Cet article tente de repérer
les raisons profondes de la difficulté de construction d'une économie éditoriale
stable pour le livre sur le web. Nous partirons du constat suivant, fait,
explicitement ou implicitement, par beaucoup d'acteurs ou d'analystes du monde
éditorial [1]
selon lequel il y a contradiction entre une branche construite sur une économie
de l’oeuvre (édition) et un réseau structuré sur une économie de la consultation
(Internet).
Cette contradiction n'est pas si nouvelle qu'il n'y parait. Même si elle
se concrétisait auparavant sur d'autres dispositifs, elle ne saurait être
la simple conséquence de l'arrivée du numérique. Elle est au coeur du paradoxe
fondateur de ce que nous avons appelé "la communication flottante"
[2] pour souligner les aspects interactifs de la publication,
où deux cheminements autonomes doivent se croiser : d'un côté, un individu
(l'auteur) veut parler sinon à tout le monde, du moins potentiellement à tous
les membres d'une communauté ; de l'autre, un individu (le lecteur) veut avoir
accès aux informations qui constituent le patrimoine culturel de la communauté
à laquelle il pense appartenir. Cette communication est "flottante"
dans la mesure où, sauf exception, les deux individus n'échangeront pas directement
et, mieux, les informations, émises et recueillies, sont réunies dans un espace
public qui dépasse de loin l'agitation de l'un et de l'autre. Le processus
est paradoxal dans la mesure où la communication est coupée (les individus
ne dialoguent pas) et pourtant effective (les individus partagent le même
patrimoine informationnel).
Le terme d'"économie politique" est particulièrement adapté à ce
domaine qui entrelace intérêts particuliers et intérêt général. Acteurs privés
et publics sont ainsi tour à tour accusés, à tort ou à raison, de vouloir
confisquer à leur profit (pécunier ou d'influence) le processus de communication.
Pour les entrepreneurs, ce processus de médiation est à la fois une aubaine
(on retrouve la figure familière du marché puisqu'il y a un producteur, un
consommateur et un lieu où sont exposés les biens et réalisés les échanges),
et une calamité (on retrouve aussi celle du bien commun ou "bien public"
qui rend caduque l'échange marchand, puisque ces biens informationnels doivent
être rendus publics pour être connus et sont infiniment échangeables).
Dans l'Histoire, les jeux d'acteurs, constructions de dispositifs et polémiques
autour de ce paradoxe sont légions. Citons juste deux exemples de compromis
pour illustrer et conclure ce rapide propos introductif : l'histoire comparée
du droit de propriété intellectuelle (dans la balance entre l'auteur et le
lecteur, le droit français a plutôt privilégié le premier, le droit américain
le second
[3] ) ; l'articulation entre éditeurs et bibliothèques (négociations
entre une logique commerciale et une logique patrimoniale
[4] ).
Mais le numérique, parce qu'il modifie de façon radicale les dispositifs
de cette communication, agit comme un révélateur qui en dessine plus nettement
les contours. Pour la clarté de notre exposé nous nous appuierons sur les
transformations de l'édition de livres. Cette focalisation ne doit pas amener
à conclure que les changements ne touchent que ce secteur. Bien au contraire,
l'ambition à terme pourrait être de produire un (ou des) modèle(s) explicatif(s)
se déclinant sur chaque secteur (édition, presse, audiovisuel), genres (fiction,
journalisme, information scientifique, jeux, etc.) ou domaines (loisir, professionnel,
IST, etc.)
[5] . Pourtant chacun garde des spécificités fortes et, même si
la place ancienne et fondamentale du livre dans nos sociétés rend exemplaire
son évolution, on ne saurait extrapoler sans précaution.
En cohérence avec notre propos liminaire, le processus comprend donc deux
parties autonomes et pourtant articulées que nous allons brièvement analyser
: la (re)construction de l'espace des documents et la (re)construction de
l'espace de lecture.
La (re)construction de l’espace des documents
Les conséquences de l’entrée massive du numérique dans la chaîne de fabrication
du livre sont sans doute encore mal mesurées. Pour les uns, il ne s'agit que
de gains de productivité, pour les autres, il s'agit des prémices de changements
beaucoup plus radicaux.
