| |
Mon texte concerne plus l'appréciation esthétique que les mécanismes de la
perception, et, dans le contexte de cette conférence, je me dois donc de
commencer par la remarque que la cognition et l'évaluation d'une oeuvre d'art
sont quasiment inséparables. Il n’y a pas, dans la relation à une oeuvre d’art,
de perception « fraîche », innocente, libre de jugement. On est dès le début
engagé dans un processus d’évaluation. Le psychologue cognitif admettera sans
doute que l’acte de percevoir entraîne des opérations au dixième de seconde de
catégorisation et d’organisation qui sont en elles-mêmes des jugements réflexifs
et inconscients de genres. Mais ce dont je débats est que le jugement conscient,
délibéré ne peut être évacué quand il s’agit de l’art.
Si nous imaginons que le jugement équivaut au robinet d’eau chaude dans un
évier, alors le moins qu’il fera sera de fuir dès que le froid sera ouvert (le
froid étant l’acte primitif, brutal de voir). Et - comme la définition
institutionnelle le formulerait - c’est l’acte d’être regardé en tant qu’art qui
fait que l’art est art. La question « Est-ce de l’art ? », si répandue dans
l’art moderne et contemporain, place l’ambiguïté au centre de l’esthétique.
Harold Rosenberg inventa l’expression « l’objet anxieux » pour décrire cette
nouvelle condition.
L’ambiguïté est tout autant la marque du grand art que d’un art très
médiocre; savoir cela nourrit en soi l’ambivalence. Ce que je regarde pourrait
être du grand art, ce pourrait être de l’art très médiocre. L’anxiété,
pourrions-nous dire, est la route royale vers le Sublime et une misérable ruelle
vers la déception. Mais c’est la nature de l’ambiguïté de déstabiliser, ce qui
explique son attrait pour les romantiques et l’avant-garde. Collages, montages,
objets trouvés, la peinture d'après photographie, adoptée afin de s'emparer des
dissonances et de les exploiter pour la création: chacune de ces méthodes
mettent en jeu les frontières reconnues de la cognition, si bien qu'elles nous
racontent l'expérience de la modernité.
Mon article, cependant, se concentre sur une autre fonction déconstructive de
l’ambiguïté. Je soutiens que, plus que tout autre caractéristique de l’art,
l’ambiguïté met en cause une théorie qui est fondamentale pour les formalistes
aussi bien que pour les structuralistes: l’erreur intentionnelle. L’observateur
sophistiqué a été éduqué à croire à la suprématie du texte ou de l’objet à voir
en dehors de toute autre considération. Le cul-de-sac moralisateur de la théorie
de Tolstoï a été barré (c’est évidemment un service à la critique). La « mort de
l’auteur » est un article de foi pour l’esthète engagé. Mais dès que les chemins
de l’ambiguïté et de la qualité se croisent, les questions de l’intention
surgissent à nouveau.
Maintenant, par intention je ne veux pas dire que l’artiste a consciemment à
l’esprit tel ou tel objectif clairement articulé au moment de la création et que
le succès de son oeuvre est en quelque sorte hypothéqué par le fait que cet
objectif est mené à bien. Ce serait vraiment banal et réducteur, spoliant l’art
(et dans ce cas l’ambiguïté) de sa qualité organique, de sa capacité à vivre et
s’épanouir indépendamment des intentions de son créateur. Nous pouvons poser la
question d’une façon plus « critiquement correcte » : est-ce que l’ambiguïté se
maintient dans l’expérience de l’observation? Si elle le fait, si elle a cette «
qualité », alors elle était présente en tant qu’entité vivante en oeuvre dans le
processus créatif et n’est pas qu’un pur hasard découvert (déconstruit) par
l’observateur. Elle a quelque chose de déterminé même si elle n’est pas là «
exprès ». Elle a le « poids de la décision », quelque soit le point jusqu’où
elle a été décidée consciemment.
