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1. Introduction
Ma réflexion sera essentiellement de nature historique : je voudrais partir des ressources aujourd’hui offertes par la publication numérique de l’Encyclopédie sur cédéroms/ dévédéroms et dans Internet pour essayer de faire retour sur ce que pouvait être la lecture de ce Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers au XVIIIe siècle.(voir http://www.MAPAGEWEB.UMontreal.CA/melancon/titre.enc.JPG).
Le cadre de cette réflexion est celui tracé notamment par Roger Chartier dans ses travaux sur l’histoire de la lecture à l’âge classique.
Il a insisté à plusieurs reprises sur le manque de traces de cette lecture, sur l’absence de textes de première main qui permettraient de mieux saisir la nature de cette activité avant la modernité (Chartier, 1990).
Cette absence généralisée s’applique aussi aux lectures du dictionnaire publié sous la double signature de Diderot et D’Alembert. C’est en effet une des dimensions les moins connues de l’activité encyclopédique. Comment lisait-on cet ensemble de 28 tomes, 17 de textes et 11 de planches, dont la parution s’est étendue sur 21 ans, de 1751 à 1772 ? Les recherches sur cette question sont peu nombreuses.
Jacques Proust a naguère retrouvé un exemplaire manuscrit de l’Encyclopédie : son lecteur s’était donné comme tâche de recopier l’ensemble de sa propre main. Interrompu après un seul tome, ce projet, démesuré à nos yeux, rappelle que la copie a longtemps été un des modes de la lecture, et qu’elle entretient des liens avec une conception particulière de la mémoire (on copie pour mieux se souvenir).
Plus récemment, Françoise Jouffroy-Gauja et Jean Haechler (1997; 2000) ont étudié les annotations d’un lecteur anonyme de l’Encyclopédie. Il ne s’agissait pas pour celui-ci de se faire sa propre encyclopédie en la recopiant, mais de la transformer en édition longuement et précisément commentée.
Enfin, Clorinda Donato (2002) a suivi la lecture croisée, par Charles Bonnet, de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert et de l’Encyclopédie d’Yverdon.
Malgré cette absence relative de recherches, absence dépendant de celle des sources à partir desquelles travailler, il semble exister dans le discours sur l’Encyclopédie un certain nombre de présupposés sur la façon qu’on avait de la lire au Siècle des lumières. J’en indique quatre.
1. Personne, ou presque personne, n’aurait lu l’Encyclopédie au complet (Stewart, 2002 : ???). Ce lieu commun ne connaîtrait qu’une exception largement admise, celle du pasteur Mouchon, auteur en 1780 d’une Table analytique et raisonnée du Dictionnaire raisonné. Comme le disait en 1798 un de ses biographes, Picot : « M. Mouchon, le seul indubitablement des lecteurs de l’Encyclopédie qui l’ait parcourue en entier » (Crépel, 2002 : 201).
2. La relation « dominante » du lecteur avec l’Encyclopédie au XVIIIe siècle aurait été la recherche d’informations (Roger, 2001 : 12), suivie par l’adhésion idéologique, puis par la « possession ostentatoire » (11). On désigne parfois ce lecteur comme un « practical reader » (Stewart, 2002).
Diderot donne l’exemple d’un homme tourmenté par des crampes et cherchant ce mot dans l’Encyclopédie (article « Encyclopédie "). Philippe Roger rapporte une anecdote mettant en scène Mme de Pompadour consultant le dictionnaire « pour trancher la question de la composition chimique d’un cosmétique » (2001 : 9).
On peut supposer que cette lecture de consultation pratique n’a plus cours (Proust, 1993 : 121).