Une intéressante étude menée sur une décennie (1988-1998) a montré que dans
l'édition scientifique française (sciences humaines et sociales et sciences
& techniques), alors même que le tirage moyen de livres avait baissé,
que le nombre de titres avaient augmenté, le coût moyen de fabrication d'un
livre n'était pas plus élevé, mieux, calculé en francs constant le coût de
production direct aurait en fait baissé de 20%
[6] . Sans forts gains de productivité, dont le numérique est à
l'évidence le principal facteur, ce dynamisme aurait été contraire aux lois
élémentaires de l'économie. A dire vrai comme le montre clairement les auteurs
de l’étude, l’évolution de l'industrie du livre n'est qu'une exacerbation
de tendances repérables dans bien d'autres secteurs : flux tendus, flexibilité,
petites séries, personnalisation, etc. Elle n'est pas terminée, loin de là,
du fait de l'implication très inégale des éditeurs dans le numérique et aussi
des évolutions techniques encore en cours
[7] . Les changements sont d'ailleurs beaucoup plus rapides du
côté de la littérature anglophone, tirés par un marché international. Ainsi
par exemple, les responsables de Netlibrary indiquent qu'aujourd'hui ils reçoivent
le plus souvent directement des éditeurs les fichiers déjà formatés, ce qui
était minoritaire, il y a peu
[8] .
Emmanuelle Jéhanno conclut son Enquête sur la filière du livre numérique,
par l'affirmation qu' "il est essentiel que la mise en ligne de l’oeuvre
crée une valeur ajoutée intrinsèque : interactivité, intertextualité, présence
de sons et d'images animées. De ce point de vue, livre numérique et livre
multimédias sont appelés à devenir synonymes."
[9] Pourtant, cette évolution tarde à venir. En France au moins
le livre traditionnel garde toute sa pertinence, mieux, simple embellie ou
tendance structurelle, son marché dans les premières années du troisième millénaire
se porte plutôt bien. Tout se passe comme si le numérique s'arrêtait dans
l'édition aux gains de productivité, sans conséquence sur le produit lui-même
ou, pour le dire autrement, comme si l'édition restait une industrie de biens,
résistante à la notion de services. Bien souvent les zélateurs dépités du
numérique, dénoncent le conservatisme éditorial. Même s'il est vrai que les
éditeurs français ne brillent pas par leur audace numérique, cette prudence
a des causes plus profondes qu'une simple frilosité. Pour y voir plus clair,
il faut faire la distinction, à notre sens, entre trois étapes de la construction
des documents : la construction (intellectuelle) de l’oeuvre, la constitution
(formelle) de la matrice, la fabrication (matérielle) de l’exemplaire.
La construction intellectuelle de l’oeuvre est le résultat d'une longue maturation
chez l'auteur (ou les auteurs), dans une relation plus ou moins forte avec
l'éditeur. La conception peut être antérieure ou postérieure à l'intervention
de l'éditeur, mais outre son influence sur le contenu, ce dernier exerce un
rôle de certification : il choisit, filtre et rend l’oeuvre potentiellement
désirable pour un lecteur. Certes les outils de bureautique, la facilitation
des recherches documentaires, ou même dans certains cas les systèmes experts,
ont une forte influence sur cette étape. On n'écrit sans doute plus un livre
aujourd'hui comme on l'écrivait il y a une vingtaine d'années. Néanmoins,
y compris dans les organisations les plus industrielles, la conception première
passe par un lourd et long travail humain. Cette caractéristique explique
sans doute la résistance de la notion d'auteur, même si elle n'est pas indispensable
au processus de communication (il existe depuis toujours des livres sans auteur)
et justifie les systèmes de protection juridique.
La constitution formelle de la matrice constituait un enjeu variable jusqu'à
l'arrivée du numérique. Certains auteurs portent une très grande attention
à la mise en forme de leur livre, mais ils sont très minoritaires. Beaucoup
d'éditeurs même, une fois la conception générale définie, confient ce travail
à un tiers, souvent l'imprimeur qui avec l'aide d'un typographe ou d'un graphiste
finalise la maquette du livre, validée par le bon à tirer. Les ultimes corrections
arrivent parfois au dernier moment et sont réalisées sur le film même de l'Offset.
Ainsi la matrice traditionnelle est constituée par ce film, seul support de
la version complète du livre avant son impression. Cette matrice est alors
irréversible et échappe de fait à l'éditeur. D'un point de vue symbolique,
la matrice matérialise aussi le détachement entre l'auteur et son oeuvre.
Les pratiques très stabilisées de la mise en page de livre expliquent sans
doute l'enjeu relatif de la constitution de la matrice. Sauf exception, les
variations d'un livre à l'autre sont faibles, le procédé bien établi et rigide
souvent figé dans des "collections" reconnaissables du premier coup
d'oeil par leurs règles formelles intangibles.