Il n’est pas possible dans l’espace de cet article de commencer à établir des
degrés d’intention, ni à dresser une carte de la typologie de l’ambiguïté pour
les arts visuels ; n’essayons pas de les corréler dans quelque sorte de charte,
mais à titre d’exemple du registre qui nous occupe, considérons ceci : une
ambiguïté qui est si évidemment voulue par son auteur qu’elle est axiomatique à
l’oeuvre cesse par définition d’être une ambiguïté du point de vue de
l’évaluation. Je mentionne ceci afin de lancer l'idée de la relation de
l'ambiguité à l'intention. Prenons le double entendre (dans l'art visuel,
il s'agit de l'anamorphie en particulier) tel qu’on le trouve, disons, dans Le Jardinier (c.1590) de Arcimboldo, où un assemblage
de légumes tourné à 180° devient ingénieusement le portrait du jardinier et le
récipient son casque. On voit ici comment l’ambiguïté se transforme, dès
l’impact cognitif, en convention. Arcimboldo met nettement à jour la
contradiction au cœur du mimétisme. Le poète ekphrastique célèbre la peinture de
graines qui sont si réalistes qu’un pauvre oiseau s’y trompe au point de la
picorer. Pour l’oiseau l’expérience est profondément ambiguë, il n’y a pas de
doute, mais pour nous, esthètes sophistiqués, cet exemple montre à quel point
toutes les conventions que nous entretenons sont issues d’ambiguïtés résolues.
Car représenter une expérience tridimensionnelle sur une surface
bidimensionnelle est par définition une affaire incertaine ; là où la fidélité à
ce que l’on voit réellement génère de l’ambiguïté, la clarté est un mensonge.
L'anamorphose n’est pas seule : un grand nombre de ce qui fut autrefois des
ambiguïtés a été absorbé dans le tissu de la convention artistique - espace
comprimé, membres déformés, inachevés, n’importe quelle subversion consciente
des règles de la perspective, toutes ces stratégies formelles semblent, en
valeur nominale, ambiguës mais elles sont crues sur parole par le consommateur
éclairé ; elles fonctionnent comme dispositifs expressifs. Wölfflin établit ce
cas dans son étude de l’art de la post-Renaissance, The Principles of Art
History, invoquant par exemple la catégorie du « manque de clarté » ; quand
ces manques de clarté sont un moyen de rendre le drame plus palpable ils n’ont
plus besoin d’induire l’ambiguïté ou l’anxiété. Ils peuvent même ajouter à la
clarté et à la beauté de notre expérience plutôt que nous intimider avec le
sublime. Tout comme dans la cognition perceptuelle nous colmatons les
interstices pour achever un tableau, de la même façon, en jugeant une oeuvre
d’art, nous comblons les lacunes stylistiques pour retrouver l’intention de
l’artiste.
Nous avons parlé des types d’ambiguïté dans la peinture, de formes qui
dégénèrent en passages ou motifs moins lisibles. Mais dans l’art abstrait, c’est
le phénomène opposé qui est responsable de l’ambiguïté: les formes qui présument
obstinément d’une ligibilité non prévue qui entre en conflit avec les intentions
stylistiques de l’artiste. Evidemment, après environ un siècle d’art abstrait,
il y a une énorme gamme de propos. Quelques abstractionnistes conservent un
minimum d’intérêt descriptif, requérant la présence d’un motif duquel
s’abstraire ; d’autres sont plus purement non-objectifs, mais peuvent adopter
une attitude vigoureuse envers les indications accidentelles du monde objectif.
Certains s’efforcent aux dynamiques compositionnelles, d’autres aux champs
ouverts, d’autres encore à une impersonnalité mécanique.
Mais le plus chevronné des observateurs d’art abstrait est tellement
conditionné à chercher de la figuration dans l’image qu’il lui arrivera souvent
de voir des figures étranges et des formes ressemblant à des membres dans des
endroits où de tels « lutins » sont complètement non intentionnels et très
probablement non reconnus par l’artiste. (Incidemment, on trouve souvent les
mêmes figures grimaçant dans les tentures et les formations rocheuses dans la
peinture nordique de la Renaissance.) Cela a pour effet de réinstaller les
conventions picturales dans une oeuvre qui s’efforce d’être non une illustration
mais une peinture. Nous pourrions dire que cela n’est qu’un hasard occupationnel
dans la peinture abstraite. Mais peut-être pourrions-nous dire aussi que, en
dépit des intentions de l’artiste abstrait, les origines mimétiques de la
peinture reviennent hanter leurs formes sous l’aspect de ces lutins. Quelque «
abstraitement » que le peintre abstrait aime l’art descriptif du passé, en
cherchant à en concurrencer et à en retrouver la tradition, la pulsion
descriptive sape ses intentions d’abstraction.