3. L’Encyclopédie aurait été une oeuvre « subversive » quoi que soit la subversion dans le domaine des lettres ou « crypto-subversive » (Laurendeau, 2002 : 150), l’instrument d’un combat, celui des lumières contre les ténèbres, de la raison pour la vérité. Les manuels d’histoire de la littérature et les anthologies aiment bien, à cet égard, chanter les mérites des renvois encyclopédiques. Un exemple entre mille : « L’Encyclopédie a été une machine de guerre s’attaquant aux préjugés et se servant d’un système de renvois d’un article à un autre » (Leggewie, 1990 : 362). Plus sobrement, Elisabeth Bourguinat défend une position similaire : « La lecture de l’Encyclopédie se présente [ ] comme un parcours initiatique, dans lequel la vérité est mêlée à l’illusion, la bonne foi à l’ironie, le sérieux à la plaisanterie; le lecteur, déjouant les pièges de l’évidence en passant d’un article à l’autre grâce au système des renvois, apprend à faire de même dans le monde réel dont l’Encyclopédie se veut le miroir » (1998 : 177). Cela suppose un « lecteur curieux car prévenu de l’importance des renvois » (176).
4. Les renvois étaient une façon de répondre au désordre imposé à la matière encyclopédique par l’ordre alphabétique. Pour ses créateurs eux-mêmes, l’Encyclopédie souffrait de dispersion et il importait de contrer cette dispersion de toutes sortes de façons. Diderot, D’Alembert et leurs collaborateurs utilisèrent donc les renvois à cette fin, de la même façon qu’ils voulurent rapporter les articles à un arbre des connaissances inspiré de celui de Francis Bacon et qu’ils conçurent un frontispice allégorique supposant une forte organicité des domaines de la connaissance (voir http://www.MAPAGEWEB.UMontreal.CA/melancon/arbre.enc.JPG
et http://www.MAPAGEWEB.UMontreal.CA/melancon/frontispice.JPG).
D’autres viendront après eux, qui auront le même souci : Mouchon et sa Table, qui devait permettre de repérer dans la masse des articles ce qui concernait un sujet, mais apparaissait sous un intitulé différent de lui; Pancoucke et son Encyclopédie méthodique, qui préférait l’ordre thématique à l’ordre alphabétique. Pour les chercheurs d’aujourd’hui, c’est une question récurrente.
La saisie informatique de l’Encyclopédie et les possibilités de traitement de l’information qu’elle ouvre obligent à réfléchir à ce type de présupposés, voire de répondre à la question « Sommes-nous les premiers lecteurs de l’Encyclopédie ? ».
Le corpus numérique
L’Encyclopédie, textes et illustrations, existe aujourd’hui sur deux supports.
Dans le Web, soit dans le site de l’American and French Research on the Treasury of the French Language (ARTFL) de Chicago (<http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/projects/encyc/>), soit dans le site du laboratoire Analyse et traitement informatique de la langue française (ATILF) de Nancy (). Il s’agit de textes et d’outils de traitement en partie différents (Tucsnak, 2002).
En format cédérom (pour Macintosh et Windows) ou dévédérom (pour Windows),
chez l’éditeur Redon (www.dictionnaires-france.com).
Un troisième type de support informatique est annoncé, soit un cédérom réalisé
par Honoré Champion éditeur à partir du corpus de l’ARTFL/ATILF.
J’évoquerai surtout le site Web de l’ARTFL dans le cadre de cette communication.
Les mérites, respectifs ou comparés de ces supports ont déjà fait l’objet
de nombreux commentaires.
Un numéro de la revue Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie
a été consacré à « L’Encyclopédie en ses nouveaux atours électroniques :
vices et vertus du virtuel » (2002). Y sont abordés les deux types de support
actuellement disponibles.
Un ouvrage collectif, celui de Morrissey et Roger (2001), porte sur la version
Web du Dictionnaire.
Les articles se multiplient sur cette question. Je pense, entre autres contributions
utiles, à celles de Robert Morrissey, John Iverson et Mark Olsen (1998), de
Pierre Chartier (2001) et de Philip Stewart (2002).
Je n’ai pas l’intention de reprendre l’ensemble de ces travaux, mais j’y renverrai
à l’occasion, quand ils me seront utiles pour proposer des éléments de réponse
à la question que je pose aujourd’hui.
C’est principalement la question des renvois, plus longuement, et des rubriques
encyclopédiques, plus brièvement, qui m’occuperont; faute de temps, je ne pourrai
aborder la troisième chose que j’avais annoncée, les rapports entre textes et
illustrations. Je souhaite ici explorer plus avant des remarques allusives formulées
il y a quelques années (Melançon, 2000), cela dans une perspective que j’ai
essayé d’expliciter depuis (Melançon, 2002), perspective que je résumerais ainsi :
l’informatique doit aider l’historien de la littérature autant à regarder derrière
que devant.