La numérisation de tous les maillons de la chaîne de fabrication introduit
une révolution radicale dans ce processus, peut être la plus importante et
sans doute encore peu explicitée. Sa logique, préfigurée par la norme SGML
et dont le parachèvement est la prise en compte du format XML dès les premiers
traitements du tapuscrit de l'auteur, dématérialise la matrice. Celle-ci se
présente alors jusqu'au bout sous la forme d'un fichier informatique potentiellement
modifiable à tout moment, qui comprend de plus les indications formelles sous
forme d'une DTD, ainsi que des indications sémantiques (indexation) ou gestionnaire
(droit, ISBN..) directement fonctionnelles. Contrairement au système traditionnel,
cette fois la version complète et finalisée est constituée d'un fichier informatique.
Le fichier est modifiable à tout instant, mais en réalité la DTD fixe bien
la structure formelle de la matrice, un peu comme les "collections"
traditionnelle dont il est peu probable qu'elle évolue. Le contenu et la visualisation
de l'exemplaire sont par contre libérés de leur rigidité. Cette matrice est
stockée sur un serveur. L'accumulation des fichiers peut constituer une base
de données, ou encore les connexions entre serveurs permettent des systèmes
répartis.
Au moins en ce qui concerne la France sauf pour des niches particulières
comme les encyclopédies, il semble bien que ces procédés relèvent encore de
la science fiction pour la plupart des éditeurs. Nous avons pu ainsi observer
chez plusieurs d'entre eux que le pas n'était pas franchi et que, même quand
il l'était, le travail était souvent confié à un tiers, ce qui revient à en
abandonner la maîtrise. A l'inverse, un certain nombre d'imprimeurs ont compris
très tôt l'importance de ces transformations et sont devenus des prestataires
d'informatique éditoriale, élargissant leur champ d'activité. On voit bien
dans d'autres secteurs (presse, articles scientifiques, musique..) combien
ce changement débouche sur une révolution radicale, qui conduit à se interroger
sur les oeuvres elles-même et leur mode de diffusion.
Une autre conséquence de la transformation de la chaîne est la fabrication
des exemplaires. L'exemplaire étant la forme la plus visible du livre, celle
lisible par le lecteur, il est naturel que la question ait été plus largement
traité. La matrice numérique permet donc de décliner toutes sortes d'exemplaires
: depuis le classique livre papier avec une souplesse d'impression bien supérieure
jusqu'aux divers formats ouverts ou fermés accessibles sur des micro-ordinateurs
par le réseau ou par des supports (cédéroms) ou des machines (e-books) dédiés.
De plus, il a été maintes fois souligné que l'ubiquité des fichiers informatique
poussait à l'extrême une tendance connue de l'industrie du livre : la prééminence
pour l'éditeur des coûts fixes (liés à la fabrication de l’oeuvre et sa promotion)
sur les coûts variables (liés au tirage et la gestion des exemplaires). Certains
ont pu en conclure que, le coût marginal étant nul comme pour un bien public,
il fallait renoncer à une rémunération proportionnelle à la vente des exemplaires
et trouver un nouveau mode de rémunération par l'amont de cette activité
[10] . Une telle structure de recette existe déjà sur des créneaux
particuliers (revues scientifiques) ou sur d'autres médias (radio, télévision).
Mais, les opérateurs de ces domaines ont d'autres modes de régulation pour
filtrer les contenus (pairs, publicité commerciale) et une organisation de
la branche qui ne privilégie pas la production lente d’œuvres. Le marché spéculatif
des oeuvres plastiques ne parait pas non plus un exemple très prometteur pour
des oeuvres littéraires.
En résumé pour la chaîne de fabrication, les économies réalisées par l'éditeur
grâce au numérique, soit ne remettent pas en cause sa fonction principale
(conception) soit concernent aujourd'hui principalement ses sous-traitants
(matrice). Au contraire les changements induits (exemplaire) pourraient fragiliser
ses comptes et remettre en cause son mode de régulation. Ainsi, tout se passe
comme si les éditeurs voulaient bien engranger le bénéfice du numérique sans
pour autant remettre en cause leurs pratiques. C'est pourtant à partir d'expérimentations
de diversification que l'on pourra mesurer la réalité des risques et imaginer
des configurations pour l'avenir.
La (re)construction de l'espace de lecture
Toutes les études d'usages de l'internet, sur le grand public comme sur des
communautés particulières, montrent que les pratiques se tournent d'abord,
et de façon massive, vers la messagerie, puis vers des services quotidiens.
