message
écrit), distingue par exemple huit opérations cognitives : explorer une quantité d’écrits porteurs de sens, identifier des formes graphiques, reconnaître des mots, anticiper des éléments syntaxiques ou sémantiques,
organiser logiquement les éléments
identifiés, repérer le support et
le type d’écrit, interroger le contenu
du texte, et mémoriser l’ensemble
des informations sémantiques.
L’adjonction
d’un outil à une activité modifie nécessairement le déroulement de l'action
ainsi instrumentée, comme le démontrent les travaux sur le travail avec des
outils. L'opposition que fait Rabardel (1995) entre l’artefact (ou l’objet technique
avec ses finalités) et l’instrument (ou l’artefact en situation inscrit dans
un usage, dans un rapport instrumental à l’activité du sujet) permet de saisir
ce qui est en jeu dans l'instrumentation d'une activité. L’artefact,
ou la tablette électronique en tant que dispositif technique, ne peut devenir
instrument que lorsque les schèmes de l'activité, ici la lecture, se seront
transformés pour intégrer les fonctionnalités de l'outil, lorsque le déroulement
de l'activité lecture aura été modifié pour bénéficier de l'apport de l'artefact..
Ce sont les conventions du livre papier qui se retrouvent sur le livre électronique.
Avec ce dernier, le lecteur peut faire appel à des habiletés qu’il maîtrise
déjà, tel tenir un livre, balayer de gauche à droite, ou l’usage des différentes
polices, des titres, de la mise en page. C’est ce dont ont largement attesté
les lecteurs dans les entretiens : « mieux qu’un écran d’ordinateur,
agréable, lecture facile, pas de gêne pour la lecture, lecture d’une seule main ».
C’est aussi ce qui se profile derrière ce qui a manqué aux lecteurs, comme la
couverture, la 4e de couverture, la pagination, indication sur l’épaisseur
du livre, le nombre de pages.
Par contre ce qui est significatif,
c’est la quasi-transparence du dispositif pour la lecture en continue, qui est
le mode habituel de lecture des romans, comme l’attestent des commentaires tels
que «dans la page, pas de problème, plus facile que le papier, se lit assez
bien, très bien, ce sont les mêmes livres que les livres imprimés, il y a un
confort de lecture ». Ce qui a posé problème, à part l’absence de pagination
sur certains modèles, ce sont les nouvelles modalités de parcours (savoir où
l’on en est) et la perte des repères
matériels comme la couleur d’un livre, son épaisseur, son odeur, sa finition,
le bruit du papier, en bref l’ensemble de l’expérience sensorielle que peut
procurer un livre imprimé
Vers
de nouveaux contrats de lecture : Qu’il
y ait place pour beaucoup d’améliorations dans les versions actuelles de livres
électroniques ne fait de doute pour personne. Par contre ce que cette expérimentation
a mis en évidence, c’est la possibilité d’une réelle expérience de plaisir de
lecture sur écran, pour de nombreux lecteurs et une envie de vouloir lire dans
ces conditions d’ergonomie visuelle. « Avoir plusieurs livres incite à lire,
cela m’a permis de me remettre à la lecture, nec plus ultra, petit, tient dans
la poche, peut être emmené partout ; émerveillement d’emporter quatre ou
cinq livres ».
Si la majorité des lecteurs s’accorde
pour penser que le livre électronique va se développer et à un bel avenir devant
lui, ils sont aussi très nombreux à penser que cela prendra du temps, encore
plusieurs années sans doute. Ils voient davantage les obstacles techniques qui
sont à lever pour que le produit commence à être utilisé. Seuls quelques-uns
posent le problème des habitudes et du développement de nouveaux usages des
textes et des livres.