Les renvois
C’est un des mythes les plus souvent repris quand il est question aujourd’hui
de l’Encyclopédie : les renvois feraient système et ils auraient
une double finalité, de liaison des savoirs et de critique de l’orthodoxie,
surtout religieuse. Il y a certes de cela dans le fonctionnement des renvois,
mais pareilles affirmations ne devraient pas aller de soi. Je voudrais les soumettre
à la question, en ne perdant jamais de vue qu’un mythe n’est pas un mensonge,
mais une vérité infiniment malléable.
Le premier créateur de ce mythe est Diderot lui-même, dans l’important article
« Encyclopédie » du cinquième tome du Dictionnaire. Il y distingue quatre
types de renvois : les renvois de choses (confirmation ou réfutation d’un
article par un autre), les renvois de mots (définition), les renvois « de l’homme
de génie », ceux qui « conduiraient ou à de nouvelles vérités spéculatives,
ou à la perfection des arts connus, ou à l’invention de nouveaux arts, ou à
la restitution d’anciens arts perdus », et finalement les renvois « satiriques
ou épigrammatiques ». C’est au sein de cette dernière catégorie que l’on trouve
les renvois dits désormais subversifs, et Diderot y donne en exemple l’article
« Capuchon ».
D’autres textes de l’Encyclopédie ou liés à elle souligneront la nécessité
de la discrétion en certaines matières, par exemple l’article « Dissimulation
» ou la lettre de D’Alembert à Voltaire du ???, où il parle des « articles
moins au jour », désignant par là les textes critiques plus ou moins cachés
(McGinnis, 2002).
Les contemporains relèveront cet exemple. Une gravure d’époque est d’ailleurs
intéressante à cet égard (voir <http://www.MAPAGEWEB.UMontreal.CA/melancon/franciscains.JPG>).
On y voit un homme, plume à la main, poursuivi par la main d’un religieux armé
d’une cordelière. À ses pieds, deux ouvrages, sur les pages desquels on peut
lire, à gauche, « Capuchon » et, à droite, « Aristotélisme ». Or ces deux articles
ont bel et bien été condamnés par les censeurs de l’Encyclopédie. Pourquoi ?
Parce que l’article « Cordeliers », bien orthodoxe, renvoyait à « Capuchon »,
d’apparence anodin, mais critique. Le graveur, insistant sur les dangers des
renvois, rejoint un large groupe d’adversaires de l’Encyclopédie :
le jésuite Berthier, le parlementaire Omer de Joly de Fleury, l’auteur des Préjugés
légitimes contre l’Encyclopédie, Abraham Chaumeix, le frère de Diderot,
l’abbé Didier-Pierre « Je me garderai bien de lire l’Encyclopédie, je n’y trouverais
qu’un ramas d’opinions hétérodoxes, de sentiments bizarres, de propositions
hardies, d’articles diffus et obscurs, de renvois affectés et artificieux, un
assemblage de toutes les idées les plus singulières des hommes les plus extraordinaires
qui aient jamais paru au monde en un mot une Tour de Babel ou les auteurs ne
s’entendent pas eux-mêmes » (Perol et Chouillet, 1990 : 25) —, plus tard
Augustin de Barruel, qui, dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme
(Londres, 1797-1798, 4 vol.), s’en prend entre autres au personnage du « sophiste
renvoyeur » (Albertan-Coppola, 1990 : 44). Si un des coéditeurs de l’Encyclopédie
en expose l’existence et si les contemporains en perçoivent la réalité, pourquoi
faudrait-il aujourd’hui remettre en cause le fonctionnement des renvois ?
La gravure comporte deux citations latines : « Est etiam vobis Francisci
a fune cavendum »/« Il vous faut aussi prendre garde à (vous défier de) la
corde du franciscain »; « Dextra latet, pungit que stylo, dum læva flagellat
»/« Il se cache de la droite, et pique du style (de la plume, du poinçon),
dans le même temps qu’il fouette de la gauche ».