La lecture, ou la recherche d'informations documentaires n'arrivent que dans
un second temps et beaucoup plus lentement. Cette priorité n'est pas la conséquence
du hasard. Au contraire, elle est conforme aux orientations des concepteurs
de l'internet imaginé comme un réseau de communication de plusieurs à plusieurs
où chaque pôle, grand ou petit, devait disposer des mêmes outils et être à
la fois producteur et consommateur
[11] . Ainsi l'idéal de la communication flottante, qui confondrait
communication et publication, serait réalisé et le web en serait, en quelle
que sorte, l'aboutissement. Cette idée est très présente dans nombre de discours
et d'initiatives dans le domaine à commencer par le consortium W3C. L'industrie
du contenant (industrie des logiciels et des télécommunications), non sans
débats, batailles et compromis, est très présente dans ces développements
qui confortent ses positions.
Les pionniers géniaux du web, articulation de l'internet et de l'hypermédia,
ont construit un système à leur image, ou plutôt à l'image de la communauté
informationnelle à laquelle ils appartiennent. Il est vraisemblable que celle-là
n'est le reflet que d'une part réduite de la population. Mais, pour ce qui
concerne l'échange de documents, si leur proposition permet de faire tomber
nombre de barrières, elle ne trouve d'applications pérennes que dans certaines
situations précises. Ailleurs, elle est souvent source de bien des désillusions
du côté de l'industrie des contenus..
Un travail récent de recherche
[12] a montré que les pratiques documentaires de chercheurs pouvaient
se classer en trois catégories. Nous ferons l'hypothèse qu'il est possible
d'extrapoler une part de ce résultat sur une bien plus vaste échelle, comme
nous le présentons ci-après.
Dans une société anarchiste (au sens premier du terme) ou dans l'idéal démocratique
antique, chaque personne est acteur et responsable devant la communauté de
sa propre vie. Si l'on traduit cela dans notre domaine, nous dirons que chacun
est capable de lire ou d'écrire des documents qui concernent la vie collective
et chacun aura à cœur de ne rendre public que des documents qui enrichissent
la collectivité. De telles sociétés existent, au moins partiellement, sous
forme de communautés d'intérêts et ont trouvé dans le web un outil puissant
pour se conforter. En effet, à partir du moment où la publication est libérée
des contraintes économiques, ces communautés n'ont pas besoin d'intermédiaires
pour organiser leur communication flottante : la régulation de celle-ci est
assurée par la communauté elle-même, son "sur-moi" en quelque sorte.
L'exemple le plus célèbre d'un tel couple communauté/publication est celui
des physiciens des hautes énergies/systèmes d'archives ouvertes, maintes fois
présenté comme exemplaire
[13] . Bien d'autres tentatives plus ou moins abouties existent
dans le monde scientifique, dans les logiciels libres ou encore dans différents
groupes culturels.
Mais ce type de société, qui suppose une grande homogénéité, un langage commun,
l'absence d'enjeux économiques directs et une grande solidarité, est exceptionnel,
ne serait-ce parce qu'il devient ingérable dès qu'on atteint un nombre trop
important d'individus. Ainsi la figure la plus fréquente pour la communication
flottante est au mieux celle de la démocratie représentative et bien souvent
celle de la simple transmission du point de vue de groupes dominants. Tout
le monde ne peut parler à tout le monde, ce serait une cacophonie, il faut
des représentants. Des systèmes de filtres se mettent en place qui permettent
de sélectionner les auteurs pertinents et de configurer des documents représentatifs
et utiles. Ces systèmes ont un coût qui ne saurait se diluer dans le fonctionnement
communautaire, puisque l'égalité des acteurs a disparu. Quelques uns seulement
écrivent au nom des autres et des médiateurs professionnels organisent l'ensemble
du système de publication et d'accès. Le système éditorial est un avatar de
cette organisation, compromis entre intérêts privés et publics, comme nous
l'avons suggéré en introduction.
Il y a donc un malentendu, volontaire ou innocent, au départ entre les systèmes
conçus par les pionniers de l'internet et confortés par les industriels du
contenant et la réalité ordinaire de la communication flottante. Ce malentendu
est néanmoins d'une grande fertilité, car il permet aux collectivités dont
la communication est bridée par le système traditionnel de trouver un espace
pour échanger. Mais il rend très difficile l'établissement d'une économie
documentaire sur le réseau. Ainsi, tandis que le numérique transforme les
chaînes de fabrication, le web est un vaste bazar où l'on trouve une multitude
de documents consultables gratuitement pour le lecteur (que l'accès soit effectivement
libre ou qu'il ait été réglé en amont par l'institution auquel il appartient),
y compris nombre de textes par ailleurs en vente comme livres en librairie.