Pour revenir à la peinture représentationnelle, l’ambiguïté qui se transforme
en convention devient essentiellement un mode rhétorique. Dans la peinture
contemporaine, on ne peut aller nulle part sans rencontrer ce mode rhétorique
envahissant, l’ironie. Je remarque que plus d’un participant précédent dans ce
symposium a éprouvé le besoin de se confronter au phénomène du kitsch. L’art
contemporain s’inspire du kitsch (des images banales, écoeurantes, d’un faible
intérêt intellectuel) de façon aussi omniprésente que la peinture et la
sculpture d’il y a un siècle s’inspiraient de l’art « primitif », et l’art du
dix-neuvième siècle des modèles classiques et de ceux de la Renaissance. Du
point de vue de notre argument, nous pouvons dire qu’il y a un glissement de
l’ambiguïté dans le style à l’ambiguïté à propos du style. Se
servir du kitsch n’est pas plus vraisemblable pour rendre kitsch des artistes
contemporains que, disons, transcrire fidèlement les vieux maîtres feraient
d’eux des maîtres. Le kitsch s’est simplement révélé comme une source fertile
d’inspiration. « Inspiration », évidemment, est un mot avec des connotations
romantiques, et à dire vrai l’inspiration du kitsch réside dans son potentiel à
déstabiliser les notions de qualité ou d’originalité. Cela plaît aux
iconoclastes, ou du moins c’est ce qui s’est passé autrefois. Il se peut, avec
certains artistes actuels, que l’engouement pour la Mauvaise Peinture ait
dépassé sa stratégie conceptualiste initiale qui consistait à « assassiner » la
peinture de l’intérieur, pour se transformer en une tradition autonome, de la
façon dont les tactiques de choc maniéristes ou baroques se sont installées dans
des conventions picturales bien élevées.
Le Museum of Modern Art de New York a récemment monté une exposition de
jeunes artistes contemporains, « Dessiner maintenant : huit propositions ». Dans
une pièce, qui exposait des artistes exploitant des techniques illustratives,
deux artistes qui, selon mon goût, représentent à la fois le zénith et le nadir
de la Mauvaise Peinture avaient été opposés l’un à l’autre: Elizabeth
Peyton et John
Currin. La Mauvaise Peinture peut être fondamentalement mauvaise pour
certains mais c’est néanmoins un genre établi et, en tant que tel, elle a de
bons et de mauvais partisans. En surface Peyton et Currin ont beaucoup en commun
et il était parfaitement réfléchi de la part des conservateurs de les accrocher
ensemble. Là où ils différent radicalement - c’est de cela que je vais discuter
- c’est dans la qualité des ambiguïtés qu’ils font surgir et la façon dont
celles-ci rendent manifestes les contrastes d’intentions entre les deux
artistes.
Le regretté peintre et professeur Louis Finkelstein inventa une formule : «
intention divisée »; bien qu’il l’employât dans des buts pédagogiques plutôt que
critiques, cette formule l’aidait à expliquer aux peintres là où il pensait
qu’ils se fourvoyaient. Finkelstein, bien que flirtant de façon exubérante avec
de nombreux styles dans sa propre peinture, était un moderniste: réconciliation
et intégrité étaient ses objectifs. Il me semble parfaitement raisonnable que
des artistes actuels souhaitent orchestrer des projections plus complexes
d’eux-mêmes et de leurs intentions que ne l’aurait autorisé un classique
moderniste. Je propose, cependant, qu’il y a une différence cruciale entre des
ambitions conflictuelles et une intention conflictuée. La différence est
apparentée à celle qui existe entre le douteux et l’ambigu. Currin est un
exemple d'ambition conflictuelle, Peyton d'intention divisée.
John Currin est l’exemple d’un artiste qui voudrait le beurre et l’argent du
beurre. Il exerce des talents de rendu qui ont en grande partie disparu de
l’illustration commerciale bien qu’ils fussent la norme dans ce métier mais il y
a un demi siècle, et il le fait avec une dextérité qui rappelle Norman Rockwell.