Il y a au moins trois réponses à cette question. Il faudrait d’abord tenir compte, dans l’évaluation des renvois dans l’Encyclopédie, de la réalité matérielle, concrète, de cette série d’ouvrages, ce que l’on fait généralement peu, sinon pas du tout. La publication s’étant échelonnée sur plus de vingt
ans, ne devrait-on pas distinguer entre les lecteurs de 1751 à 1772, dont l’attente
peut être trahie par la non-parution d’un tome auquel un tome déjà paru renvoie,
et ceux d’après 1772, pour lesquels l’entreprise est close et tous les tomes
disponibles ? L’Encyclopédie ayant paru, dans un premier temps,
sous la forme d’in-folio lourds et plus ou moins maniables, cela ne limitait-il
pas les déplacements des lecteurs ? L’absence de régularité dans la façon
de formuler les renvois ne risquait-elle pas de décourager leurs utilisateurs ?
S’il était possible de rendre difficile le travail de la censure par les renvois,
ne courait-on pas aussi le risque de rendre difficile le travail de tout lecteur ?
Il faudrait ensuite s’interroger sur le geste de dévoilement, par Diderot, d’une
stratégie de contournement de la censure, alors même que le projet n’est pas
arrivé à son terme. Comment croire à la subversion supposément présente dans
les renvois, subversion née de son caractère clandestin, si celui-ci est révélé
au grand jour ? Il faudrait, enfin, se pencher sur une question fondamentale :
n’a-t-on pas postulé trop rapidement l’existence d’un système des renvois ?
Pour le dire autrement : il se peut que quelques renvois contestent l’ordre
établi, mais cela ne suffit pas pour parler d’un système des renvois. C’était
le sens des très féconds articles de Hans-Wolfgang Schneiders sur « Le prétendu
système des renvois dans l’Encyclopédie », article paru en 1985, et de
celui de Bernard Ludwig, « L’utilisation des renvois dans la lecture de l’Encyclopédie
», qui date de 1987, peu utilisés et peu commentés par la critique (il sont
par exemple totalement absents du numéro des Recherches sur Diderot et sur
l’Encyclopédie évoqué ci-dessus, alors qu’ils en annoncent nombre de conclusions).
Voilà la chose fondamentale.
Par boutade, Paul Laurendeau fait remarquer que la censure du XVIIIe
siècle aurait été ravie de bénéficier d’une version numérique, interrogeable
plein texte (Laurendeau, 2002 : 149). Elle aurait pu suivre facilement
les renvois.
C’est ici que l’informatique peut nourrir le débat. À partir de la version
Web de l’Encyclopédie, Gilles Blanchard et Mark Olsen (2002) viennent
précisément de se poser la question des renvois. Le titre de leur article, «
Le système de renvois dans l’Encyclopédie : une cartographie des
structures de connaissances au XVIIIe siècle », peut être interprété
comme une critique des textes de Schneiders et de Ludwig, n’était du fait que
ceux-ci ne sont jamais cités par eux. Quelle position défendent-ils ? Je
cite longuement :
Notre travail avait pour objet
de mettre en évidence les itinéraires privilégiés du lecteur dans l’Encyclopédie,
et le détail de chaque sous-région apparaissant sur cette carte mériterait
une discussion plus approfondie. Toutefois, nous voudrions souligner au
terme de ce travail comme la structure générale des renvois mise en lumière
par notre analyse s’avère, dans l’ensemble, extrêmement cohérente. Dans
la mesure où l’Encyclopédie peut être considérée comme l’“ancêtre
de l’hypertexte”, la réflexion de Diderot et D’Alembert sur l’utilisation
de plusieurs structures d’organisation en interaction pourrait en ce sens
servir d’exemple à la conception moderne d’hypertextes. Dans l’Encyclopédie,
les renvois ne sont nullement placés au hasard comme des références ponctuelles,
mais s’inscrivent dans un plan d’ensemble conçu comme tel par les auteurs
(62).
