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« J'ai probablement accepté avec joie le mouvement de la roue comme un antidote au mouvement habituel de l'individu autour de l'objet contemplé.»
Marcel Duchamp, à propos de Roue de bicyclette.
« L’ensemble devient une provocation esthétique : la beauté comme refus de l’habitude. »
Helmut Lachenmann, à propos de Pression.
Je vais présenter une hypothèse relative à la nature de l’attention qu’on porte aux œuvres d’art, compte tenu des contraintes que ces dernières exercent sur les capacités cognitives. Cette hypothèse s’intègre dans la tradition des travaux de théorie esthétique qui visent à prendre en compte les recherches sur les capacités cognitives. Cette option implique de centrer les analyses sur des aptitudes qui soient à la fois étudiées dans un secteur des sciences cognitives et essentiellement impliquées dans les comportements esthétiques. D’après l’hypothèse que je vais défendre, appelons la H pour plus de brièveté, la capacité d’attention sélective a ce double statut. Avant d’en présenter le contenu, nous préciserons la signification des principaux concepts que nous allons employer.
Le concept d’attention sélective (selective attention) renvoie à des capacités qui ont été étudiées à la fois en psychologie cognitive et en philosophie de l’esprit. Ces recherches visent notamment à comprendre comment s’effectuent, parmi l’ensemble des informations accessibles aux systèmes sensoriels, la sélection et le liage des informations ayant une pertinence pour l’action et les connaissances d’un agent – notamment lorsqu’elles concernent des objets spatio-temporels (objetST dans la suite) sur lesquels l’attention est portée.
Par ailleurs, pour faire référence au système formé par les artefacts artistiques et les agents qui les perçoivent, on utilisera le concept de dispositif artistique. Pour qu’un dispositif artistique soit occurrent, on dira qu’il est nécessaire qu’une interaction ait lieu entre deux types de conditions :
(i) une situation d’ancrage sensoriel et moteur correspondant à un ensemble d’éléments-cibles (e.g., sculptures, événements acoustiques) et
(ii) un ensemble d’agents qui explorent cette situation et adoptent des attitudes esthétiques en interagissant avec les éléments-cibles.
La situation d’ancrage d’un dispositif artistique correspond au contexte spatio-temporel (ou de la région d’espace-temps) qui est exploré lorsqu’un agent perçoit (ou, porte son attention sur) un dispositif artistique. Schématiquement, il s’agit par exemple du contenu et des frontières des galeries d’exposition, salles de musée, salles de concert, salles de cinéma, des ensembles architecturaux, ou encore, les livres et les supports d’édition électronique ayant un contenu artistique. La notion d’ancrage renvoie à une fonction fondamentale des systèmes sensoriels et moteurs : assurer la mise en situation correcte du corps de l’agent, notamment par l’accessibilité bidirectionnelle aux éléments présents dans la dite situation. Dans le cas des dispositifs artistiques, les situations d’ancrage sont des contextes au moins partiellement artificiels, ou artefactuels, que les agents doivent percevoir pour obtenir des informations sur le dispositif artistique qu’ils explorent.
Il est plausible que, dans un dispositif artistique, les interactions entre les agents et les éléments inclus dans la situation d’ancrage impliquent la soumission des capacités d’attention sélective des agents à certaines contraintes ou interventions. Cette idée peut être précisée dans le cadre de la théorie de la perception d’objetsST. Je propose l’hypothèse suivante :
H : Certains dispositifs artistiques sont fondés sur des processus d’inhibition de sous-ensembles de routines contrôlant ordinairement l’attention portée sur les objetsST.
L’argument le plus général en faveur de cette proposition procède en comparant la perception ordinaire et la perception esthétique. En effet, la perception ordinaire semble fondée sur l’exercice de routines contrôlant, entre autres processus cognitifs, l’attention sélective portée sur les objetsST, tandis que l’interaction avec certaines situations artistiques apparaît au contraire avoir pour conséquence d’inhiber l’exécution de certaines routines. En d’autres termes, l’hypothèse H suppose que l’interaction avec certaines situations d’ancrage artistiques implique l’interruption du cours ordinaire des processus perceptifs en empêchant, ou altérant, l’exécution de certaines routines.
