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Introduction
Les nouvelles technologies de l'information et de la communication rendent
possible la création simultanée sur support électronique virtuel. Cette
contribution aborde la question de la création collective interactive dans le
domaine pictural. Est-ce qu'un processus de création collective peut produire
des oeuvres artistiques ? Comment adapter le processus pour favoriser le
caractère artistique de l'objet créé ?
Une caractéristique commune des nouveaux environnements de création
artistique est le fait qu'ils consacrent « l'artiste non plus comme
créateur d'objet mais comme créateur de situations dans lesquelles la créativité
du public peut se déployer » (A.Bureaud). La question qui se pose
aujourd’hui vis-à-vis de ces contextes de création est : qui est le créateur ?
Plusieurs acteurs peuvent prétendre partager ce rôle : le concepteur, le
réalisateur, le « specta(c)teur », pour utiliser le néologisme de Réjean Dumouchel. Cette contribution explore ces questions en s'appuyant
sur l'environnement de création CATI (Création Artistique sur Toile Interactive)
inspiré de la technique du Cadavre
Exquis des surréalistes.
Evolution techno-logique
En prélude à ces questions, considérons l'évolution des techniques de
création picturale. La création picturale sur un support virtuel introduit un
changement significatif dans les pratiques. Esquissons un parcours
« techno-logique » fictif du rapport entre la création picturale et
ses supports qui permet de situer la création électronique dans le contexte des
différents modes d’inscription des images. Les étapes de cette évolution sont le
fruit de ce que nous considérons comme des relaxations de contraintes,
contraintes concernant le support, le processus de création, les formes, les
contenus, etc. Cette fiction est conçue suivant un mode cumulatif : les
nouvelles technologies bénéficient des possibilités introduites celles qui les
ont précédées.
Au commencement est le réel, le monde physique. Puis au réel vient
s'ajouter l'image du réel, la représentation imagée, figurative, que l'on trouve
par exemple dans les peintures rupestres. Puis le fixe (murs des cavernes)
s'étend à des objets mobiles appartenant à l'environnement, dotés d'une fonction
comme les amphores. A l'étape suivante le support n'est plus limité à un objet à
usage pratique, mais devient un support spécifique à l'expression
artistique : tablette, toile. La technologie introduit l'image de synthèse,
numérique, et des moyens de traitement de l'information
(ordinateur) permettant de créer et manipuler des images. Grâce à l'apparition
de capteurs évolués comme les capteurs de position spatiale, les moyens
d'interaction se développent. L'oeuvre devient la résultante d'un environnement
et des interactions avec le specta(c)teur. Enfin, l'introduction de
possibilités de communication rapides entre ordinateurs distants, connectés en
réseau, ouvre le champ à des oeuvres réalisées simultanément par plusieurs
participants, à la création collective.
L'environnement de dessin collectif Cati
Pour illustrer cette réflexion, nous avons choisi de nous appuyer sur
l'environnement de création picturale collective Cati.
Processus de création
Cati est un environnement de création destiné à être utilisé a priori par des
non-artistes (et non-informaticiens). Le processus de création adapte le
principe du "Cadavre
Exquis" des Surréalistes du début du siècle, en le
généralisant à deux dimensions spatiales et une dimension temporelle.
Parmi les techniques mises au point par les surréalistes pour explorer la
« mystique des coïncidences », le Cadavre exquis était un jeu
de société ainsi décrit par Georges Hugnet dans sa
Petite anthologie poétique du surréalisme (1934): « Vous vous
asseyez à cinq autour d'une table. Chacun de vous note, en se cachant des
autres, sur une feuille, le substantif devant servir de sujet à une phrase. Vous
passez cette feuille pliée de manière à dissimuler l'écriture à votre voisin de
gauche en même temps que vous recevez de votre voisin de droite la feuille qu'il
a préparée de la même manière... Vous appliquez au substantif que vous ignorez
un adjectif... Vous procédez ensuite de même manière, pour le verbe, puis pour
le substantif devant lui servir de complément direct, etc. » L'exemple,
devenu classique et qui a donné son nom au processus de création, est tiré de la
première phrase obtenue de cette manière : Le cadavre exquis boira le vin
nouveau. Le même principe était appliqué à la création de dessins, chaque
participant ayant comme tâche de représenter, par exemple, une partie du
corps.
Plusieurs participants (trois typiquement) peuvent prendre part au processus
de Cati. La création a lieu sur une grille de cases (typiquement neuf cases
situées en matrice 3x3).