On ne saurait être plus affirmatif : il y a un système des renvois; il
a été conçu et mené à terme par les auteurs; cela suppose un « lecteur » dont
il s’agirait de marquer les « itinéraires privilégiés ». Comment concilier ces
conclusions avec celles de Schneiders et de Ludwig ?
Par eucuménisme, on pourrait expliquer les différences de lecture en opposant
les corpus choisis par chacun, corpus menant à des conclusions différentes :
Schneiders a travaillé à partir de l’article « Encyclopédie » et d’une recherche
aléatoire; Ludwig s’est concentré sur les articles de morale et sur la question
de la folie; Blanchard et Olsen ont été sensibles à la catégorie grammaire.
Par hérésie, on soulignerait plutôt que Blanchard et Olsen font l’économie d’une
critique du travail de leurs prédécesseurs, assez peu compatible avec l’attitude
des encyclopédistes qu’ils étudient. On pourrait encore, ni eucuménique ni hérétique,
signaler que c’est le statut conféré à la lecture et au lecteur qui opposent
les critiques nourris de numérique à ceux des années 80. Là où Schneiders et
Ludwig multiplient les exemples d’incohérences dans les renvois, ce qui suppose
une pratique de lecture particulière, Blanchard et Olsen ne tiennent pas compte
de cette pratique. En fait, pour eux, la recherche statistique assistée par
ordinateur se substitue au lecteur : « Le travail que nous présentons ici
est parti, précisément, de cette constatation : en tant que lecteur, on
ne peut pas appréhender l’organisation générale des renvois » (47). Il n’est
pas ici question d’invalider une approche par l’autre, mais de montrer un point
aveugle de la lecture numérique et d’inviter les uns et les autres à un dialogue
nourri d’une connaissance et d’une reconnaissance mutuelles. (Où l’on voit
l’eucuménisme refaire surface.)
Il faudrait aussi penser aux problèmes posés par les erreurs de numérisation
des renvois. Pierre Chartier (2001 : 9) en donne plusieurs exemples.
Les rubriques
Le plus souvent, les renvois se trouvent en fin d’article. En tête d’article
se donne à lire une autre façon de donner cohérence à un ensemble qui n’en a
pas suffisamment : ce que l’on appellera, à défaut de terme plus juste
ou plus communément admis, la rubrique (on voit aussi désignant,
domaine ou catégorie de connaissance). (Dans le « Discours préliminaire
», D’Alembert parlait du « nom de la science dont cet article fait partie »
[1986 : 121].) Il s’agit d’un mot ou de plusieurs, à la suite de l’intitulé
de l’article, dont l’objectif est de rattacher cet article aux autres branches
de la connaissance. Ë la fin de l’article « Cordeliers », on lit le renvoi «
Voyez Capuchon. »; au début, après le mot « Cordeliers », entre parenthèses,
la rubrique est « Hist. ecclésiast. ». Le renvoi mène à un autre article;
la rubrique, à l’arbre des connaissances que les Encyclopédistes ont adapté
de celui du chevalier Bacon et qui est imprimé dans le premier tome de l’Encyclopédie.
Tandis que les renvois sont devenus un des lieux communs de la critique et de
l’histoire de la littérature, les rubriques, elles, sont presque toujours restées
dans l’ombre, sauf exceptions (Leca-Tsiomis, 1999).
En ce domaine, on devrait attendre beaucoup du numérique et de l’automatisation
des requêtes qu’il favorise. Il serait utile, en effet, de pouvoir profiter
d’expériences comme celles menées, à des époques différentes, par Schneiders
et Ludwig, d’une part, et par Blanchard et Olsen, d’autre part. Les questions
à envisager seraient en partie les mêmes que pour les renvois, au premier chef
celle de leur régularité : peut-on parler d’un système des rubriques ?
La cohérence l’emporte-t-elle sur les incohérences ? La version numérique
de Chicago permet une recherche de ce type à partir d’une entrée « Classification
».