Pour quelles raisons devons-nous admettre que, lors des interactions avec les situations rencontrées dans la vie quotidienne, notre attention est contrôlée par des routines ?
Premièrement, les routines sont formées par apprentissage pour l’exécution des actes récurrents. Dans la mesure où les activités ordinaires comprennent des actes récurrents portés sur des objetsST, il est normal que chaque individu développe et actualise des routines – c’est-à-dire des opérations permettant d’accomplir un ensemble d’actes habituels déclenchés par des contextes similaires. La vitesse et la fiabilité des nos interactions avec les objetsST doivent d’ailleurs être largement dépendantes de l’existence de telles routines.
Deuxièmement, l’idée que la perception des objets est fondée sur l’exercice de routines contrôlant l’attention sélective semble relativement bien étayée par les recherches expérimentales sur le rôle de l’attention et des fixations oculaires dans le contrôle visuo-moteur, requis pour l’exécution normale des activités quotidiennes. On peut par exemple se reporter aux travaux de M. Land, N. Mennie et J. Rusted. Certaines généralisations semblent être valables. En particulier, l’organisation des actions semble être structurée à partir de routines sensori-motrices portant sur des objetsST.
Troisièmement, on peut disposer d’un concept suffisamment riche et construit de « routines » pour rendre compte de la variété des actes quotidiens susceptibles d’être contrôlés par des routines. Par exemple, les opérations suivantes sont des exemples de routines prototypiques :
1. « déterminer si x est à l’intérieur ou à l’extérieur de y »
2. « effectuer une fixation oculaire de l’objetST x suivie d’une manipulation de x »
3. « reconnaître les mouvements prototypiques d’objetsST domestiques »
4. « reconnaître le bruit x déclenchant le comportement y ».
Par ailleurs, trois observations importantes sont faites couramment dans la littérature. (i) L’exécution d’une routine est généralement liée à des procédures automatiques, qui semblent s’effectuer sans le contrôle volontaire ni la conscience de l’opération en cours (ou du moins sans une conscience directe des détails spatio-temporels de l’opération en cours). (ii) Les routines ne concernent pas uniquement le contrôle des mouvements des muscles et du corps, mais elles opèrent aussi lors du contrôle d’activités mentales liées à l’identification et la reconnaissance des objetsST. (iii) L’exécution d’une routine peut déterminer ou contrôler le choix des cibles de la sélection attentionnelle ; néanmoins, la relation entre routines et attention sélective est complexe (elle dépend de la conception précise qu’on adopte des deux notions).
La perception ordinaire est donc « routinière », en un sens qui n’est pas trivial. Cependant, le constat du rôle des routines pour les activités ordinaires n’est pas valable stricto-sensu pour décrire la spécificité de la perception des dispositifs artistiques. En effet, beaucoup de dispositifs artistiques reposent sur la construction de situations empêchant l’exercice de sous-ensembles de routines.
Premièrement, une raison générale est liée à la procédure d’exposition ou de mise en scène qui est mise en œuvre dans les dispositifs artistiques. Étant donné un objetST quelconque (ou un signal caractéristique de cet objetST, comme sa signature acoustique), le fait qu’il soit exposé dans l’espace-temps de la situation d’ancrage d’un dispositif artistique revient généralement à le soustraire au domaine de l’utilisation pour d’autres buts que son exposition dans la situation. Cela implique généralement l’inhibition des gestes de préhension : dans la plupart des cas, sa manipulation est empêchée ou interdite (vitrine, scène, bandes pour tenir à distance). De fait, son exposition dans un dispositif revient donc à le soustraire aux routines et interactions auxquelles sont soumis les objetST ayant un usage domestique ou industriel ordinaire.