Figure 1 : Toile-Grille
Lors de la première phase de dessin, chaque participant peut dessiner dans
certaines cases qui lui ont été attribuées. Des contributions des autres
participants, il ne voit que les bords ("marges") qui sont contigus avec une de
ses propres cases. A chaque participant est attribué une fenêtre de
création à l’intérieur de laquelle il dispose d’une
zone de dessin, d’un ensemble d’outils tels que : crayon, pinceau, gomme, outil
de dessin de formes géométriques diverses, texte, image, d'une palette de
couleurs, et d'épaisseurs de traits. Le processus de création comporte plusieurs
phases successives, similaires. En début de chaque phase, chaque participant
peut voir l'ensemble du dessin courant. En cours de phase, il ne voit pas les
apports effectués par les autres participants sauf sur les frontières dont la
dimension est paramétrable. Il peut dessiner dans certaines cases qui lui sont
attribuées. Le processus de création s'arrête après typiquement trois phases.
Le coordinateur du processus de création dispose d’une fenêtre de gestion dans laquelle il peut choisir un ensemble
de paramètres (ex: palettes d'outils utilisables), assigner des cases aux
participants, et visualiser la synthèse courante des dessins des différents
participants.
La copie d'écran coordinateur montre la
fenêtre de gestion du coordinateur. Dans cette fenêtre apparaissent les éléments
suivants :
- en haut à gauche la synthèse courante des dessins des différents
participants
- à droite un ensemble de paramètres à choisir et le bouton de lancement
- aux 2/3 en hauteur la grille d'attribution des cases aux participants (ici 3
participants et 9 cases)
- en bas la sélection des outils et palettes mis à disposition des
participants.
La copie
d'écran montre la fenêtre dont dispose chaque participant :
- au centre-gauche la zone de dessin (sur fond clair), marges comprises
- à gauche les boutons de choix des outils disponibles
- à droite les boutons de choix de couleurs, d'épaisseur de trait, etc
CATI s’inscrit dans le contexte de la création coopérative. Une des premières
réalisations numériques a été le générateur poïétique d'Olivier
Auber, dont l’objectif est la création picturale, par plusieurs
participants, chacun pouvant s'exprimer dans une petite partie de l'œuvre
globale. Une différence importante avec Cati concerne le fait que dans cet
environnement, chaque participant peut en permanence observer l'œuvre globale,
alors que pour Cati, suivant la démarche du cadavre exquis, chaque participant
n'a accès qu'à une partie de l'œuvre globale.
Le principe du cadavre exquis a été repris par plusieurs auteurs, qui s’en
inspirent pour créer des textes ou des images : voir par exemple artslab.ucsd,. Une originalité importante de
Cati est qu’il permet de mettre en place un certain nombre d’heuristiques pour
viser une « qualité artistique », heuristiques tenant compte du fait
que les participants n'ont pas accès à la totalité de l'oeuvre.
D’autres environnements de création tels que Work.de, qui propose un outil de création dont l'atout
majeur est la qualité des images que l'on peut intégrer, s’écartent de Cati par
le fait que la création n’est pas en temps réel, ni en simultanéité.
L'oeuvre, sa qualité artistique
Lors de l'usage de Cati nous avons constaté que certains dessins pouvaient
être qualifiés d'artistiques (très subjectivement bien sûr), alors que d'autres
alimentaient plutôt une catégorie "cacographie" (sens étendu à l'écriture
picturale). Nous ne souhaitons pas amorcer une discussion relative à la
définition du caractère artistique d'une oeuvre, et nous nous limiterons à
mentionner une condition qui nous parait nécessaire (mais non suffisante) : la
faculté à engendrer une émotion. Nous avons donc recherché des moyens pour
favoriser la réalisation de dessins qui, a priori, ne présentaient pas les
caractéristiques qui amèneraient à les classer dans la catégorie cacographie.
Différentes "heuristiques" ont émergé de cette recherche.
Une première heuristique (H1) est celle relative au fond qui, s'il n'est pas similaire pour
les différentes cases, donne lieu à une lecture structurée en cases plutôt qu'en
dessin unique.