Mais le web ne permet pas de rémunérer la distribution de documents, sauf
dans des niches très particulières. La difficulté vient de l'articulation
entre les choix techniques premiers et le fonctionnement de la communication
flottante, qui conduit à courcircuiter la rémunération de la valeur ajoutée
des médiateurs.
L'ambiguïté est d'autant plus lourde pour le livre que sa longueur n'est
pas vraiment en phase avec les pratiques de réseau. Une fois les coûts d'installation
réglés, l'économie du réseau internet fait en effet s'effondrer les coûts
d'accès aux fichiers, qu'ils soient supportés par le producteur ou par le
lecteur. La conséquence immédiate est de transformer l'économie de la lecture
[14] . Le lecteur est tenté de multiplier les accès, préférant
changer de document plutôt qu'engager un effort de lecture. Ainsi l'économie
de l'internet favorise la lecture de consultation plutôt que la lecture séquentielle
(lecture longue). Les évolutions en cours du web (web sémantique) risquent
d'accentuer la tendance en rendant plus performante encore la recherche documentaire.
Certains ont pu penser que le livre électronique (tablette + fichiers) pourrait
résoudre la difficulté. Il permet en effet de maintenir la valorisation de
l’oeuvre en la rattachant à un support, tout en utilisant les capacités d'accès
en connectant la machine à une collection en ligne. Pourtant, alors même que
les expériences de prêts de livre électronique en bibliothèques
[15] ont montré son adaptation à la lecture séquentielle, les
ventes de tablettes n'ont pas décollé. Le prix de la machine ne la rendait
attrayante que pour un nombre de lecteurs très limité (très grands lecteurs,
mal-voyants..) et le verrouillage imposé par les éditeurs conduisait à une
méfiance justifiée concernant la pérennité du service.
Ainsi donc entre les éditeurs, accrochés à l'organisation traditionnelle,
et les militants de l'internet, confondant le particulier et le général, il
faudra beaucoup de pragmatisme et de force de persuasion pour redéfinir un
nouveau compromis autorisant l'élaboration d'une économie politique éditoriale
du livre sur une base numérique. Néanmoins, il apparaît de plus en plus probable
que l'organisation pertinente soit celle de la bibliothèque numérique où le
lecteur pioche sans obstacle au travers du réseau dans une collection de livres,
c'est à dire une économie de services plutôt qu'une économie de biens dont
il reste à inventer le mode de rémunération.
Il est difficile d'extrapoler sur les conséquences de l'abandon d'une rémunération
proportionnelle à l'achat d'exemplaires tant elle parait étrangère à la branche
livre. Cela supposerait une transformation des comptes d'exploitation des
éditeurs, déboucherait vraisemblablement sur une concentration sous forme
de méga-bibliothèques, et inversement sur un éclatement de la production par
l'effacement de la régulation marchande sur les titres. Remarquons néanmoins
qu'une évolution est repérable en France dans les systèmes de compensation
pour les photocopies. Ainsi, il est possible d'imaginer une diversification
des rémunérations, mariant les sortes d'exemplaire, numériques et papier,
dont il n'est pas prouvé que la coexistence conduise à une cannibalisation.
Par ailleurs, il reste aussi à prouver que le mode de régulation actuel qui
conduit à de très importantes différences de traitement entre ayant-droits
est le plus efficace. En réalité l'achat d'un exemplaire papier par le lecteur
ne lui confère aucun droit de propriété sur son contenu et l'articulation
entre la rémunération de la propriété intellectuelle et l'achat de l'objet
n'est qu'un artifice permettant le fonctionnement ordinaire de la branche.
Là encore, l'arrivée du numérique met en lumière la logique profonde du système.
Une économie éditoriale numérique dans le livre suppose donc d'importants
changements structurels. Elle ne repose vraisemblablement pas, ou pas uniquement,
sur les bibliothèques au sens où nous l'entendons encore aujourd'hui. Dans
la situation actuelle en effet, d'une part le financement des bibliothèques
provient des collectivités et, d'autre part, ce dernier ne représente qu'une
part très minoritaire du chiffre d'affaires de l'édition. Même en tenant compte
des économies réalisées sur la gestion des exemplaires, suivre ce schéma supposerait
d'augmenter considérablement le budget des bibliothèques et donc celui des
collectivités qui les financent. Néanmoins les bibliothèques, familière de
l'économie des services, sont sans doute un des lieux privilégiés pour mener
des expérimentations permettant d'inventer le futur numérique du livre. Et
les services les plus prometteurs sont bien ceux qui s'inventent aujourd'hui
dans l'articulation bibliothèques-édition
[16] .