On peut lire quelques résultats des premières études sur ce guide de lecture
épistémologique menées grâce à l’outil numérique dans le numéro des Recherches
sur Diderot et sur l’Encyclopédie précédemment évoqué. Christine Théré et
Jean-Marc Rohrbasser ont par exemple corrélé, sur le mot population,
une interrogation plein texte et une autre sur les rubriques, pour montrer la
coïncidence des résultats (2002 : 115-116). En matière d’économie/Économie
(politique), Marie-France Piguet a relevé ce qui distingue les rubriques de
l’arbre encyclopédique de celles apparaissant à la suite des intitulés d’articles,
puis elle s’est livrée au même type d’enquête que Théré et Rohrbasser (2002 :
124-130). S’agissant des articles portant sur la musique, Alain Cernuschi a
rappelé les trois « difficultés que soulèvent les désignants » qui sont d’ailleurs
aussi celles des renvois : « L’hétérogénéité de leur forme typographique;
la diversité de leur formulation; leur absence fréquente » (2002 : 165).
Si ces difficultés compliquent la vie des chercheurs profitant d’une version
numérique du texte, ce que l’on comprend aisément, on imagine ce que cela dut
être pour les contemporains de Diderot et D’Alembert ! Les conditions de
la recherche d’aujourd’hui éclairent celles d’hier.
Les versions numériques disponibles pour l’instant posent cependant un problème
de taille à qui veut travailler sur les rubriques de l’Encyclopédie et
leur rapport à l’arbre des connaissances : aucune ne reproduit pour l’instant
cet arbre. La consultation d’un exemplaire papier reste donc indispensable.
Conclusion
La question qui me sert de titre, je suis peut-être le premier à la formuler
ainsi, mais sûrement pas le premier à l’envisager. Cinq exemples, tirés du numéro
31-32 des Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, le montreront.
« Il est clair que la familiarité avec ces nouveaux instruments permet de
poser aux oeuvres des questions inédites, suggère et rend possibles des analyses
auxquelles personne n’avait jamais songé auparavant. C’est à travers ces pratiques
que s’élaborent peu à peu des nouveaux modes de lecture, de nouvelles compétences
et de nouvelles perceptions » (Heiden et Lafon, 2002 : 101).
« Le regroupement [des] informations diverses que l’ouvrage informatisé autorise
maintenant est de nature à mettre en lumière des décalages jusque-là peu visibles
entre ce qui est énoncé dans l’article et ce qu’il en est réellement du mot
ou du domaine dans l’ensemble de l’ouvrage » (Piguet, 2002 : 123).
« Mais, élargie à l’ensemble des domaines traités dans l’Encyclopédie,
la comparaison des profils encyclopédiques” apporterait aussi, je crois, une
connaissance profondément renouvelée de l’oeuvre » (Cernuschi, 2002 :
164).
« C’est en pratique la première fois que l’Encyclopédie peut et doit
être considérée ainsi comme un seul texte, et ce doit être légitime :
parle-t-elle, écrit-elle une manière de koynè, peut-elle être l’objet
de la constitution d’une sorte de grammaire du texte d’un ordre nouveau ?
» (Benrekassa, 2002 : 262)
« [A]ujourd’hui nous commençons à lire l’Encyclopédie » (Pierre Chartier, dans « Table ronde », 2002 : 314).
[Autres exemples, ailleurs : Morrissey, Iverson et Olsen, 1998 : 164; Chartier, 2001 : 7; Stewart, 2001 : 190 et 197; Stewart, 2002 :
???]
Qu’il s’agisse d’« analyses auxquelles personne n’avait jamais songé auparavant
», de « décalages jusque-là peu visibles », de « connaissance profondément renouvelée
» ou de la prise en considération pour la première fois de l’Encyclopédie
« comme un seul texte », voilà bien posés les termes d’une lecture radicalement
neuve : « nous commençons à lire l’Encyclopédie »
Sur le plan où se situent les auteurs que je viens de citer, il est indéniable
qu’une nouvelle lecture de l’Encyclopédie, une première lecture, est
dorénavant possible. Les outils permettant cette lecture existent, bien qu’ils
soient encore fort imparfaits, comme l’ont clairement exposé Pierre Chartier
(2001; 2002) et Yannick Séité (2002). Les versions impérativement perfectibles
des supports numériques actuels seront néanmoins bientôt remplacées par d’autres,
et le travail des chercheurs d’autant facilité, jusqu’à se rapprocher de l’exhaustivité
de la recherche, ce fantasme à la vie dure. Les histoires d’horreur de tout
un chacun sur la piètre qualité de la saisie des textes Serge Heiden et Pierre
Lafon avancent le chiffre de 17 coquilles par page dans le site de l’ARTFL (2002 :
99)et les problèmes d’interprétation que cela pose auront de moins en moins
d’importance au fil du temps. Nous ne sommes peut-être pas les premiers lecteurs
de l’Encyclopédie, mais nous pourrons le devenir.