Une seconde heuristique (H2) concerne le contenu de l'image. Pour favoriser
l'homogénéité du contenu (ce qui est un choix), il apparaît souhaitable de
choisir un thème commun (ce fut
aussi le cas, d'une certaine manière, dans les Cadavres Exquis). Nous avons donc
exploré des thèmes variés : des thèmes plus concrets (eau, fête), d’autres
plus abstraits (formes géométriques), d’autres encore plus conceptuels
(fantasmes, euphorie)
Une troisième heuristique (H3) concerne l'homogénéité du dessin à travers la
mise en relation de contenu de cases : continuité des traits, des
formes, assortiment des couleurs, etc. Pour atteindre cet objectif,
nous avons considéré deux plans :
- les marges : elles permettent aux dessinateurs de gérer la continuité du
dessin; la taille relative des marges peut être positionnée
- l'attribution des cases : deux cases voisines présentant un problème
d'homogénéité peuvent être attribuées au même participant dans l'espoir qu'il
perçoive le problème et adapte la partie correspondante du dessin; dans Cati
l'attribution des cases est confiée à un coordinateur humain; il serait
intéressant d'automatiser tout ou partie de cette fonction.
Pour illustrer notre approche, trois exemples de dessins effectués avec Cati
sont proposés. Ils ont été élaborés par les dessinateurs : Irène Charon, Olivier
Hudry et Alain Grumbach. L’exemple 1, a été
réalisé par mise en oeuvre des heuristiques H1, H2 et H3; le thème choisi était
l’euphorie.
Une quatrième heuristique (H4), plus fine, concerne ce que nous avons appelé
le "style". Cati permet d'influencer la création dans le but de se
rapprocher du style d'un artiste. Ceci s'effectue en sélectionnant certaines
palettes d'outils (traits, formes de base, etc) et de couleurs, de façon à
respecter ceux utilisés par un artiste. Typiquement pour un style Mondrian seuls
les carrés et les rectangles verticaux et horizontaux sont utilisables; la
palette de couleurs comporte trois couleurs primaires (à choisir), le noir et le
blanc. Il est ainsi possible de créer un dessin dont l'apparence a des analogies
avec celle d'une oeuvre de Mondrian, mais qui, bien sûr, comporte par ailleurs
des composantes spécifiques importantes. L’exemple
2, a été réalisé en mettant en oeuvre les heuristiques H1, H3 et H4 en
appliquant le style Mondrian.
Une cinquième heuristique (H5) se présente sous forme graphique : amorçage
du dessin. Il est possible dans une phase préliminaire d'amorcer un dessin
(typiquement par la case centrale qui est adjacente aux huit autres cases), puis
laisser les dessinateurs s'exprimer sur les huit autres cases, et éventuellement
terminer par un ajustement de la case d'amorçage. Cet amorçage relève de la
fonction du coordinateur. Cette méthode a été utilisée pour le dessin en
activant les heuristiques H1, H3 et H5. Le coordinateur a dessiné le contenu de
la case centrale. Je suggère au lecteur de visualiser le contenu de l'amorçe
reproduit ci-dessous (figure 2) et d'imaginer ce que cela lui inspire en termes
de dessin dans les autres cases ... avant d'afficher le dessin final reproduit
dans l’exemple 3
Figure 2
: amorce de dessin
Les heuristiques H1 à H5 constituent l'ensemble des heuristiques mises en
oeuvre dans Cati. Elles visent plutôt à satisfaire une idée traditionnelle
d’ « œuvre d’art ». Mais on aurait pu en choisir d’autres et
explorer ainsi la possibilité de produire des oeuvres d'un genre potentiellement
nouveau. Une de ces possibilités qui nous est apparu très intéressante a été
mise en oeuvre dans l'installation de Maurice Benayoun
Le tunnel sous l'Atlantique [Benayoun, 95]. Maurice Benayoun intègre une sélection dynamique des images,
intervenant pendant le processus. Le tunnel sous l'Atlantique est un tunnel
d'images commémorant les liens entre le Canada et la France. A chaque extrémité
du tunnel, un spectacteur creuse à l'aide d'un joystick. Il se déplace ainsi
dans une galerie virtuelle dont les murs sont couverts d'images. Le système
sélectionne ces images en fonction des goûts présumés du spectacteur, goûts
estimés sur la base du temps passé devant chaque image. L'heuristique mise en
œuvre ici donne lieu à une intervention automatique pendant le déroulement du
processus. Relativement à Cati, cette intervention pourrait concerner le
processus d'attribution des cases. Une analyse (sommaire) du contenu des cases
(outils et palettes utilisés) permettrait d'influencer l'attribution des cases
et donc le processus de création.