Car l’importante question que pose
le numérique n’est pas celle de l’avenir de l’imprimé ou de la survie du livre
papier. Elle est celle de la conception de ce qu’est lire, celle de l’élargissement,
de la complexification, de l’enrichissement, de l’augmentation et de la diversification
de nos pratiques de lecture. En nous centrant sur les pratiques de lecture,
l’étude du livre électronique permet de prendre conscience que l’on connaît
assez bien les processus de lecture liés au décodage du texte et de la langue
mais beaucoup moins l’activité du lecteur, ses buts, sa satisfaction, ses critères
de réussite. Des recherches qui se développent se centrent sur ce qu’est l’activité
de lire pour les différents lecteurs, en leur demandant de rendre compte de
ce qu’ils font ou essaient de faire quand ils lisent (Chauveau, 1997 ;
Adler et alii, 1998). D’abord liées aux situations d’apprentissage, les études
sur la lecture et notamment sur les buts poursuivis par les lecteurs se sont
intéressées aux situations professionnelles et domestiques (Adler & alii,
1998). La prise en compte de la diversité des buts poursuivis a permis de mettre
en évidence différentes sortes de lecture pour lesquelles les conditions de
réussite ne sont pas identiques. C’est ce vaste panorama qui s’ouvre au livre
électronique, en montrant qu’on peut réunir les conditions d’une bonne ergonomie
et y intégrer de nouvelles actions mentales qui vont enrichir l’activité de
lecture.
Le véritable enjeu du livre électronique,
c’est celui du devenir des pratiques de lecture, dans un monde de multimédia
numérique. L’enjeu, au-delà de la survie des modèles dédiés de tablettes, est
celui de sa capacité à intégrer et promouvoir une diversification des pratiques
de lecture, en fournissant des outils permettant d’enrichir autant la lecture
profonde que la lecture de surface, la lecture encyclopédique que la lecture
d’écrémage pratiqué sur la presse, la lecture fonctionnelle que la lecture de
loisir, etc.
Les lecteurs qui ont usé de livres
électroniques ont fait l’expérience de lecture enrichie, par rapport à la lecture
habituelle sur écran d’ordinateur, grâce à un texte mieux présenté à l’écran,
grâce à un écran amélioré, et grâce à la portabilité et maniabilité de la tablette.
La question est maintenant quelles sont les tâches sur les textes que le numérique
va simplifier, enrichir, automatiser, transformer ? Les lecteurs vont-ils
intégrer dans leurs pratiques les outils actuellement proposés, à savoir l’accès
au dictionnaire, l’annotation, la recherche par mots, la navigation dans l’ouvrage
par hyperliens, etc ? Vont-ils en solliciter d’autres ?
Va-t-on voir se développer une nouvelle
lecture instrumentée, assistée par ordinateur ? Le lecteur qui a développé
une maîtrise du texte avec le livre imprimé, qu’il identifie d’un coup d’œil,
qu’il traverse par feuilletage, avec recours aux notes, à la bibliographie, avec
l’information de longueur de page, d’épaisseur du livre, de l’endroit dans le
livre où est le tableau, des illustrations, avec les
repères que sont les passages soulignés, les notes dans la marge, les coins
de pages retournés, ce lecteur est-il prêt à instrumenter sa pratique en ayant
recours aux nouvelles fonctionnalités du numérique ? Déjà de nouveaux outils
s’annoncent, des outils d’analyse lexicale et morphologique, des aides à la synthèse
et au résumé, des traducteurs, etc. L’expérience du plaisir de lire sur écran
est indispensable comme matrice culturelle, mais le véritable renouveau des pratiques
de lecture qui s’ouvrent aujourd’hui avec les technologies du numérique est d’abord
une invitation aux lecteurs et aux auteurs à élaborer de nouveaux contrats de
lecture.
Références
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Beverby L., O’Hara, Kenton & Sellen Abigail, (1998), « A Diary Study
of Work-Related Reading : Design Implications for Digital Reading Devices »,
Actes du CHI 98, Los Angeles.
Bertrand, Anne-Marie, Burgos, Martine,
Poissenot, Claude, Privat, Hean-Marie, Les
bibliothèques municipales et leurs publics, Coll. Bibliothèque Centre Pompidou,
Birkerts, S., (1994), The Gutenberg Elegies : The Fate of
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