Si l’on se place sur des plans différents, les choses sont moins nettes, voire
plus contestables.
Sur le plan de l’évolution de l’étude de l’Encyclopédie, d’abord. Pierre Chartier (2001; 2002) et Marie Leca-Tsiomis (2002) le déplorent en termes fermes,
et à juste titre : tant les concepteurs de la version Web que ceux des
versions cédérom/dévédérom ont malheureusement fait comme s’ils étaient les
premiers lecteurs de l’Encyclopédie. En ne tenant pas compte des acquis
de la recherche antérieure notamment en matière d’attribution des articles,
les uns et les autres ont rendu disponibles des textes sans fournir dans le
même temps les outils, pourtant disponibles, qui en auraient guidé la lecture.
Chartier et Leca-Tsiomis donnent, entre autres exemples, l’absence d’utilisation
de l’inventaire devenu classique de Richard N. Schwab (1971-1984). Nous ne sommes
pas les premiers lecteurs de l’Encyclopédie; nous avons été précédés,
nous le sommes toujours et nous devrions toujours l’être, par des lecteurs savants;
les supports numériques font comme si ce n’était pas le cas.
Sur la plan de l’histoire de la lecture, enfin. Quand D’Alembert écrit à Voltaire : « Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé d’avec ce que nous avons
dit » (McGinnis, 2002), il oppose la lecture par les contemporains de celle
de la postérité et, ce faisant, il désigne celle-ci comme véritable premier
lecteur. Les contemporains auraient saisi ce qui était « dit », ceux venus après,
ce qui était « pensé ». Pareille opposition, évidemment séduisante, n’a pour
elle que d’être une opposition séduisante. Pour donner consistance à la remarque
de D’Alembert, encore faudrait-il savoir ce que ses contemporains faisaient
concrètement quand ils lisaient l’Encyclopédie.
Appliquée à la question des renvois, celle des rubriques n’a pas encore été
suffisamment étudiée, cette réflexion mène à une double critique des travaux
de Blanchard et Olsen. D’une part, leur démonstration du caractère systématique
du fonctionnement des renvois dans l’Encyclopédie pèche par manque d’inscription
historique. S’il y a bel et bien système des renvois, sous la responsabilité
de qui était-il placé ? Pour le dire autrement : sur quelles preuves
historiques appuyer pareille affirmation ? Autre question : qu’ont
fait les contemporains qu’ont pu faire les contemporains devant ce système ?
Comment l’ont-ils lu ? D’autre part, leur texte ne prend pas en compte
les travaux antérieurs sur le problème des renvois, alors que certains de ces
textes adoptent précisément la position historique qui leur fait défaut :
Schneiders analyse de façon serrée le discours sur les renvois de celui qu’on
considère être souvent leur maître d’œuvre, Diderot; Ludwig se demande méthodiquement
comment un lecteur du XVIIIe siècle pouvait s’y retrouver dans ce
labyrinthe qu’est l’Encyclopédie. Les usagers du numérique semblent oublier
que le virtuel a dès longtemps été précédé par des lecteurs en chair et en os.
Interroger l’Encyclopédie sur support numérique ne devrait jamais se
faire en les perdant de vue. Au contraire, il faudrait réfléchir à leur pratique
à partir des questions nouvelles que pose le numérique. Nous ne somme pas les
premiers lecteurs de l’Encyclopédie, mais nous pouvons poser des questions
neuves à ceux qui nous ont précédés. En refermant le numéro 31-32 des Recherches
sur Diderot et sur l'Encyclopédie, on ne peut qu’être frappé par l’absence presque totale de ces lecteurs.
Version du 1er décembre 2002. |
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