Dans l'optique induite par ce processus de création, une question se pose :
Peut-on ainsi produire des oeuvres d'un autre type ? Les heuristiques présentées
visent plutôt à retrouver des caractéristiques traditionnelles d'oeuvre d'art,
ce qui constitue un premier pas dans la création collective. La question mérite
néanmoins d'être posée; la réponse reste ouverte.
Les "créateurs"
Après cette investigation du processus de création, ponctuons cette étude en
nous intéressant au créateur d'une oeuvre à travers la question :
Qui est le créateur d'une oeuvre interactive collective ?
Cette question est l'occasion de préciser les différents intervenants dans un
processus de création collective.
La poétique de l'oeuvre en mouvement instaure un nouveau type de rapport
entre l'artiste et son public.[Eco 79].
Plusieurs acteurs peuvent prétendre partager la fonction de créateur.
Le premier créateur est le concepteur de l'outil. Il est suivi de près
par le réalisateur (le programmeur).
Catherine Ikam et Louis Fleri ont réalisé une installation [
Ikam 2000] consistant en un espace dans lequel peut se déplacer un
spectacteur (ou "participant" ou "interprète"). L'image du visage d'une jeune
femme est projetée sur un des murs de l'espace; l'expression du visage évolue en
fonction des positions et déplacements du spectacteur. Dans cette installation,
la part du concepteur est importante dans la mesure où c'est lui qui a
défini les comportements des images créées.
Dans Cati, le concepteur a une part limitée dans l'oeuvre : il crée un outil,
sans préoccupation particulière du caractère artistique des objets "créables".
Cette préoccupation est dévolue à celui ou ceux qui assument la fonction de
spectacteur, les dessinateurs. Par ailleurs, comme nous l'avons vu lors de
l'explicitation des heuristiques, le processus de création suppose
l'intervention d'un "coordinateur" dont la fonction est de s'occuper de
la mise en oeuvre des heuristiques : choisir un thème, un fond, distribuer les
cases, gérer le temps, etc.; ce coordinateur peut être humain ou automatisé,
comme dans le cas de l'installation Le
tunnel sous l'Atlantique de M. Benayoun.
Ainsi la création collective interactive se traduit par la coopération de
plusieurs participants :
- le concepteur (ou auteur, qui a eu l'idée)
- le réalisateur (de l'outil informatique, le développeur)
- le coordinateur (qui gère le processus de création)
- les observateurs
- les acteurs (dessinateurs)
A la terminologie correspondant à cet ensemble de fonctions, ajoutons le
terme de "créateur" qui est l'objet de la question introductive de ce
paragraphe, et qui regroupe les différentes fonctions (à l'exception de celle
d'observateur pur, non acteur).
Conclusion
Le processus de création artistique a évolué depuis ses origines tant sur le
plan des outils, des formes et styles, que des contenus et des participants.
Cette évolution connaît actuellement une étape importante à travers les
possibilités nouvelles apportées par les technologies de l'électronique et
l'informatique. Dans ce contexte, la création artistique s'oriente vers des
modes mettant à contribution le spectacteur. Le concepteur conçoit et réalise un
environnement qui est modelé par le spectateur. Pour que l'oeuvre ainsi élaborée
ne soit pas a priori une cacographie, le concepteur doit se préoccuper de
respecter certaines contraintes relatives au processus de création potentiel
utilisé par le spectacteur. Ces contraintes sont nécessaires au fonctionnement
du processus de création artistique, mais, bien sûr, non suffisantes.
L'intuition des spectacteurs fait le reste ... avec plus ou moins de
réussite.
Références
M. Benayoun
Le tunnel sous l'Atlantique
Centre Georges Pompidou, 1995
A. Bureaud
Utopies distribuées
Net.art, Web.art, in Artpress, hors série n°2,
Internet all over, l'art et la toile, 1999
U. Eco (1979) L'oeuvre ouverte Seuil, Paris.
C. Ikam, L.F. Fléri
Elle
Ars Electronica, Linz, 2000
ENST, 46 rue Barrault,
75634 Paris Cedex 13,
Groupe des Ecoles des
Télécommunications (GET)
CNRS, URA
820
grumbach@enst.fr
Le projet Cati est un
projet GET : Groupe des Ecoles des Télécommunications. Il a été réalisé par des
enseignants-chercheurs et des étudiants de l’ENST
Paris : Fabrice Alves, Jérome Berger, Alexis Blavette,
Irène Charon, Matthew Coyle,
Romain Czarny, Thierry Gourdin, Alain Grumbach, Olivier Hudry, Cédric
Laruelle, Amélie Plu, Martin Renard
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