Deuxièmement, au moins au cours de l’histoire de l’art moderne, de nombreuses œuvres ont été consacrées à la représentation et au questionnement du statut des objetsST – et aux problèmes concernant les critères de l’objectité (objecthood). De nombreuses expériences artistiques ont été conduites sur la perception des propriétés des objetsST, et beaucoup passent par la construction de situations dont les propriétés vont empêcher l’exécution de sous-ensembles de routines. Je vais présenter deux types d’exemples.
On trouve une première série d’exemples dans la tradition des readymades de Marcel Duchamp et des travaux d’installation incluant des artefacts domestiques comme ceux de Oldenburg ou de Lavier.
On trouve une autre série d’exemples significatifs dans les recherches menées dans les musiques électroacoustiques élaborées à partir de bruits enregistrés.
Je voudrais conclure en posant une question qui me paraît importante : quelles pourrait être la fonction d’un mécanisme d’inhibition de certains sous-ensembles de routines ? En suivant une spéculation qui resterait à analyser, on peut imaginer que les types de réponses adéquates auront l’allure suivante. Premier type de réponse : cela dépend des dispositifs artistiques en question, ou du moment considéré dans le développement d’un dispositif artistique. Une analyse de chaque cas particulier est donc requise, car chaque dispositif artistique actualise une stratégie d’inhibition particulière. Autre type de réponse, offrant une explication générale : l’altération d’une routine peut contribuer à la prise de conscience d’une propriété de l’objetST x sur lequel porte habituellement la routine. Par conséquent, une des fonctions de ces altérations pourrait être de favoriser la prise de conscience, ou la méta-représentation, d’une série de propriétés (celle précisément sur laquelle bloque l’exécution de la routine). Par suite, cela permet la prise de conscience collective et publique de la série en question, en liaison avec la fonction communicationnelle et critique des dispositifs artistiques ou de leur contribution à des apprentissages perceptifs. |
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Immersion and reflection in art
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Jérôme Dokic, Jan 26, 2003 14:33 UT
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Précision
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Bernard Gortais, Jan 24, 2003 13:35 UT
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New examples suggested by Jerrold Levinson : minimal art, optical art, 'trompe-l’œil'
(1 reply)
Maria Rossi, Jan 22, 2003 18:46 UT
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Le doigt qui montre la lune
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Bernard Gortais, Jan 21, 2003 18:10 UT
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Déjouer la routine
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Bernard Gortais, Jan 17, 2003 15:13 UT
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Looking in 
Noga Arikha
Jan 15, 2003 20:49 UT
An interesting dichotomy has arisen in the course of this symposium, one which, in a sense, was at the root of its conception: on the one hand, we have art historians and artists, who take for granted the particular status of the genre, or category, work of art; on the other, philosophers or cognitive scientists such as Roberto Casati, Nicolas Bullot or Alain Grumbach, for whom the very existence of this genre or category is suspect. It does seem, however, that the twain shall never meet if this very basic disagreement about the status of our subject-matter continues to hold. I, for my part, believe that confusions are deepened if one continues to take as exemplars for the discussion of art cognition precisely those works that put in question the whole history of art. Those works - Duchamp's in first line, of course - arose at a particular historical moment. Their message is contingent on this moment; their (relative) success in turning the concept of artistic creation on its head does not at all entail a justification of this success that is not also contingent on a particular history. The fact that it was possible to do what Duchamp did does not negate or put in question the status, value and ontology of what came before him. I do not see how an 'anchoring situation' is necessary to the experience of an art object as such: a Leonardo drawing remains a very particular object indeed (irreducibly so) wherever it is shown. Looking at a work of art entails looking into it, at the details of composition, colour, plastic execution; only then can it pay off to look around it - that is, at the historical, cultural context of execution. But here too, the context that matters is historical; the physical one is incidental. If some people need an anchoring situation to take a close look, that may be because they need to be reminded that a very particular experience indeed is in store for them if they look carefully. (How one may describe what this experience is without reducing it remains an open question, which we are all engaged here in trying to answer.) It might be at this, didactic, crudely psychological level that attention is modulated by anchoring situations. But - to echo Gloria's question below - how would this have anything to do with the ontology of a work of art? And so, of what use is the discussion of this ontology to the unravelling of art cognition?