Là où Rockwell remplissait les critères traditionnels du kitsch en satisfaisant
des millions de gens avec des dispositifs picturaux admis et une sentimentalité
sans apprêt, l’audience visée par Currin est (légèrement) plus sophistiquée et
choisie - c’est le monde de l’art. Sa vulgarité est parfaitement voulue plutôt
qu’incidente. Il semble, cependant, sur la base de la vogue actuelle pour
Currin, qu’il y ait une telle diminution dans la réceptivité aux techniques des
vieux maîtres sur la scène de l’art contemporain où durant plusieurs générations
un discours anti formaliste, néo dadaïste, iconoclaste tint le haut du pavé, que
les riffs ironiques de Currin sur les vieux maîtres flattent vraiment le goût
des nouveaux collectionneurs pour ces mêmes qualités qu’il cherche à
déconstruire. Il est cependant clair que les œuvres elles-mêmes, affaiblies par
leur propre manque de sincérité, n’ont pas la capacité à dépasser leur valeur de
choc.
Elizabeth Peyton émerge d’une expérience totalement différente du kitsch. Là
où Currin s’efforce à un double acte de bravoure - chercher à exceller dans la
tradition même qu’il doit simultanément dénigrer - l’art de Peyton est un art
bouleversant, tendrement confus, dans lequel elle est émotionnellement investie
jusqu’à la moindre parcelle du genre qu’elle a choisi. Ses sujets brouillent la
frontière entre public et personnel, rendent intimes des stars inaccessibles et
confèrent une célébrité immédiate à son propre cercle personnel. En exploitant
les conventions éphémères, sans importance, inconséquentes autrefois à la mode «
comme si » elles étaient les plus malléables des techniques du grand art, Peyton
trouve un terrain commun à ses fragilités spirituelles et expressives.
L’ambiguïté imprègne de la même façon ses relations avec le medium et avec le
motif. Cette ambiguïté reste vivante dans ses images et transmet sans l’altérer
une sensation exquise à la sensibilité de l’observateur.
J’anticipe peut-être mais je dois résister au fait d’être accusé de moraliser
ma réaction à Currin sur la base de spéculations à propos de ses intentions.
J’accepte tout à fait que la route qui mène au paradis de la peinture soit pavée
de mauvaises intentions. Mes problèmes avec Currin sont entièrement qualitatifs.
Je ressens les énergies négatives et conflictuelles qui sont en jeu dans ses
attitudes envers la forme autant qu’envers l’iconographie. En termes
métaphysiques, Currin a une relation Moi-Ça avec les moyens artistiques, Peyton
une relation Moi-Toi. Chacun peut être aussi détaché dans ses intentions et
aussi irrésolu avec ses ambiguïtés qu’il le souhaite ; la clarté et la décision
ne sont pas les buts. La qualité de leurs résultats a à voir avec la qualité de
certaines énergies organisatrices dans leurs personnalités artistiques - d’où
l’intérêt porté à l’intention. L’art est essentiellement communication (une
condition sine qua non pour un symposium sur art et cognition). L’ambiguïté rend
la communication plus compliquée mais aussi plus forte. D’autant plus si elle va
dans les deux directions.
Pour d'autres textes de David Cohen sur Elizabeth
Peyton et sur John Currin, vous pouvez visiter www.artcritical.com. |
 |
 |
|
ambiguity 
Avigdor Arikha
22 janv. 2003 20:31 UT
Although I am in agreement with David Cohen's approach, I would like to add a remark concerning ambiguity. In painting - I mean in 'good painting', it is not the obvious ambiguity of the subject matter that is crucial, as in the case of 'bad painting' (regrettably Arcimboldo...) but the subliminal one which is made of formal and chromatic ambiguities. For example, the ambiguities between foreground and background, space and form - active and passive areas, or tonal ambiguities. These ambiguities are hidden in the finest paintings of the past, and Mondrian was still concerned with them. However, the last quarter of the Twentieth century was generally no longer concerned with them, and future generations, if still aware of quality in painting, will probably cast a puzzled eye on their relics.
|
| |
|
2 réponses à ambiguity:
|
| |
|
|
decisive subjectivity
jeff jahn, 28 janv. 2003 21:58 UT
|
| |
|
|
nuance
David Cohen, 23 janv. 2003 17:49 UT
|
|
Three questions and a hint
(3 réponses)
Jose Luis Guijarro, 22 janv. 2003 16:07 UT
|
|
Diachronic views
(0 réponses)
pol knots, 22 janv. 2003 12:33 UT
|
|
The essentiality of evaluation
(3 réponses)
Roberto Casati, 21 janv. 2003 10:31 UT
|
|
|
Nota: les flèches jaunes ( ) indiquent de nouveaux messages mis en ligne depuis votre dernière visite.
|
|