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10 replies to Looking in:
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Brief comment on this exchange
Noga Arikha, Jan 23, 2003 3:11 UT
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Reply to reply I: Number composition from 18 to 21 (thought and theory in art)
Maria Rossi, Jan 22, 2003 17:59 UT
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Reply to Nicolas Bullot - II
Noga Arikha, Jan 21, 2003 22:44 UT
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Reply to Nicolas Bullot - I
Noga Arikha, Jan 21, 2003 22:26 UT
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Reply to Noga Arikha (6): Number compositions, from 13 to 17
Maria Rossi, Jan 16, 2003 22:34 UT
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Reply to Noga Arikha (5): Number compositions, from 5 to 12
Maria Rossi, Jan 16, 2003 22:30 UT
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Reply to Noga Arikha (4): Number compositions, from 1 to 4
Maria Rossi, Jan 16, 2003 22:26 UT
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Reply to Noga Arikha (3): An other dichotomy and a normative engagement
Maria Rossi, Jan 16, 2003 22:24 UT
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Reply to Noga Arikha (2): A false dichotomy
Maria Rossi
Jan 16, 2003 22:19 UT
Arikha: “An interesting dichotomy has arisen in the course of this symposium, one which, in a sense, was at the root of its conception: on the one hand, we have art historians and artists, who take for granted the particular status of the genre, or category, work of art; on the other, philosophers or cognitive scientists such as Roberto Casati, Nicolas Bullot or Alain Grumbach, for whom the very existence of this genre or category is suspect.”
This dichotomy cannot be accepted under the present formulation, since it does not describe correctly the respective positions of each actor. Moreover, it evades a fundamental intellectual cleavage.
First, many professional artists are not ‘naïve’ regarding the theoretical complexities linked with concepts or practises such as ‘artwork kind’, ‘artistic status’, or ‘medium’. Many artistic devices have therefore a critical dimension. Here is an historical argument: many art works cannot be properly explained or understood if we do not think of them as related to such and such theoretical and critical complexities. We have to think in the first place about modern art, but the relevance of this claim may be more general. The statement in the example is normative: an agent that interacts with this type of artwork can fail to grasp this critical dimension. For instance, you may not have properly understood the critical dimension of Duchamp’s artworks and posterity, or refused to accept this dimension as essentially belonging to the particular artistic device ‘readymade’.
Second, art theoreticians such as Casati, Grumbach or me were reflecting in this symposium on the basic principles of a general theory of art -- with cognition in the mind. We have discussed the problem of the identity of the kind ‘artwork’ in relation to the purpose of this general theory. For my part, I have admitted as a temporary tool a social and non-normative specification of artwork extension (what is recognized as such, for instance in museum or theatre). Therefore, if any “disagreement about the status of our subject-matter continues to hold”, this is at the level of a normative conception of art work.
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Reply to Noga Arikha (1): A multifarious disagreement
Maria Rossi, Jan 16, 2003 22:13 UT
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Situation d'ancrage objets cibles
(3 replies)
Gloria Origgi, Jan 14, 2003 12:22 UT
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Procédures d'exposition ou de représentation?
(2 replies)
Jérôme Pelletier, Jan 14, 2003 8:51 UT
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Procédures d'exposition ou de représentation?
(1 reply)
Jérôme Pelletier, Jan 14, 2003 8:38 UT
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Objets
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Clotilde Lampignano, Jan 13, 2003 11:36 UT
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Replies to Dominic Lopez on explanation, cognitive mechanisms, routine inhibitions
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Maria Rossi, Jan 8, 2003 19:41 UT
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Expérience précognitive
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Jose Luis Guijarro, Jan 8, 2003 8:48 UT
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Une vue partielle de l'ART
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Jose Luis Guijarro, Jan 7, 2003 11:33 UT
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